Jean-Claude FIGNOLÉ : intention, vœu et départ en voyage ininterrompu

Publié le 2017-07-20 | Le Nouvelliste

Culture -

Réduire Jean-Claude à la littérature, c’est méconnaître l’homme et sa curiosité intellectuelle. Il a abordé le droit. Il a eu une formation en agronomie. Le révérend père Raoul Lefèvre, agronome, l’a reçu en stage à la ferme-école de Leysson, dans les hauteurs de Dame-Maire, des mois avant le débarquement des membres de Jeune Haïti. D’autres personnalités ont déjà abordé ses différentes facettes de plaisancier, d’armateur, etc... Les utopies de Jean-Claude s’étant estompées par les conjonctures de l’histoire, les nouvelles cartographies du monde, les expériences humaines, l’hypocrisie, il se résout à investir définitivement son énergie dans la Grand’Anse. Sans endosser aucun parti, il se fait élire maire des Abricots, petite ville perdue du Sud-Ouest, patelin de sa mère, tante Alice Polycarpe. Thanatophobe, il s’esquivait régulièrement quand les convenances sociales le pousseraient à assister à des funérailles. D’ailleurs, Jean-Claude n’aimait pas les espaces hospitaliers, «blancs chemins vers la mort», ni leurs couloirs. Ses réflexes d’évitement n’empêchaient pas qu’il eût beaucoup lutté pour une coopération entre des régions de France en vue de l’équipement et de l’optimisation des opérations de telles structures dans la Grand’Anse. Application des théories de Freud, ayant laissé la Grand’Anse la veille pour Port-au-Prince, Jean-Claude, fils unique, n’a pu assister aux obsèques de tante Alice morte, le lendemain, à cent ans, en son absence, à cause des dommages et coupures considérables qu’un ouragan a causés sur les routes. Nous comprenons bien que la grande et première réalisation de ce citoyen, au niveau infrastructure des décennies avant d’être élu, reste la route côtière reliant Jérémie à Bonbon en passant par Ravine Sable, évitant le long trajet, mais panoramique, traversant Fonds Rouge Torbeck. Un périodique local, «Assotor Grand’Anselais» à l’époque, avait titré: «Le Rubicon est enfin franchi», par rapport aux défis que posait le morne Ravine Sable sur une courte distance. Outre le support financier d’organismes internationaux, les avis techniques de Fulvie Joseph Fignolé, sa femme, les encouragements de R.P. Dominique (Dodo) Henry, de Jean-Lestage Dorimain, de Titus Dorimain, d’autres personnalités de la population de la région s’y investissaient aussi, presque gratuitement par des journées de travail communautaire. Depuis lors, Bonbon, Anse du Clerc, Abricots sont devenus moins éloignés, moins inaccessibles. Le désir de relier les territoires de la Grand’Anse le tenaillant, il a, avec l’appui d’une tractopelle, pratiqué un passage entre Abricots et Dame-Marie en passant par Dangluse et Gourdin. Ainsi, on éviterait de revenir à Jérémie et rallier Dame-Marie sur quarante-huit (48) kilomètres. Faute de moyens, le projet n’a pas pu parvenir au stade de finition. Aujourd’hui encore, il attend les bonnes dispositions, les bonnes volontés, le bon financement… Homme des grands défis et de grands projets inouïs, il a encore frayé une route entre Abricots et Chambellan, approche très difficile et très accidentée méritant encore des études topographiques et un tracé mieux maîtrisé. Sur son passage, il n’a pas découvert les vestiges espérés de synagogue, temple juif, dont l’existence a été suggérée par l’ancien ambassadeur d’Israël en Haïti, Svi Loker. D’autant que le lieu-dit Spechbach, du nom de Jean-Conrad (baron de) Spechbach, officier suisse de Bâle, lieutenant-colonel d'Infanterie, chevalier de Saint-Louis, commandant des milices de la Grand’Anse et de Jérémie (1773-1786), lui paraissait être un label d’origine juive. La région, toujours en proie à des calamités, a nécessité le concours de l’ancien maire pour rétablir la liaison entre Bonbon, Anse du Clerc, Abricots quand une violente intempérie a provoqué l’éboulement, vers la mer, d’un tronçon. Cette contrariété a empêché l’accès aux soins sanitaires d’urgence et accéléré la mort de deux grandes personnalités : ingénieur Patrick de Verteuil, mari de Mica, des Abricots et madame Danielle Bonhomme qui tenait auberge, avec son mari Michel, à l’Anse du Clerc. Là encore, avec l’aide de la coopération française, sans équipement de travaux publics adéquats, il a créé une déviation par les mornes de Robin. Cette bifurcation escarpée attend encore l’engagement des pouvoirs publics. La régénération cacaoyère, imaginée