Eléments de réflexion sur le clivage créole-bossale au lendemain de 1804

Publié le 2017-05-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Jean Garry Denis (1re partie) Les faits les plus essentiels de l’histoire d’Haïti sont peu relatés ou du moins, métamorphosés, déguisés, censurés et même bâillonnés par une histoire officielle que certains considèrent comme étant le fruit d’un consensus tacite entre, d’une part, les puissances colonialistes et d’autre part, les mulâtres et affranchis qui ont constitué la nouvelle classe dominante après la proclamation de la liberté générale par Sonthonax en février 1794. Certains penseurs n’y vont pas par quatre chemins pour qualifier de «réactionnaire » cette histoire qui nous est parvenue à travers les structures formelles de transmission de savoirs (écoles, universités). Les raisons de cette distorsion historique sont à la fois externes et internes : Les raisons externes La détermination des puissances coloniales pour, d’une part, faire échec aux idéaux de liberté, d’humanisme et d’émancipation de la masse des esclaves et, d’autre part, éviter la «géopolitisation » de ces idéaux au niveau de l’hémisphère américain pour ne pas déranger l’ordre capitaliste esclavagiste en cours à l’époque est une explication. Pour illustrer ce cas, Leslie Péan[1] se réfère au président Thomas Jefferson, représentant d’un État esclavagiste sudiste qui n’aurait accepté en aucune manière l’apparition d’un pays libre régenté par des Noirs.Il avait d’ailleurs commencé à négocier avec Bonaparte la politique d’extermination de son pays à l’endroit de ce qu’il nomme la «République cannibale ». Les raisons internes Les intérêts économiques et les privilèges sociaux de la nouvelle élite qui ont voulu remplacer l’ordre esclavagiste d’avant 1894 par une nouvelle forme de domination apporte un éclairage précis. Leurs principales motivations consistent à faire main basse sur les propriétés laissées par les colons français et instaurer un système de rentes, de prébendes et de corruption au détriment de la grande masse des bossales qui croupissent dans les champs. Dans ce cas, Fritz Jean affirme : « Au lendemain de la guerre de l’Indépendance, les terres sont redistribuées en un quantum selon le rang ou les privilèges jouis au sein de l’administration [2]» À travers les raisons internes, nou sallons expliquer le clivage bossale/ créole qui est porteur des germes d'exclusion de la grande masse des esclaves après la proclamation de l’Indépendance. En vérité, ce clivage est à la base de toutes les turpitudes de notre vie de peuple. Gérard Barthelemy voit dans la distinction créoles/bossales la faille essentielle à partir de laquelle on peut expliquer la césure originelle dans la formation de l’État haïtien[3]. Même après deux siècles d’indépendance, aucune analyse du contexte économique, social et politique haïtien ne saurait échapper aux rigueurs de cette dynamique historique. Cette réflexion vise non seulement à réduire le poids de certaines faussetés idéologiques qui tendent à se convertir en vérités, mais aussi à réhabiliter à leurs justes valeurs certains faits historiques. Plus précisément, nous allons analyser les relations de pouvoir existant entre les masses bossales et les créoles après la proclamation de l’Indépendance en 1804, le cadre économique d’exclusion et les outils de résistance des masses esclavagistes pour affronter la nouvelle conjoncture postindépendance. Avant d’entrer dans le vif, il est important de parcourir le champ conceptuel de la terminologie créole/bossale pour bien cerner les subtilités de cette réflexion. Pour Manigat[4] : «L’esclave est d’origine africaine quand il est né dans la colonie (nègre créole) et africain quand il est arrivé directement par la traite (nègre bossale). La définition de Manigat nous paraît un peu incomplète, le terme créole a une acceptation beaucoup plus vaste. Si le terme bossale est strictement réservé aux Africains issus directement de la traite, le terme créole concerne non seulement les noirs d’origine africaine nés dans la colonie, mais aussi les mulâtres et les blancs qui sont aussi nés dans la colonie. 