Le vote électronique : un investissement pour renforcer la démocratie

Publié le 2017-02-16 | Le Nouvelliste

National -

En Haïti, le taux de participation aux élections est faible. Moins d’un quart des personnes ayant le droit de voter ont participé aux dernières élections d’octobre. Les manipulations des bulletins sont nombreuses et leur traitement fastidieux, ce qui crée autant d'occasions d'erreurs et de fraudes. Voter, compter, dépouiller et totaliser les résultats, c'est éreintant et contraignant, par la méthode traditionnelle. En attendant, les coûts d’organisation d’un scrutin ont grimpé de plus de 400% en 25 ans, passant de moins de 880 millions de gourdes en 1990 (13 millions de dollars US) à 4,4 milliards de gourdes en 2015 (66 millions de dollars US). Avec apparemment un haut niveau de soutien du public, le vote électronique est une manière de réduire les coûts, tout en coupant court aux occasions d’erreur et de fraude et en rétablissant la confiance du public. Le vote électronique, comme son nom l'indique, est enregistré et dépouillé via un système électronique. Sous certaines formes, le vote électronique pourrait même être potentiellement utilisé pour favoriser l'implication de membres de la diaspora. Si on se fie à la tendance mondiale quant à la dématérialisation des transactions et au succès de la propagation en un temps record du téléphone mobile en Haïti, on est en mesure de croire que le vote électronique est l'avenir. Mais cette vision d’avenir est-elle réaliste, et à quoi cela ressemblerait-il dans la réalité ? Pour le projet Haïti Priorise, l’informaticien et directeur exécutif de Xtra Consult, Pierre Michel Chéry, a analysé la faisabilité du vote électronique en Haïti. Haïti Priorise est une importante recherche et un projet-plaidoyer conçu pour déclencher la conversation et le débat national, et pour identifier, analyser et prioriser les interventions qui apporteront les plus grands bénéfices et aideront Haïti à s’orienter vers un futur plus prospère. Des douzaines de dirigeants haïtiens et d’économistes internationaux ainsi que des experts dans plus de cent domaines explorent les différentes solutions aux défis majeurs. La recherche couvre tout, depuis la construction d’un réseau d’ambulances jusqu’à la décentralisation, de la violence domestique à la R&D en agriculture. Les résultats montreront quelles interventions feront beaucoup de bien pour peu d’investissement, et lesquelles n’apporteraient que peu d’avantages pour un coût élevé. Transférer un faible pourcentage des dépenses pourrait générer des milliards de gourdes de bénéfices sociaux, environnementaux et économiques pour le pays. Quand nous parlons avec les acteurs haïtiens de ce qui est important, il est une chose que beaucoup ont mentionné: le vote électronique. Une des raisons clés pour lesquelles le vote électronique est inscrit au calendrier en Haïti est que cela est perçu comme quelque chose qui boosterait probablement la confiance dans les résultats électoraux, et de là la participation. Mais le vote électronique économiserait aussi de l’argent : il n’y aurait nul besoin d’imprimer et de transporter des millions de bulletins de vote. Le temps de traitement serait aussi beaucoup plus court. Une option est d’utiliser la technologie du téléphone mobile. Alors que cela paraît attirant à cause de la portée des téléphones mobiles, il est très probable que cela introduirait de nouvelles préoccupations quant aux résultats, car il serait relativement difficile de vérifier l’identité des votants. L’option que Chéry explore est qu’utiliser des machines à voter électroniques resterait plus traditionnel parce que cela obligerait les électeurs à aller dans un bureau de vote. Les machines à voter électroniques seraient reliées à un serveur régional ou national. L’innovation est que ces machines pourraient être configurées avec un système de contrôle double, utilisant les identifiants numériques du votant et ses empreintes digitales, ce qui limiterait les votes frauduleux et autres irrégularités. L’électeur recevrait un reçu, soit pour ses propres archives, soit à déposer dans une urne. La recherche de Chéry montre qu’un système de vote électronique pour Haïti coûterait environ 1,1 milliard de gourdes haïtiennes (17 millions de dollars US). Ce montant permettrait l’achat de 10 950 machines à voter, de même que les ordinateurs, périphériques et logiciels, et assurerait qu’il y ait assez de personnel formé pour faire fonctionner le système. L’équipement et les matériels s’amortiraient sur une période de cinq ans, ce qui signifie essentiellement qu’on aurait besoin de nouvelles machines à chaque cycle d’élection présidentielle. C’est quelque chose qu’il faut garder à l’esprit : le vote électronique exige un investissement en continu. Cependant, l’argent dépensé rendrait les élections haïtiennes plus efficaces. Le vote électronique épargnerait environ 1,2 milliard de gourdes de frais divers (18 millions de dollars US). Cela éliminerait les dépenses d’impression des bulletins de vote (environ 880 millions de gourdes ou 13 millions de dollars US), de même que la gestion du Centre de tabulation (271 millions de gourdes ou 4 millions de dollars US). Cela pourrait signifier moins de dépendance vis-à- vis de l'aide étrangère. En outre, la recherche démontre que le vote électronique générerait des gains pour une valeur de 6 millions de dollars US, juste en raccourcissant le délai entre les différentes étapes des opérations de vote. Au total, la recherche conclut que les avantages de la mise en place d’un système de vote électronique seraient 5,3 fois plus élevés que les coûts. Ainsi, chaque gourde dépensée générerait 5,3 gourdes de bienfait social. Cependant, ce n’est pas une solution miracle qui produirait un système de vote miraculeux du jour au lendemain. L’expérience suggère que passer au vote électronique peut prendre environ 10 ans, depuis les tests pilotes jusqu’à la refonte complète du système. Nous devons aussi nous rappeler que le vote manuel fournit aujourd’hui quelque 50 000 emplois ponctuels. En passant au vote électronique, beaucoup de ces emplois seraient perdus, mais d’autres seraient créés, impliquant un personnel plus qualifié. Les avantages du vote électronique sont clairs : c’est plus efficace et ça coûte moins cher que le système de vote manuel actuel. Il est plus transparent et fiable et pourrait ouvrir la voie à la numérisation de l’administration publique et des instances gouvernementales à travers Haïti. Les deux grandes questions qui demeurent sont : Cela devrait-il être une priorité pour Haïti avant d’autres investissements qui pourraient renforcer la démocratie et les institutions ? Et le vote électronique serait-il suffisant pour ramener la confiance chez les électeurs haïtiens ? Quels que soient la méthode choisie et le niveau de sophistication de celle-ci, la confiance est une pratique qui s'acquiert à l'usage, elle ne s’achète pas.

Björn Lomborg est le directeur du Copenhagen Consensus Center, auteur du Guide des Lauréats du Prix Nobel vers les 19 objectifs pour un monde meilleur d’ici 2030 et de l’Écologiste sceptique ; il est aussi professeur invité à la Copenhagen Business School. Gaëlle Prophète est Gestionnaire de Projet pour Haïti Priorise et une consultante dont le travail couvre des organisations publiques, privées et internationales dans des secteurs variés.

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