Grand’Anse, ces infortunés du sort

Il y a des mères enfants, des enfants mal nourris et des gens du troisième âge en détresse dans la Grand ‘Anse. Ils ne sont pas que des statistiques.

Publié le 2017-04-03 | Le Nouvelliste

National -

Des sinistrés et une petite armée de beaux enfants en guenille se rassemblent en face de la mairie, en plein cœur du centre-ville de Chambellan, acculé entre la rivière et des montagnes aujourd’hui presque chauves sur lesquelles danse le brouillard du petit matin, le samedi 1er avril 2017. Six mois après que Matthew a laissé dans son sillage la mort, la dévastation et des estomacs criant famine dans cette commune, ces infortunés du sort attendent fiévreusement la venue du président Jovenel Moïse, en tournée dans la Grand'Anse. Le président est venu. Il n’a rien dit, soupirent certains, loin pourtant d’en vouloir au chef de l’Etat pour son silence. « Quand on a tout perdu, l’espoir, c’est ce qui reste », étouffe toutefois Bienaise Joseph, quelques minutes après le départ du cortège du chef de l’Etat en direction de Dame Marie. Si Jovenel Moïse n’a fait aucune déclaration à Chambellan, il a vu l’emplacement du restaurant communautaire, l’érosion accélérée provoquée par la rivière et l’urgence de faire le profilage de la berge, le gabionnage pour que les logis de 307 familles ne soient pas emportés un bon matin, comme à Fond-Verrette, assure le maire de Chambellan, Léon Laroche, les yeux pleins d’espérances. « Le président m’a dit qu’il aime entendre mais qu’il aime surtout voir et agir », poursuit le maire, qui, dans un autre souffle, soutient que des gens meurent dans des sections communales éloignées. De l’autre côté de la rivière Sans faire une longue marche dans la montagne, après la traversée de la rivière, à Terre Rouge, 1ère section communale de Chambellan, Quilsoinette Moïse, mère de 8 enfants, ne compte plus les jours passés sans pouvoir faire bouillir la marmite. Le bon jour, c’est quand elle trouve un peu de farine. « Je fais un bouillon avec des feuilles », explique Quilsoinette, obligée, après Matthew, de confier deux de ses huit enfants en domesticité. Des plaques au cou et à la jambe, elle gratte, comme l’une de ses filles, Karachi, 15 ans, de grands yeux, l’air hébété. « Je ne dors presque plus la nuit », explique-t-elle à l’ombre, en face de sa cahute recouverte d’une bâche et de tôles. Des mères enfants et des enfants mal nourris En contrebas, à Daniel, les cris d’un bébé sont entendus à des dizaines de mètres à la ronde. La peau comme brûlée, le nourrisson, joufflu, les cheveux roux, souffre. Sa mère, une adolescente attardée, semble être ailleurs. Autour d’elle, il y a sa mère, des alliés, des voisins et d’autres enfants aux cheveux jaunes. « J’ai huit enfants. Mon mari, malade, est resté dans les mornes », confie une autre femme, un enfant aux cheveux roux sur les bras à l’entrée de sa maison recouverte de bâches estampillées USAID. Par pudeur, à mots feutrés, une mère confie la détresse d’une proche. La fille de cette amie, une adolescente, a couché en échange d’un sac de riz. « Elle est tombée enceinte au quatrième rapport sexuel pour un sac de riz », raconte cette mère qui ne compte plus les mères enfants dans la communauté. La malnutrition frappe enfants et adultes Frémot Jean Kénol, médecin, directeur médical au centre de santé de Chambellan, confirme qu’il y a une aggravation des cas de malnutrition. Des enfants, mais aussi des adultes, sont concernés, souligne Frémot Jean Kénol. Chaque semaine, nous recevons dix à douze enfants souffrant de malnutrition aiguë dans un service de prise en charge. On observe qu’il y a une augmentation de deux ou trois cas chaque semaine. Il a été décidé maintenant de traiter les cas de malnutrition modérée, confie Frémot Jean Kénol. Jusqu’aux Irois, à l’extrémité de la Grand'Anse, il y a des vies plantées dans une précarité aggravée par l’ouragan Matthew, comme à Chambellan. La CNSA dans un bulletin, « Plein feu sur la sécurité alimentaire : mars 2017 », titré «Situation d’urgence dans la Grand'Anse : 43 pour cent de la population serait touchée», l’exprime.« Les communes d'Anse d’Hainaut, de Chambellan, Corail, Moron, Pestel, des Irois, de Dame Marie, Jérémie (zone rurale), particulièrement au niveau des sections et localités enclavées, sont les plus préoccupantes quant à la détérioration des conditions de sécurité alimentaire et nutritionnelle. En un mot, sur l’ensemble des deux zones, plus de 180 000 personnes, soit près de 43 % de la population totale, se trouvent en proie à cette situation d’urgence », selon une communication de la CNSA. Le département de la Grand’Anse se trouve en phase trois, caractérisée par : des déficits alimentaires considérables et des taux de malnutrition aiguë élevés ou de l’incapacité des ménages à couvrir le minimum de leurs besoins alimentaires sans épuiser leurs avoirs relatifs aux moyens d’existence, ce qui conduira inéluctablement à des déficits de consommation alimentaire », selon la CNSA. La situation des communes et des localités les plus touchées donne froid dans le dos. A côté de la sécheresse, le stress hydrique, la perte de jardins, des infestations de chenilles, de criquets. La situation est différente d’une localité à l’autre. Dans des localités comme Carcasse, Belair, la CNSA a observé la sécheresse, la perte de la campagne d’hiver. Il y a « risque de famine » à Carcasse, a indiqué le bulletin de la CNSA. La catastrophe, la famine est la quatrième phase dans l’analyse de l’insécurité alimentaire. L’agronome Armel Cazeau, directeur technique de la CNSA, intervenant à la table verte du grand Sud, s’est accroché aux critères d’analyse. « Il y a une situation préoccupante dans la Grand’Anse où environ 180 000 personnes se trouvent en situation d’urgence alimentaire mais il n’y a pas de famine à proprement parler », a-t-il confié au journal Le Nouvelliste. « La situation est vraiment catastrophique », confie le ministre des Affaires sociales, rencontré à Chambellan. Lui et d’autres ministres, présents dans la Grand’Anse, sont là pour « faire un état des lieux en termes de besoin d’aide alimentaire, sanitaire et de relogement ». Des actions rapides ont aussi été posées. Une cinquantaine de restaurants communautaires sont ouverts dans le département. 20 000 sacs de produits alimentaires sont aussi disponibles, selon le ministre des Affaires sociales. Il souligne que la présence des ministres de l’Agriculture, des TPTC entre autres indique que le gouvernement interviendra à plusieurs niveaux. « Nous allons faire tout ce que nous pouvons pour éliminer la faim. Nous allons travailler afin d’apporter une réponse rapide, urgente, sérieuse et digne par rapport aux problèmes auxquels la Grand'Anse est confrontée », insiste le ministre des Affaires sociales, estimant que l’Etat doit mobiliser les moyens pour aider la population dans le besoin. Roberson Alphonse

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