Les livres du mois # 26

Les lives du mois Un livre vit grâce à la recommandation passionnée qu’en fait un lecteur à un autre, c’est ce que nous dit le romancier et essayiste américain Henri Miller dans son essai « Lire aux cabinets ». Le propos ou l’intention de la rubrique « Les livres du mois » n’est autre que d’inviter les lecteurs et les lectrices à entrer dans l’univers du livre afin de découvrir le trésor caché. Pour ce nouveau numéro, l’invitation est faite à tout un chacun de naviguer dans les mondes de Kettly Mars, Gary Victor et celui d’Arnaud Delcorte, poète belge, invité de la troisième édition de la Quinzaine du livre de l’Association Vagues littéraires en juin dernier.

Publié le 2017-08-09 | Le Nouvelliste

Culture -

Mars, Kettly et Péan, Leslie, « Le prince noir de Lillian Russell », Paris, Mercure de France, 2011, 332 pages.

Publié en 2011 aux éditions Mercure de France, Le prince noir de Lillian Russell de Kettly Mars et Leslie Péan sonne le glas des préjugés et des vieilles pratiques ségrégationnistes de la fin du XIXe siècle. Il se situe aux frontières de l'histoire et de la légende sans toutefois être une œuvre épique, en ce sens que plusieurs épithètes pourraient lui être attribuées. Tantôt on est dans l'histoire -donc en plein cœur du réel- tantôt on est dans la fiction -dans l'imaginaire fascinant des auteurs. D'une part, ils nous font revivre des pages troublantes de notre histoire de peuple, entre autres les luttes pour le pouvoir et la chasse à nos intellectuels par des régimes obscurantistes en mal de popularité ou de progrès à la fin du XIXe siècle et d'autre part, les mauvais traitements infligés à la race noire (ségrégation raciale) dans la grande Amérique (civilisée).

Le roman est divisé en deux récits. Le premier met en avant-garde les amours de Lillian et d'Henri -un amour qui vient à transgresser tous les tabous de la belle société américaine du XIXe siècle- et l'autre tourne autour du projet d'expédition navale d'Haïti qui vise le renversement du gouvernement de Florvil Hyppolite. Il est mis à l'arrière-plan. Même s'il faut croire que c'est le second qui rend possible le premier.

Nous sommes en effet en été 1891. Henri de Delva, prince noir d'une petite île de la Caraïbe, débarque à New York pour une mission spéciale : organiser une expédition navale en vue de renverser le gouvernement dictatorial d'Hyppolite et permettre à ce que son pays connaisse de nouveaux jours. Pure illusion ! La révolution n'aura pas lieu. A New York, Henri tombe amoureuse de la belle Lillian Russell, grande voix de la chanson américaine (music-hall) qui fait courir le Broadway de l'époque et dépense l'argent de la révolution pour la séduire.

En multipliant les contacts pour réaliser sa mission, il tombe sur l'agent Arthur Roy qui se fait passer pour responsable de la compagnie américaine d'approvisionnements versée dans le trafic d'armes et autres pratiques illégales. Mais cet Arthur Roy est un espion. Il travaille pour le compte de la chancellerie haïtienne à New York qui en informa le gouvernement. Henri est fourvoyé. Il ne peut faire marche-arrière. Des agents secrets sont à ses trousses. La presse américaine voit d'ailleurs très mal sa liaison avec Lillian. Une liaison dangereuse. Impudique. Insolente et indigne. De plus, il est lié à Erzulie (cette déesse du panthéon vaudou) qui lui colle à la peau. Passion. Intrigue. Corruption. Duperie et autres...

Le roman commence, en fait, avec ce qu'on pourrait appeler une sorte de prologue. Un point de repère. Parce qu'historiquement et géographiquement daté. Pour situer l'histoire. Deux récits étroitement liés et qui se complètent. D'une écriture limpide et très proche de la poésie, « Le Prince noir de Lillian Russell » est un roman fascinant. Le donateur du récit enfile une forme tout à fait particulière. D'un côté, il apparaît comme une sorte de conscience totale, apparemment impersonnelle, qui émet l'histoire d'un point de vue supérieur à ses personnages -puisqu'il sait tout ce qui se passe en eux- de l'autre, il prend une forme extérieure au récit -puisqu'il ne s'identifie jamais avec l'un plus qu'avec l'autre- (Roland Barthes).

Dans un style plutôt moderne (à la Sartre ou Henry James), le roman est entrecoupé de monologues intérieurs que les artifices typographiques permettent rapidement de déceler. Il est bourré de faits et personnages historiques qui, ajoutés aux lieux et certaines scènes, lui donnent un caractère vraisemblable. En plus d'être un roman d'amour, le Prince noir de Lillian Russell est également le portrait d'un tableau sombre d'Haïti déchirée par la guerre civile, la tyrannie et la lutte pour le pouvoir. Le militantisme à outrance, l'obscurantisme et la course effrénée pour les biens et la gloire. C'est aussi le roman de toutes les duperies.

