Rattraper le retard numérique : Trouver des possibilités pour Haïti

Publié le 2017-03-21 | Le Nouvelliste

National -

La révolution numérique touche de nombreux aspects de notre vie. Comme en témoigne le fait que cet article peut être lu en ligne par des lecteurs du monde entier, ou l'omniprésence des téléphones portables dont beaucoup d'entre nous ne peuvent pas se passer. Mais la couverture Internet en Haïti reste limitée et coûteuse. Seul 4% des ménages y ont accès, et moins de 1% des Haïtiens ont accès à Internet sur leur téléphone. Certains processus gouvernementaux qui sont numérisés dans d’autres pays se font encore ici « à l'ancienne ». Cela réduit les opportunités pour les Haïtiens et ralentit la croissance économique. Un Internet plus rapide et une démocratisation du numérique pourraient rendre Haïti plus riche. Aujourd'hui, le projet de recherche Haïti Priorise publie deux documents qui examinent différentes façons de tirer parti de la révolution numérique. Le premier document a été rédigé par le docteur Pantelis Koutroumpis, chercheur à l’Imperial College Business School. Selon lui, ce dont Haïti a vraiment besoin est d’un plan d’ensemble de services large bande au niveau national avec des objectifs de couverture, de capacité et de concurrence. En l’absence de ce plan, il propose d'améliorer l'infrastructure qui alimente l'Internet d'Haïti, ainsi que les processus gouvernementaux. À Haïti Priorise, des chercheurs experts d’Haïti et de l'étranger effectuent des analyses coût-avantage sur des propositions d'investissement spécifiques que nous présentons aux lecteurs du Nouvelliste sur une période de plusieurs mois afin d’inciter une conversation nationale sur les politiques à mettre en œuvre en priorité. En mai, un éminent panel d'experts haïtiens et un économiste lauréat du prix Nobel ainsi qu’un forum de jeunes venus du pays tout entier examineront toutes les recherches. La première proposition du Dr Koutroumpis est d'installer un second câble sous-marin pour générer des vitesses Internet plus élevées. Cela ferait passer l'accès haut débit mobile de moins de 1% aujourd'hui, à 50% d'ici 2021. Chaque kilomètre de câble coûte 90 000 $. Il faudrait couvrir une distance d’environ 250km, soit un prix total de de 22,5 millions de dollars. La transmission Internet coûterait un montant croissant chaque année, atteignant 14 millions de dollars en 2021. Au total, cet investissement exigerait 841 millions de dollars, ce qui est une somme conséquente. Une connectivité accrue combinée à des vitesses de connexion supérieures (3G / 4G) et à des prix plus bas contribuera à créer de nouvelles entreprises qui numériseront leurs activités quotidiennes, tandis que les citoyens seront en mesure de mieux surveiller leurs activités commerciales et d'interagir avec le gouvernement. Le Dr Koutroumpis prédit que l'augmentation des vitesses de connexion à Internet stimulera la croissance économique haïtienne de 0,1% par an. Cela peut ne pas sembler beaucoup, mais en 2021, cela signifie que Haïti sera plus riche d’environ 4 milliards de gourdes. Plus d'argent sera gagné chaque année en revenus de connexion Internet : environ 571 millions de gourdes en 2021. Au total, chaque gourde dépensée pour cette initiative devrait rapporter 12 gourdes en avantages. La deuxième approche consiste à numériser les processus bureaucratiques. Le Dr Koutroumpis se concentre sur une série d'exemples pour lesquels il trouve que la numérisation pourrait faire d’énormes différences. Actuellement, il faut 97 jours pour enregistrer une nouvelle entreprise et 6 à 9 mois pour enregistrer un titre de propriété, ce qui est beaucoup plus long que la moyenne en Amérique latine et dans les Caraïbes. Ce manque d’efficacité coûte de l'argent et du temps. En numérisant ces processus, le Dr Koutroumpis estime que le temps nécessaire pour démarrer une entreprise pourrait être réduit à 12 jours, et l'enregistrement de titres de propriété à seulement 11 jours. De même, il suggère la création d'un bureau de crédit pour augmenter et améliorer l'accès au financement en passant de 1,6% à 20% pour les petites et moyennes entreprises. Il y aurait des coûts de mise en place associés à toutes ces initiatives de numérisation, mais il y aurait des avantages. Pour chaque gourde dépensée pour ces efforts de numérisation, le chercheur estime qu'il y aurait près de 5 gourdes d'avantages pour Haïti. Un deuxième chercheur s'est concentré sur un domaine spécifique dont la numérisation pourrait bénéficier à Haïti : le système d'enregistrement des faits d'état civil. Moïse Célicourt, professeur d'économie à l'Université Notre-Dame d'Haïti (UNDH), constate que près de 30% des enfants de moins de quatre ans ne disposent pas d'un acte de naissance. Cela prive l'enfant de droits fondamentaux et risque de le condamner à être exclu de la société. Le professeur Célicourt propose l'informatisation du processus d'enregistrement des naissances afin de fournir des certificats de naissance à tous les nouveau-nés et aux enfants jusqu'à l'âge de quatre ans. L'état civil a déjà entamé un processus de modernisation qui a abouti à la création de l’Office national d'identification dont la mission est d'identifier tous les Haïtiens dès la naissance. Leur travail se concentre cependant davantage sur le recensement des adultes. Étant donné que la majorité des Haïtiennes accouchent chez elles, la déclaration de naissance d'un enfant peut prendre beaucoup de temps et nécessiter plusieurs déplacements vers les bureaux de l'état civil. Plus de 340 000 enfants n'ont pas d’acte de naissance. La proposition du professeur Célicourt concernerait 2 millions d'enfants. L'intervention coûterait 12 millions de dollars, avec un coût initial de 800 000 dollars pour la première année de mise en œuvre. Globalement, cela permettrait d’améliorer l'équipement informatique des bureaux de l'état civil. La numérisation permettrait de faire économiser du temps et des frais de transport aux demandeurs et ferait également économiser de l'argent au gouvernement. Sur le plan financier, ces avantages s’élèveraient à environ 3 ou 4 millions de dollars. Mais les avantages se poursuivraient tout au long de la vie des enfants : on leur garantirait le droit de vote et l'accès au système financier. Les avantages varient selon que l'absence d’actes de naissance empêche les enfants d'aller à l'école ou non. Bien que la réglementation sur l'éducation stipule que les étudiants ne peuvent pas passer d’examens d'État sans acte de naissance, il est difficile de savoir si la règle est réellement appliquée. Si tel est le cas, chaque gourde dépensée pour cette initiative pourrait créer des avantages équivalents à dix gourdes pour la société. S’il ne s’agit pas d’une pratique répandue, les avantages seraient considérablement inférieurs, bien que l’on puisse raisonnablement supposer qu'il existe un potentiel de corruption dans le système, ce que les actes de naissance permettraient d'éliminer. Alors qu'Haïti se trouve derrière d'autres pays en matière d'accès à Internet, ces investissements l'aideraient à rattraper son retard et à rivaliser à l'ère du numérique.

Bjorn Lomborg est fondateur et président du Copenhagen Consensus Center, auteur de The Nobel Laureate’s Guide to the Smartest Targets for the World 2016-2030 et de The Skeptical Environmentalist, et professeur invité à la Copenhagen Business School. Gaelle Prophete est gestionnaire de projet pour Haïti Priorise et une consultante dont le travail couvre les organismes publiques, privés et internationaux dans divers secteurs.

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