Bonne fête Septent !

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » Albert Einstein

Publié le 2017-07-31 | Le Nouvelliste

Société -

Islam Louis Etienne Le 18 mai 1948, un groupe de musiciens haïtiens venant d’une part du trio Symphonia d’Ulrick Pierre-Louis, d’autre part du quatuor Septentrional de Jean Meneau, auxquels se sont joints deux musiciens indépendants, se sont mis ensemble pour jouer et réussir avec brio une soirée dansante au Primevère à la rue 24 au Cap-Haïtien. Cette soirée était organisée par le groupe Aurore sous la présidence de Me Magny à l’occasion de la fête du Drapeau. Sur demande de Mme Cazalès Duvivier, organisatrice des soirées champêtres de l’époque, ce même groupe a été sollicité pour animer deux soirées champêtres dont l’une à la Plaine-du-Nord le 24 Juillet 1948 et l’autre à Limonade le lendemain. La satisfaction était au comble des deux côtés. Le public a insisté pour avoir une soirée supplémentaire improvisée à Limonade le 26 juillet. Cette soirée improvisée a connu un succès plus éclatant que les précédentes. À la fin de la soirée, dans l’autobus qui ramenait les musiciens au Cap-Haïtien à 4heures 10 du matin le 27 Juillet 1948, ils ont écrit l’histoire en réalisant pour la postérité une œuvre colossale de haute portée sociale dédiée à la musique haïtienne qu’ils baptisèrent Jazz Septentrional, qui deviendra par la suite Orchestre Septentrional, la boule de feu d’Haïti et enfin la boule de feu internationale. Cette œuvre anonyme devenue gigantesque fit les heures de gloire de notre pays. Depuis ce jour, le grain septentrional était planté et la récolte s’en est suivie. Une récolte devenue abondante, imposante et invocatrice qui annonçait une ère musicale nouvelle et variée.Septent a entrepris une véritable révolution dans la musique haïtienne en y imposant son rythme, son style et sa cadence. Ce long et grand voyage musical périlleux et incertain commença dès le lendemain de sa création. Il est le troisième des plus grands et plus longs voyages assurément que l’humanité aura connus ( après celui de la Sonora Matancera de Cuba et de l’orchestre Tabajara du Brésil bien entendu ), car il n’en est pas un qui ait répandu, dans le répertoire haïtien, plus d’idées nouvelles et appréciées de tous ; il n’en est pas un qui ait fait germer plus d’espérances pour les jeunes musiciens, à titre d’exemple et de modèle, sur la terre d’Haïti ; il n’en est pas un qui ait consacré avec plus d’éclat la conquête et la prédominance de la musique haïtienne en Amérique du Nord notamment, et partout où se trouve l’Haïtien; il n’en est pas un qui ait distingué , dans de plus gigantesques proportions, les grandeurs des déraisons et les vertus des dérives ; il n’en est pas un qui ait savouré, au même degré, les éblouissements de l’honneur et de la gloire, et plus cruellement subi les expiations de la défaite et des moments difficiles et qui tienne bon malgré vents et marrées. Non ! Dans ce pays , au point de vue musical, aucun temps n’a produit de plus grandes idées, de plus grandes passions, de plus grands caractères et de plus grands hommes qui aient créé avec les mains vides, une discipline de fer et sans aucun support économique, une œuvre remarquable de si grande importance. Saluons avec déférence ceux qui furent les initiateurs, les pionniers et les premiers sacrifiés à l’autel de l’incertitude, de l’indifférence et de l’ingratitude ; les plus grands peut-être parmi les inconnus ; cette poignée de citoyens prestigieux, conséquents mais anonymes, isolés et relégués dans un coin de la ville ! Ils emportent avec eux les destinées de la nation et de la culture nationale. Simplement, paisiblement, sans penser à leur avenir et à celui de leurs familles ; sans souci du péril qui était immense, sans songer au lendemain qui était obscur, ces honnêtes citoyens se sont adonnés entièrement à la pratique exclusive de l’art musical. Ils se sont révélés de véritables bâtisseurs dans un monde où les musiciens étaient des professionnels de second ordre et des gens sans avenir. Ils ont construit un royaume dans lequel l’orchestre Septentrional est le principal acteur au milieu du palais des rois. Actuellement, il est en train de livrer un duel extraordinaire sur les deux fronts : D’un côté, comme doyen de la musique haïtienne et comme éclaireur, il détient une longévité confirmée et une expérience éprouvée pour montrer la voie aux plus jeunes. Une jeunesse de plus de six décennies, qui fait des envieux et des jaloux , au cours de laquelle il a mobilisé toutes les forces sociales pour vulgariser avec courage et dextérité la culture nationale en utilisant tout ce que possède la population comme atouts, réflexions et comme références socioculturelles et tout ce qui domine les âmes : la conscience, la morale, la vérité et la réalité quotidienne. Et, de l’autre côté, il développe, avec désintéressement, aptitude, compétence et promptitude, une notoriété et une force morale incomparable, sans escorte et sans armée pour s’imposer dans l’arène musicale mondiale. Cette force tranquille organisée, qui est transmise de génération en génération, constitue l’ « image de marque de la boule de feu internationale. Avec le temps, elle se dépouille de plus en plus de ses scories, non sans douleur, mais presque sans combat pour donner un produit beaucoup plus raffiné en faisant un marketing d’entretien. Septent offre une leçon musicale inédite et un spectacle d’endurance à la méditation de l’historien et des mélomanes de bonne foi, pour rassurer les désabusés et pour convaincre les sceptiques. Sa victoire est une démonstration évidente de ses