La première conférence nationale

Publié le 2017-07-25 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Alin Louis Hall Notre problématique de la mémoire a des origines diverses et nombreuses. Prise en tenaille par le déni et la déréliction, la société haïtienne se fait même complice de la dilapidation de son patrimoine immatériel. En confiant l’éducation de leurs enfants à certaines institutions où aucune notion avancée d’histoire d’Haïti n’est enseignée, la classe moyenne et le secteur privé ont opté pour une descendance sans ancrage identitaire. Comme conséquence, la jeunesse haïtienne, frappée d’une constipation mentale organique, pense que l’histoire d’Haïti a commencé le 7 février 1986. Cette pathologie expliquerait comment Jean Claude Duvalier et Jean Bertrand Aristide sont devenus des horizons indépassables. Pour mieux appréhender toutes les dimensions de cet épiphénomène, il est opportun d’attirer l’attention sur l’absence totale de repères de cette génération. C’est un sujet de vives préoccupations. L’Entrevue du Camp-Gérard évoquerait plutôt chez ces jeunes une réunion quelconque qui se serait tenue au restaurant « Chez Gérard » à Pétion-Ville. Clairement, la société haïtienne n’avait jamais anticipé l’invasion de ces humanoïdes. Contrairement à leurs aïeux qui s’étaient retournés contre leurs propres pères, ils se seraient rangés du côté de Rochambeau. De leur nom scientifique « homo whatsappiens », ils sont de toutes les coalitions réactionnaires. Un sérieux revers pour « le pays en dehors », la thèse magistrale de Gérard Barthélemy. Sur les réseaux sociaux, cette génération de « bidonvillois » donne toutes les raisons d’avoir peur pour Haïti. Ni citadins ni paysans, ils sont au service du plus offrant. Leur modèle entrepreneurial, le taxi-moto. Adieu production nationale ! Pendant ce temps, l’ombre portée par la mort subite du général Nicolas Geffrard le 31 mai 1806, quatre mois avant l’assassinat de Dessalines, continue de peser lourd sur l’inconscient collectif. La disparition subite non élucidée de l’architecte de l’unique conférence nationale continue d’imposer les germes de la nocivité et des divisions absurdes qui marquent la société haïtienne depuis lors. Comme John Garrigus l’a précisé, « les racines principales de la conscience révolutionnaire d’Haïti se trouvent dans la province du Sud, où le commerce interne aux Caraïbes et une longue histoire de mixité dans les familles – aux origines européennes, africaines, indiennes – ont créé le sentiment profond d’une identité locale, américaine ». (1) On comprend dès lors les astuces et stratagèmes du commissaire Roume, en accord avec le gouverneur Blanchelande, qui fut dans l’obligation d’élever André Rigaud au grade de général de brigade le 23 juillet 1795 pour qu’il abandonne toute idée d’indépendance du département du Sud. Cette délicate mission de convaincre le chef du Sud fut confiée à Pierre Pinchinat. La première conférence nationale Sans détour ni bifurcation, en ce 214e anniversaire de l’Entrevue du Camp-Gérard, il s’agit non seulement de lever le voile sur la culmination de cette marche obligée mais également de reconnaître le site du Camp-Gérard et ses environs comme le sanctuaire de la contestation. D’abord, contre le régime esclavagiste avec la rébellion des Africains asservis de la Plaine des Cayes et de Port-Salut qui, dès le 24 janvier 1791, soit huit mois avant la cérémonie dite du « Bois Caiman », incendièrent les cent plantations sucrières de la plaine. Puis, contre le mauvais contrat social louverturien reconduit par Dessalines, Christophe, Pétion et Boyer. À propos de la chute du régime de vingt-cinq ans de Jean-Pierre Boyer, soulignons que la véritable opposition débuta avec le Manifeste de Praslin le 1er septembre 1842. Ce fameux document qui devint l’évangile politique de la révolution de 1843 porte le nom de la plantation, dans la même région du Camp-Gérard et des Platons, où il fut rédigé. Il est important d’ajouter que cette région est restée, pendant huit décennies au cours du XIXe siècle, un foyer actif de l’agitation permanente et de la rébellion paysanne pour un meilleur contrat social. Une tradition d’autodétermination marquée par deux scissions en 1810 et en 1868. Déjà, l’instauration