La Grand’Anse à deux doigts d’une alerte famine…

On l’a redoutée. Certains disent qu’elle est déjà une réalité des sections communales montagneuses de la Grand’Anse. Pour ce département, au moins 25 % de la production agricole d’Haïti avant l’ouragan Matthew, l’alerte famine risque d’être lancée à tout moment.

Publié le 2017-03-23 | Le Nouvelliste

National -

Pour la société civile de la Grand'Anse, le silence est tout sauf une option par rapport à l’ampleur de la détresse des populations affectées par l’ouragan Matthew. Plus de cinq mois après ce désastre, « nous ne sommes pas loin d’une alerte pour cause de famine dans la Grand'Anse », a confié au journal Monode Joseph, le président de la Chambre de commerce et d’industrie de la Grand'Anse, le jeudi 23 mars 2017. Les gens ont faim. Des parcelles obstruées par des troncs d’arbres ne sont pas cultivées. Dans les villes, à Jérémie par exemple, on observe une densification de la population. L’exode des sinistrés vivants dans les sections rurales s’est intensifié, a expliqué Monode Joseph. Le patron de la Chambre de commerce et d’industrie de la Grand'Anse croit qu’il faut, à moyen terme, une intervention permettant aux habitants de département de survivre. «À côté de l’aide alimentaire d’urgence, il faut des efforts pour libérer les champs, la distribution de semences de pois, de maïs, de tomate, de kalalou, d’outils aratoires, des motoculteurs», de cheptels pour que dans les quatre prochains mois l’on réduise la dépendance des sinistrés, a conseillé Joseph Monode. Le chef de l’Église catholique dans le département n’est pas moins inquiet. « Il y a une très grande précarité alimentaire dans la Grand'Anse », a fait part au journal l’évêque de Jérémie, Joseph Gontrand Décoste. À la perte de la luxuriante couverture forestière du département, des récoltes de céréales et de vivres alimentaires dont l’igname, l’arbre véritable, des cheptels…, trois mois durant, une sécheresse s’est abattue sur la région. Corsant un peu plus la situation, l’aide humanitaire, a indiqué l’évêque Joseph Gontrand Décoste, n’a pas pu arriver aux sections communales reculées. Et pour cause, 2/3 du département de la Grand'Anse sont constitués de montagnes, a-t-il souligné, appelant à des actions pour « empêcher que la famine ne se répande ». « Il faut une aide alimentaire massive dans les zones rurales et montagneuses », a revendiqué le chef de l’Église catholique apostolique romaine dans la Grand'Anse. Ces jours-ci, alors que la pluie s’est remise à tomber, il faut des semences, des plantules d’arbres fruitiers. L’évêque Joseph Gontrand Décoste, parallèlement à ces interventions à court terme, plaide pour une action plus longue, plus structurelle afin de rétablir la couverture forestière de la Grand’Anse. « L’urgence des urgences est d’intervenir pour la reforestation de la Grand’Anse avec une préférence pour les arbres fruitiers », a dit l’évêque. Beaucoup de gens ont faim et la sécheresse n’a fait que compliquer la situation au point que l’on observe des cambriolages de nuit à Jérémie, a confié Wisley Jasmin de la fondation communautaire haïtienne Espoir. Il y a eu des distributions d’aide alimentaire. Mais les difficultés d’accès à des sections communales reculées de Chambellan, de Dame-Marie, de Les Irois, de Pestel sont réelles. Dans certains cas, c'est dans des points de rencontre que l’aide, en quantité insuffisante, est apportée aux gens, a expliqué Wisley Jasmin. Sur le terrain, actuellement, il y a des organisations qui distribuent des semences ou qui sont sur le point de le faire. L’Association des maires de la Grand'Anse, le CRS, Food For the Poor et la fondation communautaire haïtienne Espoir, a confié Wisley Jasmin. Sans surprise, le niveau de consommation des ménages a ralenti, a expliqué Frenel Vincent, président de l’association des consommateurs de la Grand’ Anse. Il n’y a pas d’industrie dans la Grand'Anse. L’essentiel des emplois était dans le secteur agricole, considérablement affecté par l’ouragan Matthew. Si rien n’est fait, la situation va s’envenimer, a prévenu Frenel Vincent qui croit qu’il faut percer des voies d’accès vers les sections communales reculées. Pour pouvoir acheminer l’aide humanitaire et générer des emplois. Ces routes agricoles pourront servir quand le département retrouvera son potentiel agricole d’avant Matthew, a conseillé Frenel Vincent. Pour avoir vécu l’après-Azel, deux fois moins pire que Matthew, un enfant de la Grand ‘Anse, ajoute foi à des récits donnant froid dans le dos, grâce à des témoignages remontés de ses réseaux, de ses sources. « Il y a un niveau de détresse que les mots ne rendent pas », a confié au journal Jean-Claude Fignolé, écrivain, ex-maire d’Abricot, membre du conseil d’administration de Food For the Poor. Il croit, Jean-Claude Fignolé, à l’histoire des quatre membres d’une même famille à Kawan, tenaillés par la faim, qui auraient décidé de manger du « gro tayo » tout en sachant que cette racine pouvait à ce moment être toxique, mortelle. Jean-Claude Fignolé, citant une source à Pestel, rapporte que sept autres personnes seraient mortes dans des zones reculées de cette commune acculée entre la montagne et la côte. À Castache, un couple de personnes âgées a tué leur chien pour assouvir leur faim avant de commettre l’irréparable : le suicide par pendaison, confie-t-il. Les personnes âgées, les femmes enceintes, les gens malades ou faibles résistent difficilement à ce niveau de privation. « Nous sommes déjà dans une situation de famine dans plusieurs sections rurales de la Grand’Anse », a confié au journal l’ingénieur Georges Alcesse, nostalgique du temps où ce département représentait quelque 25 % de la production agricole d’Haïti. Aujourd’hui, les gens attendent de recevoir du riz, des spaghettis de Food for the Poor et de Samaritan Pursue, se désole cet ingénieur civil qui craint une augmentation des grossesses précoces et de la criminalité dans les villes du département. Comme après le séisme du 12 janvier, il y a des gens qui tirent profit du malheur des autres, a dit Georges Alcesse. Il faut du sérieux, de la rigueur, notamment dans les programmes de distribution des semences. Il est bruit que l’on ait confié la distribution de semences à des gens qui n’en disposent pas. Dans certains cas, a-t-il dit, des paysans vendent les coupons de semences de 5000 gourdes pour 3500 gourdes ou 4000 gourdes, a indiqué l’ingénieur, citant des témoignages entendus. Les programmes de cash for work exécutés à Moron, Chambellan, Dame-Marie ont des impacts limités, a souligné l’ingénieur Georges Alcesse. L'ouragan Matthew, avec des vents de plus de 200 km/h, a causé la mort de centaines de personnes. Des plantations ont été dévastées, des maisons détruites, des ponts et des routes coupés, des têtes de bétail emportées par les eaux en furie dans quatre départements, le Sud, la Grand'Anse, les Nippes et le Nord-Ouest. Les pertes causées par l’ouragan Matthew en Haïti sont estimées à quelque 2 milliards de dollars US par les autorités haïtiennes.

Réagir à cet article