Le charbon de bois n’est pas la principale cause du déboisement d’Haiti

Publié le 2017-05-08 | Le Nouvelliste

National -

Le livre d’Alex Bellande jette un regard neuf, fouillé, pertinent, sur la problématique de la déforestation et du reboisement en Haïti. L’approche de l’agro-économiste est plutôt critique, détonnant avec certains discours largement répandus sur l’état de notre environnement. « Haiti déforestée, paysages remodelés » défie certains clichés, stéréotypes qui jusqu’ici avaient pignon sur rue. Ce samedi, à La Pléiade, Alex Bellande, le ton juste, a brossé le tableau de nos manquements et nos spécificités, avec un appoint sur les cinquante dernières années et souligné a la nécessité pour le « paysan haïtien » d'être au centre de toute politique de reboisement. L’agro-économiste de carrière, passé par des organismes internationaux, déplore d’emblée la tendance selon laquelle le déboisement d’Haiti est lié à la question du charbon de bois. Il s’agit de casser ce mythe et d'ouvrir d’autres champs de compréhension du mal. « Le phénomène est beaucoup plus ancien et plus complexe que ça », analyse Alex Bellande, devant plusieurs dizaines personnalités, constituées d’agronomes, d’anciens ministres, directeurs généraux, fonctionnaires de l’État venus se procurer le livre. « Depuis la colonie, et même bien avant, il y a eu la déforestation dans le pays », explique le chercheur, rappelant que de chercheurs coloniaux dénonçaient déjà des problèmes d’érosion et d’inondations sur l’île. L’histoire du déboisement d’Haïti remonte à des origines beaucoup plus lointaines qu’il n’y paraît. Alex Bellande décrit une colonie qui a été la « plus intensivement exploitée ». Très souvent, il fallait d’abord brûler la forêt avant de cultiver le café dont Saint-Domingue était le premier exportateur mondial, enchaîne-t-il, soulignant que durant tout le 19e siècle jusqu’au début du 20e siècle, il y eu l’exploitation industrielle du bois en Haïti et celle-ci, pendant un siècle, a été l’un des grands fournisseurs de campêche, de gaïac et d’acajou, des espèces d’arbres combien utiles à la construction de l’industrie navale en Angleterre. Sur le charbon, le chercheur indique que celui-ci commençait à avoir de l’importance à partir des années 1970. « Ce sont les gens de la ville qui le consomment. Le charbon a pris de l’essor avec l’extension de la population urbaine. Il s’est généralisé dans le pays à mesure que les villes se développent et que la demande augmentait. Aujourd'hui, avec population vieillissante et des jeunes qui rentrent en ville, le charbon de bois est une valeur sûre pour des entrées régulières », explique Alex Bellande qui refuse de lier le déboisement d’Haiti à la question du charbon de bois. Il est courant d’entendre que le pays ne détient que 2% de couvert arboré. Alex Bellande s’en moque et se demande, plutôt perplexe, « d’où vient ce chiffre ? » « C’est dangereux parce que c’est complètement faux », soutient-il, débitant ses chiffres. Alex Bellande parle d’environ 30% de couvert arboré, obtenu à partir d’images satellitaires de haute résolution. « Il y a à réfléchir autrement. La réalité est tout autre ! » « Ces mornes dénudés qui entourent Port-au-Prince, ça fait 500 ans depuis qu’ils sont comme ça. Ce 30% de couvert arboré est constitué d’agroforestier […] », affirme-t-il, indiquant que ce n’est pas un hasard qu’Haïti soit l’un des plus grands producteurs de mangues au monde. « Ce mode de culture est priorisé pace qu’il joue plusieurs fonctions dans l’économie paysanne », selon l’agronome qui souligne que les paysans plantent les arbres fruitiers parce qu’ils sont importants à leur survie en période de disette. « C’est ce type de fruit qu’on doit encourager dans les espaces arborés », renchérit Alex Bellande, rappelant qu’Haïti exporte plus de mangues en République dominicaine qu'aux États-Unis. « Nous y exportons aussi beaucoup d'avocats ! » « L'avenir de l'agriculture en Haïti passe par la mise en place d'arbres pour fabriquer du charbon et pour produire des fruits. C'est un choix économique à faire. Les rares endroits où les arbres repoussent en Haïti sont surtout le fruit du travail des paysans. Il n’y a pas des projets du MARNDR ni des ONG. La couverture arborée d'Haïti a été mise en place par les paysans et la majorité de cette surface est leur propriété », détaille Bellande. L’agronome ne fait pas dans la demi-mesure. Il flingue les agronomes qui ont parfois une mauvaise connaissance de l’histoire des régions. Dans le même registre, il insiste sur le fait que « personne ne pourra reboiser ce pays sans les paysans. Ils sont les seuls à l'avoir déjà fait et à même de le refaire ». Les débats sont animés. Quelqu’un objectera être dérouté par l’auteur qui lui fait miroiter quelque chose de mieux là où tout est catastrophe. Alex Bellande revient à la charge : « Il faut sortir de ce cercle. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de problèmes. Il faut réfléchir chaque situation en fonction de critères physiques et économiques. Les inondations n’ont aucun rapport avec la couverture végétale. Avec d’importantes pluies, il peut y avoir des inondations même avec 100% de couvert arboré. Il faut mieux penser nos villes à 6 millions d'Haïtiens. » Le plaidoyer d’Alex Bellande pour la valorisation des paysans ne souffre d’aucune anémie. Il cite Moreau de Saint-Rémy qui déjà, au 18e siècle, parle d’inondations aux Gonaïves « Les inondations n'ont rien à voir avec les arbres coupés ou avec l'action des paysans. Il ne faut pas jeter le blâme du déboisement du pays sur le dos du paysan Alex Bellande. C'est la paysannerie et non l'Etat qui doit être au cœur du reboisement du pays. Elle a besoin d’encadrement technique, d'outils et de subventions. » Le chercheur indique qu’il y a des zones dans le pays où aucun arbre n'a jamais pu résister. « Malheureusement, quand on parle reboisement on veut commencer par-là », dit-il, avec à l’appui des photos de 1939 montrant des régions entières d'Haiti n'ont jamais été boisées. La problématique de l’environnement interpelle tant et si bien que la coopération suisse vient souvent à la rescousse des projets idoines, face à l’inefficacité et/ou l’absence des mesures étatiques. Jean-Luc Virchaux, ambassadeur suisse en Haïti, s’offusque du fait qu’en « 5 ans Haïti, on a eu 5 ministres de l'Environnement ». « On ne peut pas construire avec des passants pressés », tacle l’ambassadeur, sans langue de bois. Il rappelle que c’est son pays qui rémunère les gardes forestiers dans la forêt des pins. Il s’aligne enfin sur la position d’Alex Bellande : « Il n'y aura pas de reboisement en Haïti sans les paysans ! » Preuve que le charbon de bois n’est pas un mal, l’agronome Arnoux Séverin soutient que si « l’on ne fait pas de charbon, on aura un manque à gagner de 400 millions de dollars. Il y a plus de 200 000 charbonniers. Il faut les respecter. »

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