et promue par Jean-Claude, a eu un essor sérieux grâce à une solide organisation de producteurs et de paysans, un meilleur processus de fermentation des fèves. Ainsi, le cacao de la Grand’Anse est-il devenu plus prisé, apprécié en valeur et en saveur, d’autant qu’il est généralement dégusté dans les foires spécialisées d’Europe et des États-Unis. Des relations entretenues avec une organisation guadeloupéenne pour le commerce bio équitable, le développement solidaire, durable et avec un réseau caribéen pour la valorisation du cacao, la Grand’Anse, dans les prochains mois, s’attend à l’établissement et au fonctionnement sur son territoire d’une usine de transformation des fèves en toute une gamme de dérivés. La valeur ajoutée par l’agro-transformation créera plus d’emplois, plus de revenus, plus d’engouement. Les efforts et les démarches pour une régénération et l’extension du café, en région de Plymouth (Beaumont, Corail, Pestel, Guinaudée, etc… particulièrement), n’avaient pas encore porté fruit. Donc, sans support, aujourd’hui ! L’ex-maire, comme président-fondateur de l’Association des maires de la Grand’Anse (AMAGA), s’est démené avec ses pairs pour l’organisation des services en réponse aux besoins des mandants. Ainsi a-t-il obtenu l’aide financière des collectivités territoriales des Côtes d’Armor, de Nantes, de la Guadeloupe pour l’appropriation d’un immeuble servant de siège social avec un personnel permanent minimum. Cette structure a permis l’avancement des projets et les négociations durant l’interrègne (période attendant l’élection de nouveaux maires). Jean-Claude s’est battu pour l’autonomie des collectivités territoriales. Il a compris que les autorités centralisent les décisions, amènent leurs propres intérêts et fantasmes dans les départements et territoires ruraux, même le budget de l’État leur est discriminatoire avec des prévisions de dépenses de fonctionnement dépassant 70% du forfait alloué. Avec l’AMAGA et d’autres Grand’Anselais préoccupés par la dégradation du système d’éducation, il voulait y remédier, à commencer par une commission départementale d’éducation devant réfléchir sur les problèmes et les solutions plus réalistes, le plus grand handicap à une formation des élèves étant d’abord la qualité des maîtres et la cooptation des politiciens qui les mettent en chaire. L’éducation s’accommode mal d’une politique politicienne, sans préparation des formateurs, des maîtres. Une politique, impliquant les parents et les notables, se souciant des entorses aux présences, à l’intégrité, à la restitution du savoir tout en tenant compte de recyclage statutaire obligatoire selon des priorités et des objectifs fixés ou à fixer, serait la meilleure approche. La veulerie des dirigeants, les tentations de prévarication et de népotisme, les options non définies de l’État malgré les prescrits de la Constitution ont poussé à garder ces documents en tiroir. Jean-Claude Fignolé réfléchissait sur tous les aspects de vie de la Grand’Anse. Il avait incité des ingénieurs espagnols à concevoir un plan sommaire de port pour Jérémie, dont copies étaient soumises aux autorités gouvernementales. De plus, il a soutenu et encouragé un projet d’inventaire du patrimoine bâti, avec rappels historiques, dans la Grand’Anse et à Jérémie, particulièrement. La version définitive de ce travail attend encore, dans les tiroirs, financement pour impression et publication nécessaire surtout pour mémoire après Matthew... Un parc d’équipements communaux ou un parc par regroupement territorial à mutualiser dans le département pour de grands travaux obéirait à une dynamique d’interventions ponctuelles et soutenues à la fois. Il a toujours estimé impensable, inimaginable de créer le développement sans grands projets, sans grands travaux à haute valeur ajoutée. L’État n’entreprend que de petites initiatives devant être inaugurées rapidement sans même tenir compte de leur durée de vie utile. Aux Abricots, il a promu la construction et la mise en œuvre du lycée professionnel technique avec la coopération de la collectivité de Morne à l’Eau (Guadeloupe) et le financement de Jean Hervé (philanthrope et marque de commerce Jean Hervé). Cet établissement devrait conduire à un baccalauréat professionnel (BCP). Le cyclone Matthew ayant balayé la région, la couverture en tôles ondulées a été emportée entraînant des dégâts collatéraux. Aujourd’hui, on doit se faire la question : Qui va s’en occuper ? L’ex-maire était