Corruption : '' Se pa mwen k ap vin ranje peyi a''... c'est qui alors ?

REGARDS

Publié le 2017-06-06 | Le Nouvelliste

National -

Combien de fois le mois dernier, cette semaine, ou, peut-être aujourd'hui, avez-vous été dans la situation de corrompu ou de corrupteur ? On dit que "le poisson pourrit par la tête" et on lance la pierre à l'oligarchie économique et aux élites politiques et intellectuelles pour leurs magouilles qui se passent dans l’opacité des couloirs... "Ban m Blakawout mwen", chantait l'artiste... Mais ne dit-on pas, également, l'arbre se nourrit et se régénère par ses racines ? Citoyens, citoyennes, nous sommes la force foisonnante de la société. Nous en constituons la base. La sève peut atteindre la cime en passant par les racines. Notre indifférence ou notre complicité alimentent les dérives du sommet. La responsabilité est collective. Arrêtons de laisser le champ libre à la corruption ; intéressons-nous au bien commun, nous aurons espoir d'un changement. Il y a bien sûr, en plus de l’éveil citoyen, un ensemble de règles et de dispositifs légaux à mettre en place et à appliquer. Une partie du travail est déjà effectuée. Plusieurs institutions existent: UCREF, ULCC, CSCICA, etc, une formidable armure éthique. Le chaînon manquant: devenir citoyen responsable et prendre en main notre destin de peuple. Autrement dit, briser les "ti chèz ba"et se lever pour ses droits. La corruption n'est pas uniquement une faute morale, elle est , avant tout, un problème politique et économique qui entrave le développement et affaiblit la démocratie. Quelques conséquences perverses de la corruption: effet corrosif sur la société; difficultés d’équilibrer les finances publiques; découragement des investisseurs potentiels; maintien de la pauvreté. Nous pourrons avoir les plus belles lois, sans la conviction citoyenne, nous pataugerons jusqu’à l'extinction, dans ce marasme. Car la bonne gouvernance ne tombe pas du ciel. Elle est participante. Elle est transparente. La balle est dans le camp des citoyens pour un engagement réel et une participation effective dans la lutte contre la corruption. C'est une responsabilité envers nous-mêmes et envers nos enfants. Lorsque nous demeurons indifférents aux dilapidations des fonds de PetroCaribe, depuis le gouvernement Préval-Pierre-Louis, en passant par Martelly-Lamothe et ainsi de suite, (un dossier est en suspens, à la commission Éthique et Anti-corruption du Sénat actuel), nous gaspillons les possibilités de réalisations actuelles et l'avenir du pays. En 2012, je fus choqué par la réaction désinvolte de la population haïtienne, face à l’étendue et à la profondeur des révélations du sénateur Anacacis sur la vénalité du corps législatif. Son fameux: "Tout moun jwenn, mwen jwenn yon ti bagay tou wi"... C’était pour la ratification du Premier ministre Laurent Lamothe... Aucun démenti formel des présumés arroseurs et arrosés... Aucune enquête... Pire, le sénateur Riché enfonce le clou, il avance des chiffres (400 à 600 000 gdes)... On a ri , un bon coup... Personne ne fut intéressé à connaître la vérité, jusqu'au bout ! Les "zen" ne peuvent pourtant pas remplacer les enquêtes. Le doute persiste. L’enquête aurait pu aboutir à des punitions mais également à un assainissement en rétablissant la vérité et la dignité de l'institution parlementaire. Seul et isolé, nous ne pouvons pas y arriver. Mais ensemble, nous faisons le poids. Dire que la politique ne vous intéresse pas; c'est une prise de position. Vous faites semblant de vous en désintéresser parce que le statu quo fait votre affaire. Votre passivité ne vous prémunira pas contre des conséquences néfastes de la corruption. De toute manière, si vous ne vous occupez pas de la politique, c'est elle qui s'occupera de vous. "Di dyab bonjou, pa di l bonjou..." Tout en disant merci à ceux et à celles qui ont tenu le flambeau depuis la fin de la dictature des Duvalier, je crois que la société civile embryonnaire d’Haïti doit s’étendre, évoluer, que sa gestation doit se poursuivre jusqu’à l'accouchement d'une véritable implication citoyenne. La force viendra des organisations de base et des institutions proches de la population. On ne se lève pas un bon matin pour se lancer dans la lutte contre la corruption mais le citoyen averti cause avec son voisin et le sensibilise aux problèmes communs confrontés par la rue, le quartier, le secteur, la ville, le pays. On s'organise, on frappe aux portes des élus et de fil en aiguille, on comprend le système et on découvre que l’État est devenu une machine aux mains d'un petit groupe pour s'enrichir et que c'est ce qui explique notre situation lamentable. On comprend que "la théorie du complot international contre la première République nègre" n'est pas l'unique réponse à nos maux... S'impliquer dans la