DELCORTE, Arnaud et JEAN, Sébastien, « Quantum Jah », Port-au-Prince, Éd. des Vagues, 2017, 127 pages.

Avec la publication de ce recueil, les Éditions des Vagues ont réalisé un grand/gros coup. En plus d’avoir publié un poète de talent, elles ont eu le pari également de faire un beau livre. Imprimé au format 7x7cm, tout en couleur, sur du papier granulé (jaune d’œuf), le recueil est illustré de douze tableaux du peintre Sébastien Jean. Ce qui donne au livre l’aspect d’une œuvre d’art.

« Quantum Jah » est un recueil qui se lit au compte-goutte ou plutôt par petites gorgées tant le livre est succulent et doux. Chaque lecture est une invitation aux voyages, à la découverte des langues, des corps, des plaisirs, des jeux interdits mais également un hymne à l’amour et la paix, l’inclusion et le respect de l’autre, la vie et la liberté. En plus d’associer les couleurs, les sons et les rêves, le poète mélange les voix et les langues dans une douceur infinie et une symphonie qui égaie la tendresse du lecteur sans être prise dans le piège du babillage. Plusieurs voix se côtoient (le poète, son double), plusieurs langues se parlent (l’anglais, le français, l’hébreu) dans l’univers du poème.

Avec ce recueil, Delcorte a pris le soin de nous rappeler que la poésie est musique, rythme… et tout le reste, comme l’a souligné Verlaine. Qu’elle est « cette forme d’organisation du chaos », pour paraphraser le poète argentin Roberto Juarroz parlant de l’œuvre d’art. Qu’elle est aussi et surtout une saisie du monde par l’image. « Quantum Jah » est d’une écriture faite de dualité, de conciliation des contraires qui supporte l’intempérie autant que la sécheresse, le chaud et le froid, c’est une absence-présence qui se décline « dans le rouleau des sentiments » (p. 22) « Quand le murmure des amants/se fait colombe… » (p. 35) laissant « un goût de sel au ventre/ pour l’insolence du sentiment de manque », p. (47).

VICTOR, Gary, « Chroniques d’un leader haïtien comme il faut», Montréal, Mémoire d’encrier, 154 pages.

« Chroniques d’un leader haïtien comme il faut » porte en sous-titre Les meilleurs d’Albert Buron. En effet, ce recueil d’histoires cocasses que l’on qualifiera de nouvelles ou d’audiences rassemble les sketches radiophoniques de Gary Victor diffusés au début des années 2000 sur les ondes de Radio Métropole à Port-au-Prince. Mettant en scène le dramaturge Daniel Marcelin et Ricardo Lefèvre (dans les rôles de Phil et d'Édouard), ces audiences étalaient au grand jour les vices et les tares de cette société haïtienne plus que jamais en état de décomposition.

même qu’il y a dans les littératures des personnages types appartenant entre autres à la littérature française (Harpagon, Monsieur Jourdain, Arsène Lupin, Emma Bovary, Manon Lescault, Quasimodo), anglaises (Roméo, Juliette, Hercule Poirot, Miss Marple, Sherlock Holmes,) américaines (Mickey Mouse, Regan Reilly), la littérature en compte aussi. Albert Buron est l’un des plus fameux. Personnage débile et bouffon comme lui seul, Albert Buron se prend pour le maître à tout penser et à tout faire –c’est le savoir et le pouvoir réunis en une seule personne. Avec ce personnage, Gary Victor dresse le profil de l’élite haïtienne cantonnée dans sa petite bulle sans contact avec l’extérieur et prête à tout faire pour défendre ses intérêts mesquins et immédiats. Buron est une sommité en matière de bêtise. Il est capable de se muer en ange ou démon selon la situation. Pourvu qu’il arrive à tirer son épingle du jeu.

Composé de vingt textes les uns plus intéressants et loufoques que les autres, le romancier-audienceur promène son miroir le long de la société pour nous aider à regarder la dimension de notre laideur, la profondeur du gouffre dans lequel nous nous enfonçons. Dans toutes les sphères de la vie, le politique comme dans le social, dans le public comme dans le privé, tout sent la pourriture, la nausée. C’est l’individuel qui prime sur le collectif, chacun profite de sa petite position pour régler son compte avec l’autre. Une société qui s’autodétruit et qui mange ses propres fils.

Un livre à lire absolument pour mieux comprendre l’être haïtien.

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