préoccupé par les menaces de tsunami anticipées par les systèmes internationaux. Alors, il a voulu convaincre les Abricotins, résidant au même niveau que la mer, près du littoral, d’être relogés dans des espaces surélevés à mettre à leur disposition. La réaction a été négative. Forts des traditions, des habitudes, de la culture, des occupations quotidiennes, ils n’ont pas bougé. Par ailleurs, toujours avec l’aide directe externe, il a pu reconstruire dans le bourg historique près d’une dizaine de maisons, plus fonctionnelles, plus spacieuses. Certaines tentatives n’ont pas abouti, tels les travaux d’adduction d’eau et d’assainissement à Bonbon, la construction d’un marché public couvert (Marché Dominique) à Corail. Jean-Claude rêvait de tourisme spécialisé, soucieux de l’environnement et du patrimoine. La baie, dessinant les contours de La Seringue et de Trou d’enfer, près de Gourdin, devrait offrir un mouillage généralement étale et sûr pour abriter une bonne marina ou un espace d’hibernation pour les plaisanciers, se plaisait-il à répéter. Il s’imaginait que des championnats de pêche de thonidés, en transhumance ou mieux en migration, pouvaient être organisés en des périodes fixes de l’année. Il s’appuyait tellement sur tas d’exemples, sur le calendrier lunaire, aussi, pour convaincre. Il a instigué un voyagiste (Maiarmor) à organiser du trekking dans la Grand’Anse et a porté des chaînes de télévision européennes (Thalassa, Arte, etc..) à fixer des vues thématiques ciblées sur la Grand’Anse. Jean-Claude a été interviewé par beaucoup plus de medias (tous types confondus) étrangers qu’haïtiens. Je ne percevais Jean-Claude Fignolé ni René Philoctète sans anecdote. Il aimait la mer, ainsi, capitaine non embarqué, Jean-Claude téléguidait Serge Picard, à la commande d’un de ses voiliers, à négocier l’arc capable pour entrer dans la baie des Abricots. Serge n’était pas assez inspiré pour demander à l’équipage de mettre en marche le moteur à gasoil, affaler les voiles, et affronter très confortablement la mer du vent ou la houle déferlante contre laquelle le voilier se rebellait. Finalement, le capitaine Picard, Onassis des Caraïbes avec ses deux voiliers, ironisait-il, est descendu le premier, par tribord dans l’annexe. Erreur de marin réprouvée par Jean-Claude, conventionnellement, il devrait être le dernier à laisser l’embarcation. Enfin, pendant que Claude lui préparait déjà, à son insu, comme lui-même avait l’habitude d’en créer, des fêtes au rythme de chansons, de danses, de rondes indiennes avec des instruments d’un autre âge, la dernière préoccupation de Jean-Claude, c’est qu’il ne maîtrisait pas encore ses émotions pour accepter la mort de son ami d’enfance, Claude C. PIERRE, puis enfin se soumettre à la rédaction d’un texte célébrant leurs relations, honorant la dimension et la densité de l’académicien. Ils ne pouvaient se souvenir, ni l’un ni l’autre, du jour où ils ont fait connaissance dans cette Jérémie, dans cette Grand’Anse. À l’École Frère Paulin (FIC) ? Dans les rues ? La vérité, la vie les a condamnés à cheminer ensemble, les a imposés, l’un à l’autre. Après le certificat d’études primaires à Jérémie, Jean-Claude s’est retrouvé au Petit Séminaire Saint-Martial qu’il a troqué, plus tard, pour le lycée Alexandre Pétion où il a rejoint Claude, transfuge du collège Saint Louis de Jérémie. Les deux ont choisi la transmission du savoir, les lettres et l’écriture. Claude a longtemps bossé au Canada, puis en Haïti et Jean-Claude est resté enraciné au pays. Je ne sais où s’est formée cette convection ayant créé une saison de nordé mouillé emportant ces Grand’Anselais d’une même génération, rompus aux genres littéraires, à la création, au travail ciselé et esthétique de textes jusqu’à en faire un autre territoire, un autre espace d’existence. Je conclus, peut-être trop rapidement, qu’une espèce est en voie de disparition. D’extinction, pourquoi faire économie d’un mot qui sied. Après le saut dans l’inconnu de Claude Clément PIERRE, l’échappée de Serge LEGAGNEUR, Jean-Claude FIGNOLÉ prend le large, sans moyen de locomotion, oubliant à quai ses petits jouets nautiques. Sa passion pour les bateaux et pour l’immensité bleue ont alimenté en lui le rêve fou de les habiter sans jamais accoster. Son évasion le conduira, selon mes anticipations, à la réalisation de son vœu de voyage infini, ininterrompu.

Martin Guiton DORIMAIN Auteur
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