Coup de projecteur dans la pénombre mortelle de nos prisons...

Publié le 2017-02-23 | Le Nouvelliste

National -

« C’est révoltant et inacceptable que des détenus meurent dans ces conditions alors que l’État gaspille de l’argent dans des choses futiles », a fulminé Pierre Espérance, responsable du RNDDH, mercredi 22 février 2017. Le militant des droits de l’homme ne s’attend pas à ce que les détenus aient des conditions de vie meilleures par rapport aux habitants des quartiers populeux. Mais, pour lui, il est insupportable de voir crever de faim en prison des compatriotes squelettiques, comme les Juifs dans les camps d’extermination nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Pierre Espérance enrage encore plus parce que le RNDDH, le 27 janvier 2017, dans le rapport titré « Des conditions de détention inhumaines et une explosion du nombre de décès alarmante », bien avant la fameuse photo du Washington Post, bien avant les funérailles mardi d'une vingtaine de détenus. Vingt-quatre heures après ces funérailles et le lot d'embarras pour les pouvoirs publics, particulièrement les acteurs de la chaine pénale, le ministre de la Justice, Me Camille Junior Edouard, contacté par le journal, a confié avoir effectué une « visite d’évaluation complète du pénitencier national». Il y a de la nourriture pour les prisonniers dans le centre de stockage pour 3 semaines.Le réapprovisionnement sera fait. « Au niveau du dispensaire nous avons constaté qu’il n’y a pas beaucoup d’équipements mais il y a des infirmières qui sont là ainsi qu'un médecin, un policier de la DAP, y est astreint jour et nuit, a expliqué Camille Junior Edouard, qui a voulu préciser. Malnutrition, facteur aggravant, première cause de décès « Tous ceux qui meurent en prison ne sont pas morts au pénitencier national. Les 27 morts concernent les centres carcéraux de la République. En général, lorsque les gens sont en phase terminale ou lorsqu’ils sont morts, étant donné qu’on ne peut pas procéder à leur inhumation dans les villes de province, dans les zones reculées, on les envoie à Port-au-Prince, soutient le ministre de la Justice, qui déplore l’impact de la grève dans les hôpitaux publics sur les détenus devant être soignés. Tous ceux qui sont morts ne sont pas morts de malnutrition. Il y a des tuberculeux, des sidéens en phase terminale. Il y a des cas de béribéri et d’autres maladies. La malnutrition, condition aggravante provoquant les décès, a-t-il aussi insisté, informant au passage que « 80 détenus dénutris sont en phase de revitalisation ». Dans les prochains jours il n'y aura pas des cas de mort par malnutrition, a dit le ministre de la Justice qui indique aussi que le « réapprovisionnement ne se fait pas à un rythme accéléré parce que les fournisseurs n’ont pas toujours les produits disponibles ». Le ministre de la Justice et de la Sécurité publique estime qu’il est « facile d’émettre » la critique vis-à-vis de l’État par rapport aux détenus. « Il est facile d’émettre la critique sans avoir toutes les données. Il y a beaucoup de prisonniers dont les dossiers sont au cabinet d’instruction et le ministre de la Justice n’a aucune autorité sur les juges d’instruction », a dit Camille Junior Édouard, qui estime « qu’il revient au CSPJ de veiller à ce que les magistrats fassent leur travail » quand au respect du délai d’instruction, de l’appel. « Nous demandons que tous les acteurs de la chaine pénale assument leur responsabilité », a-t-il insisté. « La première cause de décès, selon le rapport que j’ai eu, est dû à la malnutrition.Ils ne reçoivent pas suffisamment à manger », a confié au journal la ministre de la Santé publique Daphnée Benoit Delsoin. En ce sens, l’unité de nutrition du ministère travaille déjà avec les gens de la prison pour voir comment y remédier, a-t-elle informé. « On fait la prise en charge de la tuberculose et du VIH au niveau des prisons. Normalement, tous ceux qui sont immunodéprimés, atteints du VIH ou qui souffrent de la tuberculose reçoivent leurs médicaments dans le cadre du programme national de lutte contre la tuberculose et le sida. Nous sommes très présents au niveau des prisons », a expliqué la ministre de la Santé publique, qui ne va pas jusqu’à qualifier cette prise en charge d’adéquate encore moins d’idéale. Danton Léger persiste et signe