PAP Jazz/ Karibe Convention Center/5 mars

Moments de bonheur consolant de la veille

Publié le 2017-03-06 | Le Nouvelliste

Culture -

Roland Léonard Quand la nature boude Dame pluie a gâché la soirée d’ouverture du XIe festival de jazz de Port-au-Prince, le 4 mars, au Parc historique de la Canne à sucre. C’était pourtant un beau programme. Carole Welsman, la vocaliste et pianiste canadienne accompagnée par le guitariste Pierre Côté et le contrebassiste Jean Rémy Leblanc, a quand même eu le temps de nous charmer dans sept (7) morceaux, dont « La mer» de Charles Trenet juste avant l’averse. La pluie s’est déclarée au beau milieu d’une version en rythme impair de « La valse des lilas» de Michel Legrand. Elle s’est arrêtée au bout de trente à quarante-cinq minutes environ. Croyant à un très long répit, il semblait logique de continuer le show avec la seconde invitée : la chanteuse américano-haïtienne Sarah Elisabeth Charles, appuyée, entre autres accompagnateurs, par le petit génie de la trompette Christian Scott. Du jazz, de la soul, du R and B. « Wangol-o» et « Yoyo». Trop courte embellie. Dame pluie a redoublé d’intensité et de durée pour rendre définitivement impossible ce spectacle à l’air libre. Adieu à la suite : le beau concert en perspective du grand pianiste panaméen Danilo Perez. Karibe : revanche des jazzfans et des mélomanes Le lendemain, 5 mars, les choses se sont présentées autrement. Instruits par la déconvenue de la veille, prenant toutes les précautions, les organisateurs avaient prudemment renoncé au concert en plein air, pour de la musique en salle fermée. Le programme était vraiment trop intéressant pour l’exposer aux aléas de la météo : Sébastian Schunke (Allemagne) et son quartette berlinois ; Vanessa Jacquemin et Alex Jacquemin (Haïti/France) ; le trio volcano du grand pianiste Gonzalo Rubalcaba (Cuba). C’est donc au Karibe Convention Center qu’on a assisté à ces trois merveilleux événements. C’est Béatris Compère, la M.C., qui accueille le public chaleureusement et introduit l’ambassadeur d’Allemagne en Haïti, M. Manfred Auster. En quelques mots, le diplomate brosse le portrait du musicien et nous parle de son groupe multiculturel appelé quand même Berlin quartet. Sébastien Schunke Le pianiste et claviériste allemand a pour compagnons : un contrebassiste, un saxophoniste soprano et ténor, Dave Freeman, un batteur uruguayen. Le saxophoniste est australien. Ils nous jouent des morceaux construits sur des fragments obstinés (ostinatos), où l’on reconnaît des figures de la musique latine, des motifs afro-cubains. Les rythmes et les mesures sont comme impairs, asymétriques. Des variations tranchent sur l’aspect répétitif des thèmes. C’est un jazz à mi-chemin de la musique sensuelle et du propos cérébral. Le piano improvise agréablement, tout en faisant parfois des explorations chromatiques et même abstraites. Le saxo (ténor et soprano) comme la contrebasse et la batterie lui donnent la réplique ou varient à leur tour. Un jazz intellectuel, avec fascinations latines. On retient trois titres de leur répertoire : « Movement», « Misterioso», « Ella». Vanessa et Alex Jacquemin En compagnie de son mari Alex Jacquemin (guitare), de ses amis John Bern Thomas (batterie), Josué Alexis (piano et claviers), d’un percussionniste brésilien, et de deux choristes haïtiens, la chanteuse Vanessa Jacquemin, haïtienne de nationalité, a renoué avec le Brésil de son adolescence, faisant partie de son passé et de ses racines culturelles. Force sambas ont été jouées. Quelques thèmes à intervalles audacieux et non chantants. Une à deux ballades d’Antonio Carlos Jobim et de Javan. Bien encadrée par Alex Jacquemin qui a illustré ses morceaux, comme par Josué Alexis, John Bern Thomas et Johnson Saint-Cyr, Vanessa Jacquemin a réussi son passage et son tour de chant au «PAPjazz». Elle chantait en portugais. Elle a quand même interprété un morceau en créole, du genre « konpa». Gonzalo Rubalcaba et son trio Volcano C’est la partie magique et onirique de la soirée. Comme pour une messe catholique, c’est le moment de la consécration du spectacle. Un génie cubain du piano, Gonzalo Rubalcaba, de réputation mondiale, fils de prodige et prodige lui-même, s’exprime sur le podium du Karibe Convention Center en compagnie d’un bassiste virtuose (guitare-basse électrique à six (6) cordes), et d’un batteur, diabolique d’habileté et d’indépendance de ses quatre membres ; capable dans une grande maîtrise de combiner et superposer des cadences différentes (polyrythmie). C’est un sortilège ce trio ! Ce n’est pas possible ! C’est un mirage ! Gonzalo Rubalcaba nous a stupéfiés par sa grande et intelligente virtuosité, ses explorations chromatiques et atonales, charmantes et cohérentes. Il est tout aussi attaché à la musique cubaine traditionnelle comme ce « danzon» composé par son grand-père et le «son prégon» « El manicero» (Moises Simon) qui a réjoui les connaisseurs de l’assistance. Toute la mémoire du peuple cubain a ressuscité dans ces deux morceaux. On ne trouve pas ses mots pour décrire un tel concert, de telles minutes. Disons que Gonzalo Rubalcaba joue au dernier étage du gratte-ciel de la musique. Il connaît le piano de A à Z, de Mozart à Schonberg, Bern et Webern. C’est un dieu du clavier. On est sortis étourdis et dans les nuages du Karibe.

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