La pauvreté en Haïti : un ballotage collectif

Publié le 2017-05-15 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Paul Yves Fausner Souffrant d’une pauvreté extrême, Haïti compte parmi les pays les moins avancés au monde. Elle est de plus en plus tributaire de ses ressources naturelles insuffisantes et dépend largement de l’aide extérieure qui ne lui permet pas toujours de faire face à ces difficultés socio-économiques exacerbées par l’instabilité politique, la surpopulation, l’anti-croissance, la détérioration de l’environnement et la fluctuation des termes de l’échange. Il y a de quoi s’inquiéter de l’avenir de ce pays où les programmes d’action nationaux favorisant la plus large participation possible des populations locales sont loin d’être bien formulés. C’est le ballottage collectif qui ne permet pas de réduire la pression exercée anarchiquement sur les terres par des politiques non appropriées de peuplement et de migration qui n’améliorent nullement l’environnement économique, la sécurité alimentaire et les réformes engagées en matière de décentralisation. Nous sommes donc maudits pour avoir décimé les forêts de la perle des Antilles qui produisit dans le temps des cultures d’une grande richesse. Ainsi "notre terre n’est plus que le squelette d’un corps rongé par la maladie" pour répéter un spécialiste. La route du cimetière est déjà tracée et le malade souffre d’envie de mourir pour en finir une fois pour toutes. Voilà la situation actuelle d’Haïti qui fait penser à une sorte de fatalité. D’ailleurs, qui peut s’empêcher de penser à un avenir hypothéqué ? Dans ce pays où les citoyens semblent refuser de s’engager sur la voie du bon sens, le développement durable ne se réalisera pas dans la privation des capacités les plus essentielles (droit de vivre longtemps et en bonne santé, droit de participer à la vie de la collectivité, droit de s’alimenter, d’avoir des soins sanitaires, de s’exprimer librement et en toute liberté, de se recréer, d’avoir accès à la modernité….). Nos politiciens promettent des ponts même là où il n’y a pas de fleuve, témoignent de l’attachement pour ce coin de terre même lorsqu’ils font tout pour le détruire. Les gouvernements de la République, pour la grande majorité, n’ont pas toujours bonne réputation, encouragent l’obscurantisme et l’intolérance. Ils laissent certaines fois déchaîner leur colère contre leurs adversaires qu’ils traitent de faux démocrates, de traîtres à la conduite antinationale. La machine du développement est bloquée. La population grossit chaque jour pendant que les terres arables s’épuisent. Le pays jouit d’une mauvaise santé économique, politique et sociale. Ce qui ne manque pas d’avoir un effet dévastateur sur l’organisation, la gestion même de nos ressources matérielles, humaines et financières. Les grands problèmes de l’heure qui s’appellent crise de la politique, crise de l’administration publique, crise de l’économie, crise de l’environnement, crise de l’éducation, crise de la population, crise de la santé, constituent de graves menaces pour la communauté haïtienne qui ne dispose pas de conditions de vie décentes. Les indicateurs socioéconomiques et humains sont toujours au rouge. Des gens meurent chaque jour de faim pendant que la minorité possédante se complait dans l’extravagance. Il y a trop d’écart entre les pauvres et les riches, qui seuls ont accès aux ressources essentielles. L’action à mener en faveur de l’élimination de la pauvreté, de la création d’emplois, de la promotion de la femme, de la protection de l’environnement est loin d’être décisive. L’extrême pauvreté des Haïtiens constitue un handicap majeur au développement durable de ce pays qui va certes à la dérive. La conjoncture sociopolitique et économique est instable et incertaine. Les rares jeunes qui arrivent à se faire embaucher dans la fonction publique passent en général par les ‘’portes arrière’’. La militance politique semble primer sur la compétence. Pour cette raison, des étudiants finissants, des universitaires gradués ou postgradués sont sévèrement frappés par le chômage sans être en mesure de faire face aux contraintes de l’environnement socioéconomique. Ces derniers ressentent beaucoup plus les effets possibles de ce phénomène sans savoir quoi faire et quand est-ce qu'ils pourront neutraliser ses effets néfastes sur notre intelligentsia. À l’heure actuelle, nul ne peut prédire avec certitude les tendances du marché du travail. L’enjeu est de taille et personne à ce niveau ne connaît les règles de la réussite dans cette société de fous. Les seuls gagnants, ce sont nos politiciens qui ont toutes les spécialités pour se créer des crises et les maintenir en permanence à leur profit. Il y a là de quoi réfléchir jusqu’à perdre la tête ! Dans ce pays où l’argent ne pleut pas; mais ne manque pas non plus, il se pose un sérieux problème de gestion commune et de partage équitable. Secteur privé, secteur public, société civile, gouvernements, bailleurs de fonds choisissent carrément d’ignorer l’imminence du danger que représente la pauvreté qui nous a enlevé même le plaisir de respirer sainement. Nous sommes en droit de penser que la grande croisade du développement à entreprendre en Haïti se fera encore attendre sans la participation de tous dans les grandes prises de décision du pays, sans l’exercice des droits de la démocratie à prioriser, sans la création d’un climat politique stable et propice à la croissance économique, sans une vraie politique de décentralisation, sans un partenariat intelligent avec les pays amis, sans une saine gestion de l’aide publique au développement, sans la protection de l’environnement et sans un investissement accru dans l’humain. Aujourd’hui, la situation est plus que critique. Tous les péchés d’Israël (misère imposée, pandémies de maladies, injustices sociales criantes, inégalités scandaleuses, chômage, analphabétisme, corruption, violence… ) nous sont déjà tombés sur la tête. Ces maux dont nous souffrons amèrement sont loin d’être incurables. Cependant, ils risquent de le devenir si nous ne brisons pas la spirale de la médiocrité, de l’instabilité politique et économique et de la mauvaise gouvernance. Ne laissons pas passer le train de la dernière chance. Arriver à destination, c’est-à-dire réalisé le développement durable est une mission difficile et non impossible. L’essentiel est de commencer le compte à rebours à temps pour qu’il ne soit pas trop tard. Si, hier encore, nous étions au bord du précipice, aujourd’hui nous sommes déjà au fond de l’abîme. Une demi-journée de pluie suffit pour bloquer les routes nationales, les écoles et les aéroports. Nous voilà depuis quelque temps, dans une société qui s’entredéchire menant une bataille fratricide contre les pauvres et les plus pauvres sans avoir aucune honte du traitement de nos concitoyens en République dominicaine, aux Bahamas, au Brésil et autres et de la situation de malpropreté à nulle autre pareille sur nos rues, dans nos places publiques et jusque dans nos maisons. Pour s’en sortir, il n’y a pas quatre solutions : Un ensemble d’actions bien programmées, bien articulées consenties et voulues par toute la société haïtienne en quête d’un mieux-être, qui ne viendra pas sans un certain progrès technologique, une bonne gestion des ressources disponibles, une croissance économique accélérée, un renforcement des organismes de protection de l’environnement et une saine gouvernance. Sinon, on ne viendrait plus à bout des problèmes du développement qui persistera davantage avec les grandes crises, en particulier la crise de compétence, la crise de l’alimentation et de modernité des institutions et l’aggravation de la pauvreté humaine et monétaire.

Paul Yves Fausner Doctorant es sciences humaines et sociales Professeur à l’Université d’État d’Haïti et à L’UNIQ Auteur

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