Haïti / République dominicaine

Ouanaminthe - Dajabón : un marché binational qui n’existe que de nom

Le terme binational est vide de sens. Le spectacle et le constat, implacables. Dans les échanges seuls les voisins vendent pratiquement. Tout au long de la route nationale #6, qui mène au Cap-Haïtien, des camions, des conteneurs dominicains filent à toute vitesse pour déverser leurs marchandises dans nos principales villes et régions.

Publié le 2017-03-30 | Le Nouvelliste

Economie -

Nous sommes un vendredi, jour de marché à Ouanaminthe. En fait, c’est le deuxième jour de marché de la semaine, après celui du lundi, dans cette ville d'Haïti située à la frontière avec la République dominicaine, dans le département du Nord-Est dont elle est le chef-lieu. Ce marché est donc consubstantiel à la ville, car l'économie locale repose en grande partie sur le commerce et la contrebande avec le pays voisin. Il est plus de 3 heures de l’après-midi, ce vendredi 17 mars 2017, quand l’équipe du Nouvelliste arrive à la frontalière haïtiano-dominicaine. À cette heure de pointe, le marché étant sur le point de fermer, l’empressement des acheteurs et vendeurs est palpable. Ça se bouscule, on s’interpelle, les marchands ambulants s’époumonent, la pétarade des motos se fait de plus en plus insistante, jusqu’à devenir assourdissante. Sans oublier le va-et-vient incessant des tricycles à moteur surchargés qui, dans un concert infernal de klaxons et de vociférations, transportent toutes sortes de marchandises : salamis, jus en bouteille plastique, œufs, poulets, d'eau d'environs 20 l, ciment, etc. Cette description hétéroclite est symptomatique d’un marché fonctionnant à plein régime. Un marché où les Dominicains contrôlent tout. À vue de nez, les échanges qui se font entre Ouanaminthe et Dajabón ne reflètent rien qui s’apparente aux marchés binationaux classiques. Le déséquilibre est tellement criant qu’on peut aisément qualifier ce qui se passe sur cette partie de la frontière de marché dominicain ouvert aux commerçants haïtiens. Et ce n’est pas Auberge, locataire d’un dépôt alimentaire qui fait à peine 12 mètres carrés, qui dira le contraire. Directeur d’école à ses heures, Me Auberge tient une échoppe au marché binational les lundis et vendredis et ne cache pas son désappointement de ne pas pouvoir commercialiser des produits haïtiens, car la douane dominicaine veille au grain. « Toutes les marchandises dominicaines sont destinées aux Haïtiens. La clientèle est 100% haïtienne […] Un marché binational qui n’existe que sous la forme », explose Auberge fulminant de rage contre l’incurie des dirigeants haïtiens qui laissent les Dominicains s’en tirer avec la part du lion. Le Centre pour les exportations et les investissements (CEI-RD) informe que, pour l’année 2014, la République dominicaine a exporté des biens vers Haïti pour une valeur de 1,05 milliard de dollars US, faisant de l'autre côté de l'île le deuxième plus grand marché au monde pour les produits dominicains. Si les acheteurs du marché binational sont exclusivement haïtiens, les échanges, par contre, sont libellés en pesos dominicains. Des cambistes, liasse de billets en main, aux aguets, attendent de pied ferme, non loin de la barrière, les acheteurs haïtiens, enjambant le pont de la rivière Massacre pour se rendre au marché binational, en vue de leur vendre les précieux pesos dominicains. Le pont et la barrière franchis, sous la vigilance des agents frontaliers dominicains (CESFRONT), on peut voir, dans la cour de la douane à Dajabón, les derniers camions et conteneurs dominicains qui arrivent remplis à ras bord et qui vont repartir complètement vides. Pour qu’un commerçant haïtien puisse commander directement des marchandises, proteste Auberge, les Dominicains exigent qu’il soit détenteur d’une pièce d’identité qu’ils délivrent eux-mêmes à leurs ressortissants – « cedula ». Sinon, on doit recourir à un intermédiaire qui prélève une commission. « C’est mon cas », admet, laconiquement, le grossiste, qui plaide en faveur d’un comité, un syndicat constitué de commerçants haïtiens. « Si, un jour, les Dominicains se soulevaient contre les commerçants haïtiens, qui prendrait notre défense ? », s’interroge-t-il dénonçant quelques pratiques courantes qu’il dit assimiler à des signes avant-coureurs. Selon lui, il arrive fort souvent que les gardes frontaliers dominicains interdisent l’accès aux commerçants haïtiens, même les jours de marché. « Dans ce cas-là, nous sommes obligés de graisser la patte des gardes frontaliers », confie Auberge, ingénieur de profession, propriétaire d’école à Ouanaminthe et tenancier d'échoppe au marché binational les lundis et vendredis. Les jeudis aussi il doit être présent au marché pour se faire livrer ses commandes afin de garnir son entrepôt. Si, du côté haïtien, aucune statistique n’existe pour déterminer avec exactitude le poids des produits dominicains dans le panier des importations haïtiennes, par contre, les chiffres publiés par les Dominicains placent Haïti au rang de leur deuxième marché. Des chiffres qui, généralement, ne prennent pas en compte les importations de contrebande entre ces deux pays le long d'une frontière poreuse où des transferts de marchandises se font par les particuliers tous les jours. Le concept marché binational entre Haïti et la République dominicaine a pris forme à partir du coup d’État de 1991. Ces marchés qui s’organisent au niveau des villes frontalières (Malpasse-Jimani, Dajabón-Ouanaminthe, Belladère-Elías Piña, Anse-à-Pitre-Pedernales) des deux pays se tenaient en vue d’approvisionner le marché haïtien durant l'embargo imposé au pays après le Coup d'État.

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