1. Les relations de pouvoir entre les créoles et la masse des bossales : En 1804, la population haïtienne est composée de 500 000 âmes environ et compte plus de 90% de noirs. Selon l’historien David Gregus, les bossales représentaient plus de 70% de la population de noirs. Un ensemble de facteurs est à la base de cette supériorité numérique. D’une part l’arrivage massif des Africains issus de la traite comme l’illustre le tableau de Norris qui mentionne l’arrivée de 74 200 esclaves pour la seule année de 1788. D’autre part, l’impossibilité de compenser la mortalité par la natalité, pour Manigat [5]: « le régime de l’esclavage est si dur, si déprimant que l’esclave se reproduit peu à Saint-Domingue». La participation des bossales, spécialement les Bantus (Congos), dans les grandes batailles de la guerre de l’Indépendance était déterminante. Arsène F. NGANGA[6] a démontré cet aspect des choses: «la majorité des esclaves à Saint-Domingue, pendant la révolution, était née en Afrique et avait servi dans des armées africaines, ayant de facto une expérience militaire. Le succès de la révolution haïtienne a nécessité du talent militaire. Seuls les vétérans des guerres africaines étaient en mesure de faire ces exploits. Ce sont les vétérans des armées du Royaume Congo qui ont le plus contribué à la révolte de Saint-Domingue. Les Congos avaient l’expérience des batailles qu’ils avaient eue contre les Portugais ». Les bossales constituent le groupe social qui a payé le plus lourd tribut en termes de sacrifices humains durant les grandes batailles. Ils étaient les principales cibles des représailles des troupes expéditionnaires de Leclerc durant la campagne napoléonienne dans les campagnes. Boisrond Tonerre illustre ce cas en relatant la cruauté de Brunet [7] qui fut un général de la force française qui s’était emparé de Toussaint avant son transfert au Fort de Joux. Il affirme : « Brunet part des Gonaïves, se rend à Plaisance, qui est éloigné de six lieus, y massacre et désarme les cultivateurs qu’il y trouve sans défense et fuit le plus petit rassemblement de ceux qui veulent repousser la force par la force. Il ne trouve pas un innocent dans le quartier de Plaisance ou de Gros-Morne, il en passe une partie au fil de l’épée et renvoie l’autre aux Gonaïves pour y être exposée à la potence [8] ». Les bossales représentaient plus de la moitié de la population de la colonie, l’héroïsme de leurs résistances dépasse les limites de l’entendement humain, pourtant aucun des 37 signataires de l’acte de l’Indépendance n’est un Bossale[9]. Il s’agissait exclusivement de créoles mulâtres et noirs libres. Si le 1er janvier 1804 demeure pour l’humanité le symbole universel du combat contre la tyrannie et l’oppression esclavagiste, elle a également inauguré une ère d’exclusion considérée comme le symbole de trahison des masses qui ont réellement combattu les colons français. Après les redditions de Toussaint, Christophe et finalement Dessalines entre mars et juin 1802, ce sont les chefs africains, les Congos en majorité, qui ont continué la guerre. Pourtant, ils ont été tous massacrés par ces chefs noirs. Thomas Madiou nous raconte les campagnes de persécution opérées contre les bossales bien avant l’Indépendance : «Les Congos étaient sans cesse poursuivis par Christophe et Clervaux qui les atteignaient au sommet des plus hautes montagnes[10] ». L’implication de Dessalines dans l’assassinat de chefs africains a toujours été l’objet d’un débat acharné et contradictoire entre plusieurs écoles de pensée. À son tour, il a été assassiné pour avoir voulu remettre en question l’ordre sociétal postcolonial fondé sur l’exclusion de la masse des cultivateurs bossales.Son assassinat constitue le plus grand symbole de l’opprobre historique qui a scellé les destinées tragiques de la nouvelle nation. Les bossales étaient relégués à l’arrière-plan par la nouvelle élite. Mis à part certains postes de moindre rang qu’ils pouvaient occuper en tant que soldats dans l’armée indigène, leur présence au sein de l’administration publique de l’époque était quasi nulle. Leslie Péan confirme que l’élite créole n’a jamais divorcé avec le système d’exclusion de l’ancien régime: «Les élites créoles assumeront le code moral de la société coloniale esclavagiste et produiront leur propre dégénérescence en excluant de la vie nationale la grande majorité de la population aux mœurs africaines, considérées rétrogrades et archaïques [11]». Le traitement accordé aux bossales après la révolution de 1804 est presque similaire à celui reçu en 1799 lors de l’évènement que l’Histoire retient comme «l’Affaire des Suisses [12]. 