Regard dur sur la page

Publié le 2017-03-14 | Le Nouvelliste

Culture -

Mehdi E. Chalmers Ezra Pound, poète et critique, est un bon professeur dans l’art difficile d’être lecteur, pour qui essaye de reconnaître, sans snobisme et sans complexe, un récit ou un poème de valeur. La méthode de Pound est d’une simplicité enfantine : comparer ! Pour comparer il faut lire une certaine quantité. Pour entrainer l’œil et l’oreille à la reconnaissance des traits distinctifs. Lire quoi ? Et bien d’abord faire confiance, temporairement, à ce qui est largement établi comme bon : lire les classiques. Mais alors si je ne fais que lire les anciens, quand ai-je le temps de lire les modernes, voir les contemporains ? On essaye de trouver le temps. On fait au mieux. Par exemple, avoir lu Homère, Baudelaire, Steinbeck, Shakespeare, Proust, Roumain, Alexis, Garcia Marquez…. ce n’est déjà pas mal. Si on a lu et vu plus ou moins ce qui place untel au-dessus du lot, on a de la marge pour tester la justesse de nos impressions positives ou négatives. Pour dire, par exemple, que le recueil de Rodney Saint-Eloi, Je suis la fille du baobab brulé (Mémoires d’Encrier, 2015) est décevant… ou dire que l’érotisme de Jeanie Bogart dans Un jour… les Pantoufles (Legs éd. 2015) est aussi glacé et sirupeux qu’un fresco mal dosé… mais moins efficace que la boisson pour se détendre par journée de chaleur (à moins d’utiliser le livre comme éventail). Pour le livre qui tombe des mains, si l’on se trompe notre jugement faux n’affectera pas la postérité de l’auteur, et si l’on ne s’est pas trompé on se risquera moins souvent à lire un auteur risque de nous faire perdre du temps alors qu’il y a tant de bons livres qui nous attendent, et qui affuteront notre jugement de plus en plus. Si Dieu le veut. Oui, ca doit faire assez mal d’être jugé, mais enfin si un livre me fait du mal, je suis en droit de lui faire du mal aussi ! L’Univers en sort plus équilibré. Après, faut-il ou non citer, analyser ce qui ne fonctionne pas chez un auteur ? Juste ce qu’il faut pour montrer sa bonne foi. Sinon c’est du sadisme. Il faut doser. Pour Rodney c’est simplement une sensation de ronron ennuyeux, et la répétition des vents contraires, des vents mauvais et l’impression générale d’images paresseuses, malgré un sens du rythme qui fait tenir quelques vers… Janie c’est plutôt le mélange malhabile de convenu déprimant et de fausse obscénité qui fait grincer des dents : pas un moment où j’ai pu sentir palpiter un désir vrai et un sentiment authentique… allez à la page trente-six : « Dans l’océan de ton sperme, je vis/Tourbillonnant dans la valse de ton sida,/JE MEURS D’AMOUR ». Que dire? Enfin. Toute déception en lecture est une victoire pour une autre œuvre lue, qui nous aura paru valoir la peine. La première fois que j’ai lu La Migration des murs de James Noël (paru en septembre 2016), je partais d’un apriori négatif. Je voyais dans le titre une révolte molle. Et ce sujet du mur (malgré ou à cause de son actualité) avec son symbolisme massif, je l’estimais éculé et facile. Pour utiliser une catégorie assez droitière, je m’attendais à ce que ce livre soit politiquement correct. Et bien je fus totalement démenti. Déjà livre était beau. Cela aide. Il faut dire que les livres-objets sont une vieille tradition, tradition un peu perdue, que l’éditeur Galaade maintient. Ce n’est pas une tradition à laquelle beaucoup de poètes sont sensibles. Mais Apollinaire, E.E Cummings, Maïakovski (ici, Robert Manuel, Frankétienne ou Georges Castera) n’ont pas eu peur de confronter le texte au modernisme de l’œil. On ne postule pas une équivalence entre la fabrication du bel objet et du beau texte, non. C’est un effort conjoint d’éditeur, de graphiste et de poète, pour mettre en valeur le poème. Et le plaisir des yeux ne serait qu’une farce si le poème ne tenait pas la route et si l’on ne sentait par l’oreille intérieure, une expérience profonde de cette (sur)réalité des murs. Je dis surréalité, pas pour plaquer un quelconque néo-surréalisme sur la poésie de James, mais une sensibilité poétique plus large, allant de Nerval à Ponge, entre autres : un travail d’allégorisation du réel. La biologisation des murs, le bourgeonnement de phores et de tropes dans le texte sur ce seul thème, avec toutes ces variations, tout ça fait débloquer la surface de pierre et la transforme en faune, en bestiaire fabuleux, en suite de caractères ou de procession prévertienne. Les murs se suivent en courant après leurs destinations. Evidemment, il fallait qu’un poète prennent en charge ce réel-là, à défaut de les renverser en acte, les mouvoir en vie humaine (« les mots sur les murs/sont stratégie fine/ pour leur donner une couche d’humanité… p. 74 ») qui sape les fondations minérale, pour en faire un mur de lamentation, un mur effondré, mûr pour la poésie.

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