Marie Gladice St Jean Lundy, première femme député de Jérémie

Très peu de femmes se risquent dans la politique en Haïti. Seulement quelques rares arrivent à émerger, à se faire élire. En remportant un siège de député au cours des dernières élections législatives, Marie Gladice St-Jean Lundy est devenue la première femme député de Jérémie, cette ville où elle est née le 19 mai 1970.

Publié le 2017-07-14 | Le Nouvelliste

National -

Enseignante, ancienne directrice départementale du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes, Gladice grandit dans une famille de 9 enfants dans la cité des poètes. Elle fait ses études primaires à l'école nationale Catherine Flon à Jérémie et ses études secondaires jusqu’en seconde au lycée des Jeunes filles de Jérémie. Toute jeune, elle s’intéresse à la politique. En classe de septième année fondamentale, l’adolescente est déjà membre de la Fédération des élèves de Jérémie (Federasyon elèv Jeremi). « À l’époque, ce n’était pas facile d’être membre d’une organisation. Avec le coup d'État en 1990, il y a eu des complications. Les gendarmes arrêtaient des élèves sous prétexte qu’ils étaient des Lavalas. Ils subissaient des persécutions politiques. Une fois, ils ont même été chez moi. Heureusement, j'avais été avertie avant. J'ai donc eu le temps de partir », raconte Gladice. Menaces et intimidations obligent, elle quitte Jérémie après le coup d’État pour terminer ses études secondaires à Port-au-Prince. En 1992, elle est admise en anthropo-sociologie à la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti et en 1993 entame des études en Communication sociale à la Faculté ses sciences humaines. Un peu plus tard, elle ajoutera à son palmarès une licence en sciences juridiques obtenue de l’École supérieure catholique de Jérémie. En 1995, après la création du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes, elle est recrutée comme coordonnatrice départementale de ce ministère pour la Grand'Anse. Ceci lui donne une raison valable pour un retour à sa ville natale. « J’ai remis ma démission à cause de mon poste de député », nous apprend-elle après 22 ans de service. Parallèlement, Gladice est aussi une enseignante. Dès 1996, elle commence à enseigner les littératures haïtienne et française, d'abord au lycée Nord Alexis à Jérémie, puis au lycée des Jeunes filles à partir de 2007. Généreuse et sensible, cette femme, qui de temps à autre laisse un sourire éclairer son visage, a fait le choix de s’engager aux côtés des femmes et de s’impliquer dans le social. « Je suis féministe », clame-t-elle fièrement. « Mais pas extrémiste », ajoute-t-elle comme pour faire une importante démarcation, tablant ainsi sur son attachement à la famille. « Je suis pour une participation plus active des femmes à la vie politique. Car celles-ci doivent s’investir dans les espaces décisionnels », dit avec conviction celle qui s’est sentie interpellée par l’absence des femmes dans les processus décisionnels. « Sur l’ensemble des directeurs départementaux du ministère, j’ai été la seule femme. De plus, à chaque conseil technique départemental, c’était uniquement le ministère à la Condition féminine qui avait une femme comme directrice départementale. Ce qui m’a dérangé, c’est que la société elle-même n’admet pas la présence des femmes au sein des institutions politiques » se désole-elle Première femme élue député de Jérémie depuis 50 législatures « Les femmes doivent s’investir dans la politique. On n’ira pas les chercher si elles ne viennent pas de leur plein gré », croit-elle fermement. Elle admet cependant que c’est plus facile à dire qu’à faire. D’ailleurs, personnellement, elle a mis du temps avant de se décider à entrer en politique, préférant, bien entendu, se cantonner dans le rôle de mentor, de conseillère pour divers autres candidats. Mais en 2014, après maintes demandes, Marie Gladice accepte de se porter candidat à la députation sous la bannière de Bouclier. « J’ai toujours eu peur de perdre. En participant, je me suis investie plus qu’il ne fallait afin de mettre toutes les chances de mon côté. J’ai rencontré pas mal d’obstacles. Le premier étant mon sexe. La société ne voit pas d’un bon œil la participation des femmes aux élections. Par jalousie ou par méfiance, des gens m’ont clairement dit: « Je ne vote pas pour les femmes aux élections ». D’ailleurs, certaines ont même refusé de la soutenir. « Je suis également mère de famille, avec une responsabilité sacrée ; puis une société machiste qui ne croit pas aux femmes », explique-t-elle pour parler de l’atmosphère de la campagne électorale. À part ce problème de discriminations, il y a eu aussi la question de la violence, celles du financement, des obstacles que l’ouragan Matthew sont venus aggraver. Ce n’était pas gagné d'avance. « Mais je suis quand même devenue la première femme à être élue au poste de député de Jérémie depuis 48 législatures. Il y avait déjà eu une femme sénateur pour la Grand-Anse, mais je suis la première au poste de député », confie, satisfaite et fière, celle qui s'est toujours vu comme un exemple, une pionnière. Pendant toute la durée de sa campagne aussi bien durant sa carrière, Gladice a pu compter sur le support de sa famille. Son mari, Jean Gary Lundy, avocat et juge d’instruction, et ses deux garçons de 18 et 15 ans. « Ma famille m’a beaucoup supportée. Mon mari, malgré le fait qu’il aurait préféré que je n’aille pas aux élections au début, m’a acceptée et m’a beaucoup soutenue. Idem pour mes enfants, qui ont fait une campagne à ma place, malgré le fait que je leur ai beaucoup manqué », relate-t-elle, s’estimant privilégiée. Car, pour elle, il est important, qu’au sein même de leur famille, les femmes aient le choix, la possibilité de s’épanouir, tout en veillant au bien-être des leurs. Passionnée de lecture, de voyages, mais surtout de la musique, Marie Gladice est un grand fan de Tropicana. « J’aime aussi Coupé Cloué. Bien que l’on raconte que Coupé Cloué insulte les femmes et qu'étant féministe, je ne devrais pas être une adhérente, j’aime la façon imagée avec laquelle il peint la réalité à travers ses textes. Il vous laisse le champ libre à toutes les interprétations et étant aussi professeur de littérature, cela me charme. J’aime aussi quelques textes de quelques groupes de rap, mais pas le rythme ». Joviale, sympathique, Gladice est aussi un fin gourmet. « J’aime manger mais je n’aime pas cuisiner. Au moins, mon mari adore cuisiner. Ce qui est une bonne chose. J’ai un mari exceptionnel », avoue-t-elle avec humour, ses petits yeux brillants d'excitation, ajoutant au passage que son plat préféré est le poisson. Pour ce premier mandat, la jeune parlementaire, qui préside commission à la Condition féminine et à l'Équité de genre de la Chambre basse, a déjà plein de projets sur lesquels elle compte travailler. « Malgré mes vingt ans au service du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes, je ne vais pas devenir une porte-parole de ce ministère mais j’estime qu’il y a des sujets qui devraient être prioritaires. Des projets qui concernent le microcrédit, la paternité et la maternité », promet-elle convaincue de pouvoir faire la différence.

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