2. Le cadre économique d’exclusion Après la proclamation de l’Indépendance, le nouveau gouvernement a entrepris d’aborder l’épineux dossier du problème foncier qui divise le pays en deux camps : le camp dessalinien avec un projet d’émancipation de la grande masse des bossales et celui de l’élite créole qui voulait faire main basse sur les richesses laissées par les colons. La fameuse déclaration de Dessalines qui transcende plusieurs générations d’Haïtiens renferme les motifs profonds de son assassinat. Elle traduit sa désapprobation quant aux visions exclusivistes de la nouvelle élite et surtout son désir de promouvoir la participation des masses rurales au bonheur du nouvel État : « Je m’étonne que les hommes de couleur aient attendu le départ des colons pour réclamer leur filiation… Et les pauvres nègres dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien. » Les rapports de production basés sur l’esclavage ont cédé le pas à une nouvelle forme de domination rentière basée sur le clientélisme et la corruption. Dans ce cadre Dantès Bellegarde affirme : « Tout le temps qu’il avait fermé les yeux sur le désordre administratif dont profitaient quelques privilégiés en dépit de la résistance d’un petit nombre de fonctionnaires honnêtes et capables… on ne fit pas attention à ses fautes. Dès qu’il menaça, selon son expression de couper les os aux voleurs et aux concussionnaires, des murmures commencèrent à s’élever contre lui[13] ». Selon Leslie Pean : « Le populisme de Pétion installe l’économie de rente, les propriétaires terriens n’ont fait aucun ou peu d’investissement pour rationaliser la production et devenir des capitaliste [14] ». Fritz Jean renchérit : « Le mode d’accumulation de rente qui devient la forme dominante d’accumulation de capitaux dans l’économie haïtienne se nourrit de ce rapprochement au pouvoir qui consolide les situations de rente [15]». Le pouvoir économique de l’époque se nourrit non pas de la capacité des acteurs pour créer de la richesse, mais du niveau d’accointance avec le pouvoir d’État. La gestion de la cité, par l’élite créole,après 1804, a inauguré l’ère des Réseaux sociaux d’accumulation (RSA) [16]. Fritz Jean définit ainsi le positionnement des élites créoles par rapport à la conjoncture économique après 1804 : « Il en ressort que les élites se constituent et se confirment autour du pouvoir d’État qui n’est autre chose qu’un instrument de création de nouvelles richesses et de celles existantes[17]». Les tumultes qui ont suivi la cérémonie de « Bwa Kayiman » en août 1791 ont conduit à la proclamation de la liberté générale par Sonthonax et au départ précipité de la colonie de plus de 10 000 colons blancs provoquant ainsi la plus grande crise de migration de l’époque dans le cadre de ce que l’histoire nomme « l’Affaire Galbaud ». Après ce départ, la tendance générale pour les mulâtres et affranchis consiste à récupérer exclusivement les propriétés laissées par les propriétaires esclavagistes sans considération aucune pour les masses africaines. Claude Auguste a fait le récit des propriétés récupérées par les chefs militaires de la nouvelle élite après 1794 : « Tous les officiers supérieurs se font octroyer de belles plantations dans l’aire de leurs commandements : Christophe, la plantation Saint-Michel près de Quartier-Morin, Clerveaux la plantation Foche à Jean-Rabel, Adrien Zamor la plantation Tabois à la Plaine-du-Nord, Christophe Morney la Plantation Lacroix à Petite-Rivière de l’Artibonite, Jean-Baptiste Rousselot, dit Dommage, une plantation à l’entrée de Jérémie[18] ».

Par Jean Garry Denis Spécialiste en Développement local Membre du Directoire de l’Initiative Citoyenne Chercheur au Centre de Stratégies et Intelligences en Relations Internationales (CEIRI), Sao Paulo, Brésil Cap-Haïtien, le 27 avril 2017 Auteur

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