Distinction apparente entre récession et dépression (9e partie)

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2017-05-17 | Le Nouvelliste

Economie -

La diversification des sources a pour vertu d’élargir le champ de connaissance d’une réalité, d’un fait, d’un événement. Il faut aussi reconnaître que tous les économistes manifestent un intérêt passionné pour les bouleversements de l’activité économique. Autant dire que John Kenneth Galbraith, pas plus qu’un autre, ne détient le monopole de la pensée sur une question. Pourquoi ? Ces penseurs sont férus d’histoire, précisément d’histoire économique. Par moments, ils ont été des hommes d’influence. Paul Anthony Samuelson avait l’oreille du président John Fitzgerald Kennedy. Milton Friedman fut un conseiller très écouté du président Ronald Reagan. Galbraith, lui-même, après des débuts remarqués comme jeune économiste sous l’administration Franklin Delano Roosevelt, fit partie des techniciens qui épaulèrent l’action de Kennedy. Deuxième raison : l’effet des politiques publiques. Dans les milieux avertis, personne n’ignore que telle décision provoque une récession. Le précieux « Manuel d’économie critique» contient un titre captivant « Vertus oubliées de l’endettement». Son rédacteur a choisi un angle d’attaque de la question de la dette. Jugez-en : « La seconde raison qui peut justifier un déficit public- et le recours à la dette qui s’ensuit – est la nécessité de réguler la conjoncture. En cas de récession ou d’activité insuffisante pour garantir le plein- emploi, le gouvernement est en effet fondé à engager tout de suite des dépenses d'investissement pour augmenter la demande adressée aux entreprises… sans faire diminuer celle-ci, en prélevant immédiatement l’impôt.» Sans transition, il dégage la conséquence de cette option : « Si ces dépenses parviennent à redynamiser l’activité, avec un effet multiplicateur désormais reconnu même par les tenants de l’orthodoxie la plus stricte, leur paiement ultérieur par l’impôt en sera d’autant facilité.» (Page 150). Cette longue citation contient de façon lumineuse une définition concise de la récession, soit une activité insuffisante pour garantir le plein-emploi, en clair rien qui puisse favoriser la résorption du chômage. Il y a là l'étalement de l’effet immédiat du ralentissement de l’activité économique. Dans ce hors-série Le Monde diplomatique, le lecteur prend connaissance d’une floraison de citations qui sont pour la plupart des calembours. Par exemple, un calembour de Harry. S. Truman, président des États-Unis (1945-1953) : « La récession, c’est quand votre voisin perd son emploi ; la dépression, c’est quand vous perdez le vôtre.» Plus sérieusement, à la page 166 du texte « Qu’est-ce qu’une crise financière ?», le tour de la question est fait. Effectivement, l’introduction est édifiante : « Après la pluie, le beau temps. Obsédés par les indicateurs de la conjoncture, économistes comme hommes politiques guettent les signes de la reprise. A leurs yeux, l’économie se caractérise par une succession de périodes d’expansion (accélération du rythme de croissance), de retournement, de récession (ralentissement du rythme de la croissance) puis de reprise. La récession, pouvant parfois aller jusqu'à la dépression (chute de l’activité), permet paradoxalement de régler les problèmes accumulés pendant la phase d’expansion.» Là encore, la frontière entre récession et dépression est mince, très mince. D’un point de vue théorique et pratique, il est intéressant de déceler les signes avant-coureurs de l’une comme de l’autre. Mais comme il est clair que l’économie connaît une phase cyclique, on utilise une métaphore puisée de l'automobile en disant qu’il ne suffit pas de passer à la pompe à essence pour faire repartir la voiture, il faut parfois installer un nouveau moteur. Le rédacteur du texte « Qu’est-ce qu’une crise financière ?» opine qu’il ne s’agit pas d’une simple « crise cyclique» mais d’une « grande crise» bloquant le retour à la croissance. Dans le rétroviseur, il y a la grande crise de 1929 à 1932 aux Etats-Unis qui connurent alors une grave dépression traduisant l’essoufflement du mode de régulation du capitalisme. En résumé, la dépression a des degrés comme dans le champ militaire : période de basse tension puis escalade. La comparaison n’est pas superflue : dans tous ces domaines, ce qui se joue c’est le destin de la population, en plus grand de l’humanité.

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