multiples succès qui s’incorporent dans l’évolution de la société haïtienne ; dans l’histoire de l’humanité, et au mouvement de l’esprit et à la force de l’opinion. C’est Georges Hugot, artiste anichois, professeur aux Beaux-Arts et plus tard adjoint à la culture, qui dit que «cette œuvre remarquable se révèlera un véritable emblème, reflet de notre identité nationale afin de promouvoir, à travers les échanges et la coopération, les valeurs universelles que constituent la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit, de conjuguer les efforts afin d’aider dans la pleine mesure de ses moyens au succès de cette nécessaire entreprise qu’est la vulgarisation de la culture nationale. » Fort de ces exemples, il nous parut opportun, en ces temps ténébreux, nébuleux et difficiles, où démocratie et liberté, unité et coopération, subissent régulièrement les assauts de la malfaisance et de la malpensance, de rendre hommage à ces pionniers qui ont dit NON, ces pionniers qui ont refusé de se coucher et de coucher Haïti avec eux face à l’absence d’une culture nationale authentique. Maintenant Septent n’appartient à personne mais il appartient à tous les Haïtiens; tous les Haïtiens qui, dans leurs engagements, leurs combats de tous les jours , leurs fonctions d’élus, de responsables politiques et associatifs, de parents, d’enseignants, de militaires, de forces de l’ordre, de soignants, de partisans et d’adversaires, de chômeurs et d’observateurs attentifs, œuvrent pour la défense des valeurs humanistes et républicaines chères à nos aïeux : Liberté, Égalite, Fraternité. Les errements de l’histoire universelle L’orchestre Septentrional n’a jamais été reconnu, même dans le livre « Guinness des Records», comme le troisième plus ancien orchestre du monde. Le premier est la Sonora Maternera de Cuba, fondé le 12 janvier 1924 à Barrio Ojo de Agua, proche de la ville de Matanzas. Culturellement et démographiquement, elle est située dans la zone africaine de Cuba. Initialement, le groupe s’appelait «Tuna Liberal » pour des raisons politiques. Ses deux cofondateurs sont Valentin Cane (guitariste, percussionniste, chanteur et compositeur) et Pablo Vazquez qui était bassiste. La Sonora Matencera est une référence mondiale solide de la musique populaire de danse latino-américaine. Les musicologues la considèrent comme une icône de la musique populaire avec des artistes mondialement connus comme Bienvenido Granda, Daniel Santos, Myrta Silva et Celia Cruz. L’orchestre détient toujours le record de longévité mondiale. Le second est l’orchestre Tabajara, fondé dans l’État du Paraíba (Brésil) en 1934. Les musiciens jouent ensemble depuis plus de 70 ans sous la baguette du chef d’orchestre et clarinettiste Severino Araujo. Il a su développer avec ses musiciens une manière d’interpréter la musique populaire qui fascine tous ceux qui les approchent. Il est impossible pour les spectateurs de ne pas danser lorsqu’ils jouent. Par ailleurs, les mélodies restent longtemps sur les lèvres de ceux qui ont assisté à l’une de leurs exécutions. C’est une musique qui réjouit les cœurs, sans doute parce qu’elle émane d’une véritable vie de famille ! La musique populaire brésilienne est en effet fortement empreinte de cette nostalgie, qui ravive au cœur de ceux qui l’écoutent et vibrent en éprouvant une soif à l’ infini. Le troisième est l’orchestre Septentrional d’Haïti, la boule de feu Internationale dont le maestro fondateur fut le guitariste Jean Menuau. Septent entretient la mémoire de l’Haïtien à travers son esprit de pionniers et d’entraide, que Michel Onfray, dans son essai intitulé Le miroir aux alouettes, définit comme « le sens de l’intérêt général, la passion du bien public, le souci du peuple, le projet de communauté nationale, le désir de rassembler les Haïtiens dans un même projet, l’envie de grandeur pour tous, le sens de l’Histoire, le devoir de la longue mémoire, la passion pour Haïti qui est une force et non un sang, une énergie et non une race, une volonté et non une couleur de peau ». Pour des questions de goût, on peut ne pas aimer la saveur septentrionale; pour des questions de stratégies et de fanatisme, on peut avoir d’autres choix, mais par respect pour son œuvre de si grande envergure et pour sa participation à l’avancement de la culture nationale, l’orchestre Septentrional comme symbole, comme image, comme porte-étendard, comme aînés, comme référence et comme doyen de la musique haïtienne mérite une attention particulière et une certaine appréciation, à l’occasion de ce 27 juillet 2017, date à laquelle il va souffler sa 69e bougie tout en mettant l'accent sur la valeur de l'humain, la valeur de l'avenir, la valeur de l'espérance et la valeur de la foi. Nous souhaitons que la fuite du temps sonne non seulement la mélodie des souvenirs passés en sa compagnie qui ont fait tache d’huile dans nos vies, mais encore marque le rythme joyeux d’une vie intense en émotions, toujours prête à repartir de zéro à la découverte du monde et de ses merveilles. Nous associons notre voix à celle de ses supporteurs, de ses fanatiques, de ses admirateurs, de ses adversaires et ses détracteurs pour lui présenter nos vœux de bon anniversaire, de longévité et de succès continu. Nous rappelons à cette occasion le conseil d’un sage chinois : « Quels que soient votre fortune, votre rang social et votre train de vie, vous avez besoin de quelqu’un pour vous conduire au cimetière. Vivre sans les autres est une véritable utopie. Cultiver la tolérance et la contradiction, c’est choisir de vivre heureux». BONNE FETE SEPTENT !

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