Scène Barbancourt/ UNIQ 7 et 8 mars 2017

Un condensé du festival de jazz de Port-au-Prince

...Et la fête continue

Publié le 2017-03-09 | Le Nouvelliste

Culture -

Roland Léonard Nous étions avec beaucoup de fans, dits «cats», présents sur les lieux de l’action jazzistique, là où elle se passe : la scène Barbancourt à l’UNIQ. C’est avec un intense bonheur et un immense plaisir que nous résumons pour les électeurs les soirées de concerts des 7 et 8 mars 2017 Mardi 7 mars 2017 Comme l’année dernière, l’ambiance est agréable. Le ciel et le temps sont cléments ; la température est douce. Nous retrouvons avec joie un confrère et ami médecin, ancien camarade de classe, ainsi que son frère aîné perdu de vue depuis des années. Le frangin en question est un souvenir du début de notre adolescence éprise de «rock-and-roll», de « yé-yé» et de chansonnettes françaises. Nous sommes assis à la quatrième rangée de la colonne de droite, de sièges devisant sur le passé et le présent de notre pays ; glosant sur le destin de leurs fils expatriés. Enfin, la charmante M.C. Béatris Compère nous accueille et annonce le programme : Halie Loren, chanteuse américaine vivant en Alaska ; les frères Mushi et Joël Widmaier ; la Cubano-Suisse Yilian Canizares, violoniste et chanteuse au sein de son groupe multiculturel. Béatris Compère introduit le chargé d’affaires de l’ambassade des Etats-Unis en Haïti qui brosse un portrait élogieux de la chanteuse. Halie Loren and friends La chanteuse de l’Alaska, qui paraît toute jeune, est accompagnée d'un trio classique de musiciens : piano (Ariel), une femme ; contrebasse (Morgan) ; batterie (John ou James). Halie Loren cultive beaucoup un répertoire à base de standards du jazz classique. Elle commence son tour de chant par une espèce de ballade «bluesy», sorte de slow en 6/8 ou 12/8 (a new day ...), suivie de la chanson française très populaire dans les années cinquante, « C’est si bon». C’est un charme et Halie Loren nous captive pendant tout son show, enchaînant des hits célèbres du dernier XXe siècle, jazz ou musique populaire : « Bye Bye, black bird» ; « I got to see you again», latin-jazz et succès de Norah Jones ; l’immortel « Que reste-t-il de nos amours» du grand et inoubliable Charles Trenet, en ballade ; « The Waters of March» ou « Les eaux de Mars» du grand compositeur brésilien Antonio Carlos Jobim, récité puis joué en bossa-nova ; « Quizas, Quizas» ou « Perhaps, Perhaps», ce boléro-cha-cha» de la fin des années cinquante, « It ain’t mean a thing» de Duke Ellington, au tempo rapide en comparaison aux autres morceaux : un plaidoyer pour le swing, longtemps tenu pour un critère incontournable et indispensable du jazz. Halie Loren a majoritairement illustré la période du classicisme « Swing», des big bands. La voix est bonne, standard. La chanteuse a du métier mais ne vaut pas dans l’étoffe une Carol Welsman. Ses accompagnateurs ont illustré de leur mieux les pièces. Mushi et Joël Widmaier Accompagnés de leurs camarades Hermand Duverné (basse), John Bern Thomas (batterie), Toro Boisgris (congas), les frères Widmaier Joël (percussions et voix), Mushi (claviers) ont fait revivre les beaux morceaux des années «Zèklè» et « Lakansyèl» dans de nouveaux arrangements et parfois, carrément dans de nouvelles versions rythmiques plus «jazzy» et actuelles. Quelques compositions de Mushi, extraites de « My world» étaient de la partie. Nous avons écouté avec grand intérêt : « Sang nou mele» du dernier album « Zèklè» ; « Mad about you» de Mushi, avec l’échafaudage complexe de son thème (AAB-AAB-AAC-AAB), ses solos sur le riff latin, obstiné, avec la part belle faite aux percussions ; « Kote moun yo» ; Amélie ; « Wangol-o». Les Widmaier et leurs copains sont formidables. Yilian Camizares et ses complices L’ambassadeur de Suisse, Jean Luc Virchaux, se fait un devoir d’introduire la chanteuse et violoniste cubano-suisse, plaidant pour l’existence de son groupe multiculturel, bonheur selon lui dans ce monde où la tendance actuelle est le repli identitaire, l’isolement. Encadré d’un pianiste, jazzman certain, d’un bassiste malien et mystique, d’un batteur, Yilian Camizares s’est exprimée dans ses