La sculpture en Haïti au XXe siècle : Gontran Rouzier et François Sanon

Mémoire

Publié le 2017-05-16 | Le Nouvelliste

Culture -

Regarder un arbre, en faire l’expérience, c’est le début d’une connaissance, disait un sculpteur. C’est quelque chose que partageraient sûrement ceux qui chez nous ont entrepris le processus de la création artistique à partir de formes brutes données par les arbres. Dans tous les cas, ou presque, il apparaît que c’est la rencontre avec la pièce de bois qui a déclenché l’inspiration. Presque toujours, ces sculpteurs ont conservé l’aspect naturel du matériau et exalté la présence physique de l’arbre. Ce sont des pages de la Bible qui ont surtout inspiré Gontran Rouzier (1908-1971) pour ses sculptures. Avancé en âge, fragilisé par une faiblesse cardiaque, il se faisait aider par un artiste plus jeune, Émile Saint-Mérand. Ensemble, ils ont réalisé, entre autres, le «Adam et Ève au Paradis Terrestre» qui se trouve dans le hall de l’aéroport international de Port-au-Prince. Ses sculptures ne sont pas nombreuse, parce qu’elles sont toutes de grandes dimensions et très lourdes à déplacer. Le travail était donc long et difficile. Il l’était d’autant plus que, aux formes données par la nature, il fallait ajouter des éléments pour compléter la narration. Ceci était particulièrement vrai pour la plus impressionnante de ces sculptures représentant «Le Jugement Dernier», inspirées sans doute par les reliefs sur le fronton de l’entrée principale des cathédrales du Moyen Age. On y trouve les mêmes éléments, disposés de la même manière, sur les différentes bifurcations de la racine. Au centre, en haut, le Christ en majesté. Par ailleurs, il a quelquefois traité les racines sans les modifier, aboutissant ainsi à des sculptures abstraites qui rappellent des langues de feu. Ces deux dernières œuvres n’ont malheureusement pas survécu au tremblement de terre de 2010. Dans la collection du Musée Nader, à Deprez, se trouvaient trois sculptures, elles aussi inspirées de l’Histoire Sainte. Elles avaient ceci de particulier qu’elles pouvaient pivoter, permettant de voir tout le relief donné par la nature ou inscrit dans le bois. Chacune des pièces est munie d’un socle fait à partir d’un tronc. Celui-ci pénètre alors la partie supérieure, la sculpture elle-même, réalisée à partir d’une racine. Entre les deux, un dispositif permet à la partie supérieure de tourner sur la base qui, elle, reste fixe. L’ensemble a ainsi l’allure d’un bouquet plus ou moins étalé, selon la pièce. À partir de racines et de branches, Gontran Rouzier a aussi fabriqué des meubles de toutes sortes : tables, consoles, sièges et bureaux. À chacune de ces pièces créées, le matériau, de par ses qualités physiques, donnait son originalité. L’un de ses meubles le plus impressionnant, le plus inédit, c’est cet imposant bureau réalisé à partir de la souche d’un grand chêne et qui est conservé aujourd’hui dans la famille. On ne l’a pas assez dit mais Jérémie, ville de la Grand'Anse, a donné bien plus que des poètes. Quelques-uns de ses fils ont en effet largement contribué au patrimoine artistique du pays. Il y a eu André V. Dimanche. Il y a aussi François Sanon qui sera connu comme le sculpteur de Laboule. Ce sont les circonstances qui ont poussé François Sanon (1938- ) vers la sculpture. C’est ce métier qui lui permettra de gagner honorablement sa vie et c’est ce talent inné qui va faire de lui l’un des sculpteurs les plus originaux de son époque. Il faut dire que c’était un moment de notre histoire où, avec le développement du tourisme, la sculpture en Haïti passait rapidement à la production industrielle, avec la répétition à l’infini de certains modèles. La particularité de Sanon est qu’il a énormément profité de ce marché touristique mais ne s’est pas laissé dominer par lui. Ses premières pièces sont vendues à La Belle Créole à côté de fines porcelaines, de montres de luxe et de carrés de soie. Mais c’est plus tard, suite à sa rencontre avec Andrew Saba de la Galerie Red Carpet de Pétion-Ville, que sa carrière d‘artiste va vraiment se développer. C’est un parfait exemple qui démontre comment le soutien apporté à la carrière d’un artiste peut faire une différence. Ce support s’est matérialisé simplement : il a pris la forme d’un atelier créé dans les locaux de la galerie. Je me souviens lors de mes visites au Red Carpet au milieu des années 1960 que c’était le lieu où l’on trouvait le plus de sculptures en bois : masques pseudo africains, statuettes et pièces de grandes dimensions. Sanon y travaillait avec de plus jeunes sculpteurs, leur donnait des conseils. Ce qui est frappant dans la sculpture de François Sanon, c’est la manière dont la ligne est priorisée par rapport à la masse. Cette primauté permet de donner à ses sculptures mouvement, légèreté et même élégance. Pour arriver à ces qualités, il n’hésite pas à se soumettre aux formes que lui suggère quelquefois le matériau. «Je crée pour exister, pour partager avec l'autre mes émotions…» avait-il déclaré au Nouvelliste en prélude à sa participation en 2007 à Artisanat en fête. Il n’est pas étonnant qu’il ait alors recours à ces lignes expressives qui, même traitant de sujets de la vie quotidienne, sont chargées d'un pouvoir de transmission émotionnel. La primauté de la ligne sera quelquefois telle que l’œuvre arrivera aux frontières de l’abstraction. C’est à Laboule que j’ai rencontré François Sanon pour la première fois. Ma mère m’avait offert une sculpture de lui : «Le baiser» qu’il a interprété dans différentes formes et dimensions. Lors de cette première rencontre, je me suis laissé séduire par une pièce élégante, même dans son aspect brut, et impressionnante par l’idée d’adversité qu'elle communiquait. C’était un assemblage de plusieurs morceaux de bois à peine sculptés. Au bout de celui qui était projeté en avant, le visage d’un homme. En vrai artiste, il a procuré, à nous qui regardions cette pièce, une expérience de la vie réelle, une expérience qui, même si elle n’est pas la nôtre, a pu éveiller notre conscience. Ma fille, qui n’avait alors que 3 ans, avait donné à cette sculpture le titre de «Tonton fourbu».

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