L’héritage indigéniste : La maternité (I)

Mémoire Comme d’autres genres, celui de la maternité n’est pas particulier à Haïti, même si les images produites, surtout par les artistes haïtiens contemporains, ont certaines spécificités stylistiques et culturelles.

Publié le 2017-03-14 | Le Nouvelliste

Culture -

C’est le monde chrétien qui, à travers l’image de la Vierge Marie et de son fils Jésus, a voulu magnifier la mère. Dès le IIIe siècle de notre ère, un artiste anonyme avait représenté, dans les catacombes de Priscille, une matrone portant, blotti contre son sein, un enfant nu. Cependant, il a fallu attendre l’époque de la Renaissance pour que disparaissent les compositions compliquées et antiques de ces images de mères et enfants. En effet, c’est à cette époque, empreinte d’humanité, qu’apparut la représentation de la Vierge comme une belle nourrice, tout amour pour l’enfant qu’elle tient dans ses bras. Le peintre italien Raphael fut un pionnier dans ce genre. Il faut signaler qu’à travers tous les changements de style, les créateurs d’images pieuses, dès les premiers temps, ont vu dans la représentation de la Vierge celle du symbole de la tendresse maternelle. Les images créées selon la tradition établie par Raphael ont vite gagné l’Europe catholique et, avec la colonisation, sont arrivées au Nouveau Monde. C’est en Équateur, à Quito, que se développe, dès 1549, l’un des plus grands centres de production d’images sacrées, destinées aux Amériques. La diffusion de telles images fut encore plus grande suite à l’introduction de procédés de reproduction comme la chromolithographie. Les images introduites en masse dans notre pays, suite à la signature du Concordat de 1860, allaient à leur tour servir de modèle dans le traitement du thème de la maternité par nos artistes. Certains, cependant, ont su modifier le style pour accentuer, à leur manière, les sentiments à exprimer au travers de ce thème. C’est ce qu’a réalisé Marie José Nadal, une artiste dont l’œuvre est essentiellement ancrée dans l’abstraction. La voie que parcourt le pinceau de l’artiste n‘est pas sans rappeler les tourbillons engendrés par la circulation générale de l'atmosphère qui sont les cyclones menaçant régulièrement notre pays. Pourtant, ici, le tourbillon est enveloppant comme un voile. Il rapproche et protège deux formes circulaires au centre qui figurent deux êtres que nous pouvons interpréter comme étant une mère et son enfant. Le bleu, ponctué de blanc, fait référence aux couleurs généralement associées à la Vierge Marie, couleurs qui renforcent ici l’expression de tendresse dans une étreinte affectueuse. Un changement notoire dans ce genre s’est produit au cours des années dix-neuf cent cinquante, à l’époque où la modernité s’installait, de manière définitive, dans l’art haïtien. Ce fut aussi l’émergence du mouvement qualifié de «Réalisme de cruauté». Furent créées alors des œuvres qui vont très au-delà de la traditionnelle image de la mère et de l’enfant pour traduire les préoccupations de certains milieux. L’œuvre «Grossesse» de Villard Denis est une de ces images d’une force expressive qui nous était peu ou pas familière. C’est une image qui dérange comme dérangent toutes les vérités que l’on ne veut pas entendre : Ici celle des grossesses non désirées qui souvent conduisent aux avortements qui, à leur tour, provoquent un nombre élevé de décès dans les pays comme le nôtre. De tels problèmes arrivent à cause d’une pratique chez nous de la sexualité précoce et de l’opposition à la contraception qui subsiste dans certains milieux, opposition ancrée le plus souvent dans le rôle traditionnel assigné à la femme. Il est intéressant de noter le caractère féministe de la peinture du Foyer des arts plastiques, essentiellement pratiquée par des hommes, ainsi que celle d’artistes partisans d’une peinture avec un fort contenu social. Ernst Louizor (1938 - 2011) est de ceux-là. À côté de scènes rythmées par les «vaccines» des bandes de rara, à côté d’images pleines de dynamisme montrant des combats de coqs et d’autres scènes de jeux où sont réunis des hommes, Ernst Louizor a fait une grande place à la femme dans des innombrables «marchés» mais aussi et surtout dans des portraits émouvants ou dans des maternités tragiques. Ayant fait ses débuts au Centre d’art, Ernst Louizor a fréquenté l’Académie des beaux-arts où il eut des maîtres exigeants : Georges Remponeau et Amerigo Montagutelli. En plus de son talent créateur, il avait donc acquis les connaissances techniques lui permettant de réussir ses tableaux. On ne peut pas considérer le thème de la maternité sans parler de cette extraordinaire image que nous a laissée Ernst Louizor. Dans sa composition, ce tableau a une grande particularité. S’il fallait voir la mère en face, on devrait normalement voir le crucifix de dos, ce qui, dans l’esprit de Louizor, était inacceptable. Il en résulte le fait que la mère, qui vient pourtant implorer cette image du Christ ou son équivalent vodou, ne lui fait pas face. Les deux sont alors montrés en trois-quarts de profil. L’image est tellement prenante que rares sont ceux et celles qui réalisent ce compromis qu’a fait l’artiste. Il faut dire que le spectateur est capté et retenu par l’atmosphère troublante de l’œuvre. Les couleurs et leur application y contribuent grandement. C’est l’image d’une femme, aux traits ravagés par son malheur, qui tient dans ses bras impuissants cet enfant totalement atonique. C’est l’image de la mère des douleurs, une image qui nous fait remonter dans le temps à la tradition des «Piétas» de la Renaissance italienne. (À suivre)

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