compositions, chantant et charmant de sa belle voix en espagnol, « Tziganant» sans complexe au milieu des hommes avec son violon parfaitement maîtrisé. Elle improvise assez bien et comble les silences dans les pauses de la chanson. Du goût pour les poètes et la poésie : elle a mis en musique, un poème d’un barde cubain mort, c’est une sorte de berceuse. Le Malien est remarquable. Yilian Camizares, révélation de la soirée, et ses musiciens ont enthousiasmé l’assistance qui les a chaleureusement acclamés à la fin de leur prestation par un «standing ovation». Mercredi 8 mars C’est la Journée mondiale de la femme et trois artistes féminins sont à l’honneur. La saxophoniste ténor Mélissa Aldana, chilienne ; la batteuse française Anne Pacéo ; l’Américano-Haïtienne Malou Beauvoir ayant invité James Germain à partager son show. Melissa Aldana Cette grande saxophoniste chilienne vient d’une famille musicienne ; elle n’est donc pas venue à cet art par génération spontanée. Sa sonorité et sa dextérité équivalent celles de n’importe quel instrumentiste masculin. Melissa Aldana évolue au sein d’un quartette avec un contrebassiste, un pianiste et un batteur. Leur musique n’a rien de mièvre, est moderne et savante, exige de la virtuosité. Le chromatisme y est prédominant et confère par moments un caractère éthéré aux développements. Abstraction ? Atonalisme ? Mélissa Aldana, atteinte de la grippe, n’a pu faire de prestation debout. Assise, elle nous a propos : une bossa-nova où on a pu admirer son bon phrasé, celui du pianiste et les déviations rythmiques du batteur sur la boucle harmonique finale ; un morceau à tempo ultra-rapide, de caractère «bop», avec des brisures et quelques accents latins chez le batteur ; une ballade très sentimentale et lyrique qui nous a comme parlé et a enchanté l’assistance ; une de ses compositions, « Elsewhere», sur rythme impair avec une basse par moments obstinée. Anne Pacéo ou le charme français. Il n’y a rien à faire ; ce qui est français provoque un écho irrésistible chez nous. Les affinités culturelles et les liens de sympathie sont tellement forts. Anne Pacéo, cette jeune batteuse au grand talent, détentrice d’une « Victoire» de la musique en France, ayant accompagné Rhoda Scott, nous a épatés. Au sein de son trio « Triphase» (piano, basse, batterie), elle nous a médusés et distille du bonheur par les morceaux suivants : « Toutes les fées étaient là », hésitant entre la mesure ternaire et le 4/4 ; « Nina», composition du pianiste du genre bossa-nova, avec un bon solo de contrebasse ; « Les châteaux de sable», composition de la batteuse ; « Mes ancêtres m’accompagnent», bizarrement africain et même haïtien par le rythme. Bravo Anne Pacéo! Bravo « Triphase» ! Présentation de Triphase: piano: (Léonardo Montana); contrebasse: (Joël Lespuig); batterie: (Anne Pacéo). Malou Beauvoir et James Germain Last but not the least : la bonne chanteuse de jazz américano-haïtienne, Malou Beauvoir. Elle a du métier. Elle a bien assimilé le maniérisme des grandes chanteuses de jazz et connaît ses classiques. Elle affectionne les standards du chant jazz. Ce qui est tout à son honneur et qui est sage. Elle aime également le répertoire de Toto Bissainthe partagé avec James Germain. Malou Beauvoir était accompagnée de : Yayoi Ikawa (piano) ; Junior Dorcélus (guitare) ; Gérald Kébreau (basse et contrebasse) ; Norman « Poupy» Iméran (batterie ; Jackson Saintil (congas). Nous avons savouré le programme suivant : « Lover man» ; « You don’t know what love is» version yanvalou ; « O me, o mine» ; « Maskerade» de George Benson entre kata et konpa ; « Is this love», ballade écrite par Malou. Avec James Germain on est retourné au répertoire local, traditionnel, folklorique ou néofolklorique, duos avec la chanteuse ; « Rasanbleman» ; en 6/8 plus « Mayi» que yanvalou, enchaîné à « Desire», « yoyo» funk et salsa ; « Papa Damballah» arrangement en « son montuno» « M’ale m pap travay ankò». James Germain, à notre avis, n’était pas dans sa meilleure forme ni dans son meilleur jour, il a mieux chanté dans le passé. Travaille-t-il toujours sa voix ou pas ? Grande Malou Beauvoir.

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