du royaume du « Gran Doko » sur les sommets des Platons vers la fin de 1791 signifiait très clairement un retour au modèle politique africain. Une confirmation de la thèse de Garrigus évoquée plus haut en tant qu’expérience unique selon la tradition kikongo. Il s’agit ici de respecter le principe de l’historicité. La volonté d’être orignal peut conduire à des interprétations fallacieuses et entretenir toutes les confusions dans l’imaginaire collectif. À propos du bicolore national, on peut établir facilement que le Congrès de l’Arcahaie du 18 mai 1803 n’avait absolument rien à voir avec sa création. À la vérité, deux des trois couleurs du drapeau de l’ancienne métropole ont été reconduites. Selon la tradition qui nous est parvenue, Dessalines y arracha le blanc, mais la « société coloniale sans sanction » qui émergea continua à faire le Blanc. Autour de la controverse sur notre emblème national, il y une confrontation entre deux écoles de pensée. L’une veut que Dessalines ôta la bande blanche verticale de l’emblème colonial pour donner naissance au premier étendard haïtien symbolisant l’union des Mulâtres et des Noirs dans la lutte pour leur liberté. L’autre soutient que le haut commandement français ait appris la création d’un drapeau des insurgés par l’Amiral Latouche Tréville en lisant un rapport sur la capture d’une barge indigène portant un drapeau noir et rouge survenue le 19 mai 1803 entre Port-au-Prince et l’Arcahaie. L’amiral français en fit immédiatement rapport à ses supérieurs, soulignant que le drapeau indigène portait les mots : « Liberté ou la Mort ». Mais en plus du drapeau noir et rouge qui se trouvait dans la barge, Claude et Bonaparte Auguste (2) ont démontré que le Congrès de l’Arcahaie du 18 mai 1803 n’avait rien à voir avec la création d’un drapeau quelconque. Alors qu’on ne saurait contester que les « Bossales », majoritaires à l’époque à 90%, n’ont pas signé l’Acte fondateur, les chercheurs et historiens s’accordent à reconnaitre qu’ils n’ont pas eu le privilège de gravir non plus le podium le 1er Janvier 1804 aux Gonaïves. En clair, un mauvais début pour présenter la décolonisation sur les fonts baptismaux. Rideau ! Par contre, l’Entrevue du Camp-Gérard ne laisse place à aucune tergiversation par son caractère inclusif. À ce sujet, Madiou confirme la présence de Giles Bénech, un des leaders de la rébellion des Platons. Dans la majesté de l’enceinte du Camp-Gérard, la légion de cavalerie fut confiée au colonel Guillaume Lafleur, Noir ; la 18e demi-brigade, au colonel Jean-Jacques Bazile (3), Noir; la 19e, au colonel Giles Bénech, Noir. Un contraste frappant par rapport aux Noirs dont le nombre ne dépasse pas le tiers des 37 signataires de l’Acte de l’indépendance. En plus de sa tonalité inclusive, l’Entrevue du Camp-Gérard a posé les jalons du processus unitaire. En ce sens, elle réconcilia le Nord et le Sud et acheva le cicatrisation après la guerre entre Toussaint et Rigaud. Elle favorisa le parachèvement de l’organisation de l’armée des indépendantistes qui ne combattaient pas sous le même commandement. En insufflant la dynamique unitaire à cette phase critique de notre guerre de libération, l’Entrevue du Camp-Gérard fut le principal catalyseur de la culmination qui aboutit au 18 novembre 1803 et déboucha sur le 1er Janvier 1804. Pourtant, ils ne sont pas légion les historiens professionnels à reconnaître l’empreinte de Geffrard et la contribution du Sud dans la création du nouvel État. À propos du processus unitaire après la déportation de Toussaint Louverture le 7 juin 1802, Michel Hector, sans ambiguïté, écrit ceci : «Il se consolide au Congrès de l'Arcahaie en mai 1803 et culmine avec la rencontre Dessalines - Geffrard au Camp-Gérard le 5 juillet où tous les combattants du Sud reconnaissent l'autorité du général en chef de l'armée libératrice.» (4) En clair, l’Entrevue du Camp-Gérard marqua le tournant le plus décisif du point de vue militaire et stratégique. Il est important de signaler que la Péninsule du Sud n’avait attendu aucune consigne ni mot d’ordre pour se libérer toute seule du joug de l’oppression. Bien avant cette rencontre décisive, il ne restait à conquérir que les Cayes et Jérémie. La surdétermination, l’abnégation et le sens du sacrifice