vie de la cité apporte des changements. D'abord, on change son attitude parce qu'au contact de la réalité que nous cessons de regarder à travers nos vitres teintées, nous devenons partie prenante de la solution. Nous travaillons à la solution, plutôt que de nous morfondre dans les sempiternelles lamentations. Agir est différent de subir. Depuis peu, un vent anticorruption souffle sur la planète. Un vent qui n'est pas sans rappeler celui qui déracina, dans les années 80-90, ces bourrasques qui déracinèrent de nombreuses dictatures en Amérique latine, en Asie et en Afrique... Les cas de dénonciation et de procès contre la corruption et les abus de pouvoir sont de plus en plus nombreux. Aux États-Unis, des entreprises ont été condamnées à des amendes élevées, notamment des géants financiers comme Golden Sachs. Le scandale des mœurs impliquant l’Église catholique pour de nombreux cas de pédophilie qui a nécessité des arrestations de prêtres et des excuses du pape lui-même. Dans le cas de fraude financière, c'est le FBI qui a mené les enquêtes sophistiquées pour aboutir aux procès. Mais pour les membres du clergé catholique, le courage des victimes et le support empathique de la société civile. En Roumanie, début janvier, un simple poste Facebook d'un policier refusant d’obéir à ses supérieurs pour l'annulation d'une contravention devient viral. Le poste racontait sa résistance et les représailles des supérieurs hiérarchiques qui l'ont conduit à la retraite forcée. En peu de temps, des centaines de milliers de fans, des dizaines de milliers de partages, un héros est né et une cause trouvée... La lutte anticorruption était lancée... Lorsque de surcroît le Parlement entreprit de modifier et d'assouplir la loi anticorruption, pour établir un minimum de 50.000 $ avant d’être préjudiciable à la poursuite pour corruption, le peuple interpréta cette mesure comme une "franchise de corruption" . Ce fut le point de saturation des Roumains qui vainquirent leur peur. Les dénonciations tombèrent en cascade. Une autre héroïne allait voir le jour, Laura Kovesi, cheffe du parquet anticorruption qui n’hésite pas à enregistrer les nombreuses plaintes de citoyens écœurés et à faire aboutir les enquêtes et traduit les accusés devant la justice... Plus d'un demi-million de Roumains, des jeunes surtout qui n'ont pas connu le goulag du régime communiste effondré, en 1989, sont dans les rues. Le peuple entre en résistance contre la corruption. " Un peuple uni ne sera jamais vaincu". En République dominicaine, c'est un des slogans motivateurs de leur lutte anticorruption, signifiée par l'historique "Marche Verte". (2 millions de dollars de pots-de-vin distribués à des hauts placés politiques et économiques, en terre voisine. Cela faisait partie d'un vaste complot de corruption par une multinationale brésilienne de construction Odebrecht. Non à l’impunité, cria le peuple qui fit preuve d'une maturité et d'une motivation extraordinaires. Même la très conservatrice Église catholique, par la voie de l’évêque Diomedes Espinal, s'est rangée du côté de la population. Puerto Plata, Santo Domingo, Santiago ont été le théâtre de ce nouveau cri de ralliement presque mondial, contre l’impunité et la corruption, les deux mamelles de l'injustice sociale et de l'exclusion. Le Brésil, l’île Maurice, le Guatemala, le Canada, la Corée du Sud, l'Afrique du Sud, le Mexique, l'Inde, la Bulgarie sont des pays où se manifestent à des degrés divers une lutte populaire contre la corruption. C'est un mouvement prometteur parce qu'il y a un nouveau paradigme apporté par la jeunesse des populations impliquées. Nous quittons l’ère des seigneurs, au-dessus de la loi qui se donnaient des privilèges dus à leur rang et à leur fonction. La stabilité passe par la confiance que seule la transparence peut offrir. La société de droit, que nous avons choisi en rejetant Duvalier et tout ce qu'il symbolisait comme décadence, exige une gouvernance efficace où l’imputabilité et la reddition des comptes sont des pratiques normales et installées à tous les niveaux de l’État et de la société. L’ère informatique est incompatible avec l’opacité. Rien ne peut être en effet caché éternellement parce que les nouvelles se propagent à la vitesse d'un clignement de cils. Les réseaux sociaux bien utilisés peuvent servir à vulgariser, à informer et à former les gens aux conséquences de la corruption. La mise en réseaux des comptes de l’État peut aider au suivi de notre argent de taxes et d’impôts. Que peut-il y avoir de secret dans la comptabilité nationale? Les outils d'Internet jouent un rôle primordial dans la démocratie, avec la mobilisation citoyenne, ce sera le début d'une ère de stabilité et de développement durable. "Ayisyen, jwèt nan men w".

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