Le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, Jean Danton Léger, a maintenu que les 64 personnes dont il s’est occupé des funérailles sont morts au pénitencier national. Depuis son arrivée en juin 2016, sur 71 décès, il dit avoir inhumé 64. « Toutes les personnes pour lesquelles j’ai organisé des funérailles sont des détenus que le pénitencier national m’a envoyés avec un petit fichier. Ce sont des gens morts au pénitencier. S’il y a des détails, c’est à eux de les donner. Chaque prisonnier que j’enterre, c’est le pénitencier qui m’appelle et j’envoie la morgue chercher la personne. C’est à eux de donner les autres détails », a-t-il dit. « Je suis l’œil de l’exécutif dans le judiciaire. Je ne fais pas uniquement de technique au niveau du parquet de Port-au-Prince, je fais aussi de la politique. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent », a-t-il répondu à ceux qui disent qu'il a récupéré ce dossier de détenus morts pour faire son capital politique. « Si j’avais les moyens, c’est un hôpital que j’aurais construit à la prison », a affirmé Jean Danton Léger. La situation des détenus « préoccupe » la Croix-Rouge, a confié au journal le docteur Guito Jean-Pierre. Il y a un problème de nourriture, « la Croix-Rouge va apporter son assistance en attendant que le problème soit résolu à un plus haut niveau », a-t-il poursuivi, rappelant qu’avec le CICR, la Croix-Rouge haïtienne avait fourni son « assistance dans la gestion du choléra, notamment dans la prison des Palmes ». Le docteur Guito Jean-Pierre a fait état de contacts établis pour aider à la gestion de la situation dans les prisons. Off the record, une source proche de la prison indique que la crise de nourriture est due au fait que l’État avait d’autres priorités. L’allocation mensuelle pour les prisons de la République est de 23 millions de gourdes, a révélé cette source. Ce retard, la grève dans les hôpitaux publics et les mauvaises conditions de détention sont à l’origine de cette grave crise qui secoue le système carcéral, a expliqué ladite source. La prison et ce que l'on savait déjà La prison civile de Port-au-Prince, créée à la base pour recevoir sept cents (700) détenus, a aujourd'hui une capacité d'accueil de sept cent soixante-dix-huit (778) prisonniers, à raison de 2m250 par détenu. Cependant, dans les faits et en raison du surencombrement cellulaire, l'espace carcéral de chaque détenu est de 0 m 245. La prison compte actuellement quatre mille deux cent cinquante-sept (4 257) détenus répartis ainsi dans onze (11) blocs. Parmi eux, cinq cent quarante-huit (548) sont condamnés et trois mille sept cent neuf (3 709) autres sont en situation de détention préventive. La prison civile de Port-au-Prince fait face à de récurrents problèmes d’approvisionnement en gaz propane et d’achat de nourriture. De nombreuses démarches ont été entreprises par les responsables de cette prison auprès de la Direction de l'administration pénitentiaire (DAP) mais elles sont demeurées infructueuses et la situation alarmante dans laquelle vivent les détenus devient aujourd’hui chronique, lit-on dans ce rapport. Aujourd'hui, trente (30) détenus sont actuellement dans un état très préoccupant, pouvant amener leur mort dans les prochains jours, avait-il mis en garde en janvier dernier. Comme le montre une courbe, entre le 1er et le 19 janvier 2017, on compte déjà quatorze (14) décès, lesquels sont survenus à un rythme croissant par rapport aux mois antérieurs. Parmi ces quatorze (14) détenus décédés, trois (3) avaient été transférés malades depuis la prison de Croix-des-Bouquets. Les causes de décès déclarées par la prison, en janvier 2017, sont : anémie, anémie sévère, arrêt cardio-respiratoire, détresse respiratoire, tuberculose pulmonaire, choc hypovolémique, gastro-entérite. Les problèmes de malnutrition s’ajoutent donc à des faiblesses plus chroniques auxquelles la prison fait face, comme la présence de détenus atteints de maladies graves mais qui ne reçoivent pas les soins adéquats, ou encore la grève de l’HUEH qui a également eu des conséquences sur les détenus – et dont un précédent rapport du RNDDH a déjà détaillé les répercussions sur la population haïtienne en général; selon ce rapport, publié presque un mois avant les funérailles, mardi, de 20 prisonniers.

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