face à l’angoisse du rétablissement de l’esclavage avaient déjà placé les intérêts supérieurs au-dessus des motivations individuelles et mésintelligences. Conclusion Une fois de plus et de trop, l’ « Entrevue du Camp-Gérard » des 5 et 6 juillet 1803 a été commémorée à la cloche de bois. Parce que l’histoire a souvent brouillé les cartes, les péninsulaires se doivent de se réapproprier leur patrimoine immatériel. L’histoire doit retenir que cette entrevue, par le jeu des circonstances historico-politiques, entre le général en chef et les leaders militaires du Sud, couronna la culmination du processus unitaire. De cette rencontre est sortie, après un large consensus, l’unification des forces indépendantistes. Dès lors, l'unité de commandement attribuée au général Dessalines lui permit d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques et militaires. Le processus unitaire bouclé, le général en chef repartit pour l’Ouest, convaincu qu’il ne s’agissait plus d’une simple rébellion que la France pouvait mater mais plutôt d’une révolution que rien ne pouvait arrêter. Nous voulons rendre ici un vibrant hommage aux leaders militaires de la péninsule du Sud et à leur participation à toutes les phases de la guerre de l’indépendance. Nous ne pourrons avancer, si nous ne nous inspirons pas de la dynamique unitaire que ces héros enterrés avec des costumes de préjugés, sans fleurs ni couronnes, ont insufflée à notre guerre de libération nationale. Malheureusement, les réflexes acquis et les mauvaises habitudes ont la vie dure. À travers les lunettes de préjugés des révisionnistes, la première conférence nationale du Camp-Gérard (5 et 6 juillet 1803) continue d’être sous le joug permanent de leur « fatwa ». Pourtant, l’ « Entrevue du Camp-Gérard » reste la meilleure référence à notre légende « l’Union fait la force ». Dans l’intervalle, les caravanes passeront mais la péninsule du Sud continuera à affirmer son droit imprescriptible à l’avenir.

Références: (1)John Garrigus, Before Haiti, New York, Palgrave, 2006, p. 312. (« Some of the most important roots of Haitian revolutionary consciousness lay In the South Province, (where) inter-Caribbean commerce and a long history of mixed European, African, and native American families created a powerful sense of local, American identity ») (2) Claude et Bonaparte Auguste, Pour le drapeau, - Contribution à la recherche sur les couleurs haïtiennes, Canada, 1982. (3) Les recherches généalogiques permettent d’avancer avec circonspection que le colonel Bazile, mort en 1806, serait l’un des frères de Défilée la folle. Denise Bazile, son vrai nom (dite aussi Dédé), était née dans les environs du Cap-Haïtien. Devenue à 18 ans la proie de son propriétaire, elle s’est révoltée. En 1794, insoumise, elle rejoignit les rangs de Dessalines, alors simple chef de bataillon, au Grand-Boucan avec ses frères. Dès la création de la 4e demi-brigade de Dessalines l'année suivante, elle sera attachée à ce corps jusqu'à la mort de son chef. Les informations qui nous sont parvenues établissent qu'elle avait au moins 4 fils et 6 frères. Un soir, Défilée ne vit pas revenir deux de ses fils et 3 de ses frères enrôlés. Ils s'étaient rendus dans le Doco (Section rurale du Haut d'Ennery), haute montagne où les Africains avaient coutume de se réunir. Tandis que les fils et les frères de la vivandière participaient, ils furent du nombre des 600 esclaves surpris, impitoyablement massacrés, assassinés par les sbires au service du sanguinaire Rochambeau. En apprenant cette nouvelle, la vivandière ne put se contenir; la commotion trop dure pour une femme provoqua un ébranlement du cerveau. Quoique folle, Défilée avait conservé ses habitudes et continuait à suivre l'armée avec le même entrain, la même foi en la victoire finale. Dès que les soldats faisaient halte en quelque endroit, pour le repos, Défilée s'arrêtait aussi. Subitement, brandissant le long bâton d'appui qu'elle tenait en main, elle s'écriait bravement: défilez, défilez! L'on obéissait. D'où ce nom de bataille qu'on lui donna et qui devait passer à l'histoire. (4) Michel Hector, « Commémoration de la rencontre du Camp-Gérard » publié dans Le Nouvelliste du 05 juillet 2006.

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