Itinéraire d’un président exemplaire

Publié le 2017-03-03 | Le Nouvelliste

Editorial -

René Préval est mort. La nouvelle tombe sec ce vendredi. Comme pour toute mort, elle est brutale un tant soit peu que l’on connaissait le trépassé. Dans le cas de l’ancien président, c’est un homme connu qui nous quitte. Fils d’un agronome, ancien ministre de Paul E. Magloire, militant politique, entrepreneur, premier ministre, ministre de l’Intérieur et de la Défense nationale, directeur général du Fonds d'assistance économique et sociale (FAES), deux fois président de la République, René Préval est une grande figure de la vie politique haïtienne depuis 1991 quand Jean-Bertrand Aristide le choisit pour être son marasa, son jumeau, son alter ego. Refusant de trahir Aristide après le coup d’Etat qui renverse le gouvernement des deux hommes sept mois après l’investiture triomphale du 7 février 1991, Préval gagne une ambassade, part pour l’exil, avant de revenir en octobre 1994 dans les bagages de la démocratie restaurée. Dans la nébuleuse où tout le monde se bat pour être le plus proche du président, Ti René reste dans l’ombre. Comme après l’élection de 1990, il ne demande rien. Il finira par être candidat d’une coalition pro-lavalas et recevra l’onction d’Aristide pour lui succéder en février 1996. Si son mandant est marqué par l’ombre pesante de l’homme de Tabarre, résidence de l’ex-président Aristide, Préval trace son propre sillon. Il met l’accent sur la réforme agraire, la production nationale, la construction d’infrastructures. C’est sous son règne que la mission des Nations unies se désengage et permet au pays de retrouver sa pleine souveraineté. La police nationale se renforce et la paix règne, un tant soit peu. Président, René Préval hérite de la reprise des relations diplomatiques avec Cuba, rétablies la veille de la fin du mandat d’Aristide, c’est lui qui donne un sens à cette coopération Sud-Sud. Plus tard, il arrimera Cuba, le Brésil et le Venezuela dans un modèle de rapport inédit avec Haïti. Le secteur de la santé en sera le premier bénéficiaire. En 2000, après des années de tensions politiques continues avec les forces politiques, René Préval et son premier ministre Jacques Edouard Alexis organisent des élections que Jean-Bertrand Aristide et son parti Fanmi Lavalas remportent haut la main. Il y a un ver dans le fruit, mais personne ne s’en soucie. Aristide gouverne, l’opposition s’active, Préval se retire totalement de la vie politique. Après le coup d'Etat et l'embargo qui s'en est suivi en 1991, d'autres convulsions menacent. Le lent soulèvement et la rébellion armée qui conduisent au départ d’Aristide en février 2004 surprennent Préval sur ses terres de Marmelade où il s’adonne à des activités de développement. Préval assiste de loin à la bataille pour le second retour de Jean-Bertrand Aristide et aux tentatives du mouvement de la société civile de prendre le pouvoir. Les élections générales de 2006 retrouvent l’homme de Marmelade, sa ville d’affection, à la tête d’une coalition politique, LESPWA, qui remporte un scrutin mouvementé. René Préval prête serment comme président le 14 mai 2006. Cette fois, il joue l’apaisement total, ne révoque personne de l’administration précédente, monte des gouvernements d’ouverture, désarme les quartiers chauds qui tenaient en otage des pans entiers de la capitale. « Poze, depoze, repoze », son slogan de campagne devient réalité grâce à un vaste programme de désarmement et de réinsertion. En 2008, des émeutes contre la vie chère et le passage de quatre cyclones changent la donne. Le pays est sur les dents. Préval change de premier ministre et lance une politique agressive d’ouverture vers le monde. Bill Clinton et le professeur Paul Collier mandatés par l’ONU à la demande du président Préval imaginent un plan de développement, des investisseurs sont approchés. Après le mandat orienté vers la production nationale et vers la relance en province, la barre est mise sur le tourisme, la sous-traitance et la production agricole. Le séisme du 12 janvier 2010 met fin en quelques secondes au rêve de décollage. Tout s’écroule. Le pays, comme le président, peine à se trouver de nouvelles raisons d’espérer. C’est dans ce climat qu’en octobre de la même année une épidémie de choléra dévaste les plus pauvres. Les troupes de l’ONU sont indexées comme vecteur de la maladie, mais le pays ne peut pas vivre sans l’aide internationale. On serre les dents et avale le breuvage amer de la déchéance. Le package de la reconstruction financée par l’international impose de ne pas se plaindre ni de chercher à comprendre qui sont les coupables des détournements de fonds ni du choléra. C’est dans ce contexte que les élections de 2010 sont lancées. Préval se débarrasse de son successeur naturel, Jacques Edouard Alexis, pour introniser son « fils » Jude Célestin et une nouvelle formation politique, INITE. L’homme qui jure n’avoir jamais été membre d’aucun parti politique, même pas de Fanmi Lavalas, s’invente un destin de créateur de plateformes politiques consensuelles, dans un pays où seule la peur est un ciment. Un premier chanteur, Wyclef Jean, puis un autre, Michel Martelly, déjouent tous les plans. Préval frôle le départ en exil. Les Clinton, le mari, ancien président des Etats-Unis d’Amérique et sa femme, secrétaire d’Etat des USA, mettent tout leur poids dans la balance pour barrer la route aux dernières ambitions de Préval. Célestin est éjecté, Martelly, élu au deuxième tour. Les membres de la coalition de Préval s’éparpillent dans la nature. La dernière partition de René Préval, devenu un apôtre de la stabilité, a été de modifier la Constitution de 1987 pour harmoniser temps politique et temps électoral. Ses alliés parlementaires, qui ne pensent déjà qu’à leur survie, font foirer la réforme et accouchent d’amendements qui ne corrigent rien des vrais défauts de la version originelle de la Constitution. Beau joueur, René Préval boit la lie du calice. Il reste en poste, assure la transition et l’alternance. Il perd ses amis et soutiens. Revient à ses amours pour Marmelade et se transforme peu à peu en sage. René Préval n’a pas cessé d’expliquer encore et encore, ces derniers temps, avoir trouvé Dieu, n’a pas cessé de partager son inquiétude pour l’avenir de la stabilité du pays, disait craindre que tout ne dérape très vite au départ de la Minustah et déplorait le fait que la société haïtienne ne se rassemble pas sur des points essentiels pour la survie de la nation. Sortie des combines politiques, sans jamais abandonner une minute la politique, c’est un président exceptionnel que le pays a perdu ce 3 mars, si on le juge à l’aune de ses présidentiels contemporains. Comparaison n’est pas raison, mais elle est la seule mesure de l’action des hommes, des présidents encore plus. René Préval aurait-il pu mieux faire? Sans aucun doute. Il a surtout fait de son mieux sans jamais renoncer aux grands principes. Il n'a pas suivi non plus les traces de tant de présidents dont les mauvais souvenirs hantent l'histoire d'Haïti.

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