Les enfants de Ganthier n’ont pas d’acte de naissance

Publié le 2017-02-15 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Le système de l’état civil en Haïti fait incontestablement l’objet d’une crise. La défaillance ou le dysfonctionnement de ce système réside en majeure partie dans l’incapacité de l’État à fournir aux enfants d'Haïti leurs actes de naissance. L’indifférence de plus en plus criante de l’État dans son rapport avec la grande majorité de la population haïtienne se manifeste ouvertement dans ce domaine. Aucun argument n’est valable pour justifier le choix des autorités haïtiennes de ne pas fournir des documents officiels à des citoyennes et citoyens, si ce n’est une violation flagrante de leurs droits à l’identité et à la citoyenneté. En 2012, 40% de la population haïtienne vivait sans un acte de naissance. Ce pourcentage peut être bien révisé à la hausse en 2017 vu l’irresponsabilité de l’État. Sur 571 sections communales où vit 60% de la population, seulement cinq disposent d’un bureau d’état civil (Alter Presse, 16 décembre 2015). À réfléchir sur cette situation, l’on se demande quel est le sens du droit à l’identité d’un citoyen pour l’État haïtien. Quelle importance accordent les autorités étatiques à la nationalité de ses citoyennes et citoyens? En quoi l’État se montre-t-il préoccupé par le droit à la citoyenneté quand il refuse d’offrir un acte de naissance à ses enfants? L’identité d’une personne est sans conteste l’affirmation de son existence dans une société. Elle est l’un des droits humains fondamentaux et inaliénables qui permet à chaque individu de jouir de l’ensemble des autres droits vitaux. L’enregistrement de l’enfant à la naissance permet à l’État d’officialiser son statut au regard de la loi. Une personne qui ne détient pas ce document n’existe pas pour l’État de son pays. Elle n’a accès ni à l’éducation ni au marché du travail, et cela fait d’elle un vulnérable, un précaire. Donc, une personne qui n’a pas son acte de naissance ne pourra pas jouir convenablement de ses droits civils et politiques. Elle voit son droit à une identité bafoué parce qu’il lui est impossible de circuler librement, de voyager, d’acquérir des titres de propriété et de se procurer, entre autres, d’autres papiers d’identité comme la Carte d’identification nationale (CIN) et le passeport. Si l’acte de naissance est la première pièce officielle justifiant la nationalité d’une personne en Haïti, l’État continue de montrer non seulement son manque de volonté de livrer ce document à tous les enfants mais aussi de résoudre la crise du système d’état civil. La commune de Ganthier est durement touchée par cette crise d’irresponsabilité de l’État. En effet, depuis juin 2015, suite au décès de l’officier d’état civil de cette municipalité, M. Chrisnol Félix, la population ne bénéficie plus des services d’enregistrement de leurs enfants à la naissance et d’autres documents d’état civil comme les actes de mariage et de décès. L’État haïtien tarde encore à nommer un officier d’état civil pour fournir ces services à la population ganthiéroise. Il est choquant de constater à quel point l’État viole les droits de ses propres citoyennes et citoyens. Selon des habitant (e)s rencontré(e)s lors de nos observations, cette situation chaotique ne doit plus être une question d’exiger ce service minimum à la population, mais plutôt une lutte politique pour le non-respect de nos droits indispensables. La nomination d’un officier d’état civil à Ganthier s’avérait pris en otage par les politiciens traditionnels au détriment des services dus aux citoyennes et citoyens ganthiérois. Ces politiciens aux idées précaires croient un litige entre eux dans le seul but de permettre à leur proche d’occuper cette fonction. Ils restent accrochés à leurs intérêts mesquins sans se rendre compte de l’injustice sociale qu’ils font subir à la population. Des organisations de la société civile à Ganthier, des représentants du secteur religieux et certains organismes de défense des droits de la personne ont déjà tiré la sonnette d’alarme pour dénoncer l’indifférence et l’insouciance des autorités à l’égard de la population ganthiéroise, mais les responsables politiques restent muets face à ces revendications. En réalité, cette situation de blocage politique dans le dossier de la nomination d’un officier d’état civil à Ganthier trouve son explication dans des conditions spécifiques propres aux politiciens traditionnels ganthiérois dont les actuels élus originaires de cette commune ont emprunté l’essence. Ces génies politiques, dit-on, ont laissé grossir les divisions entre communes et sections communales à Ganthier qui, pour le meilleur ou pour le pire, deviennent des pierres d’achoppement. Ces béotiens politiques, qui n’ont pas travaillé pour une Ganthier unifiée dans le but de construire un avenir meilleur, sont en train de vivre le revers de la médaille. La dignité humaine est en jeu, messieurs les politiciens traditionnels. Par vos attitudes, vous risquez de gâcher l’avenir de toute une génération. Que voulez-vous que l’histoire retienne de vous ? Il y a urgence d’agir. Etonnez-nous en dépassant vos intérêts mesquins au profit du mieux-être de cette digne population. L’urgence est de surpasser la logique politique virtuellement sans bornes pour permettre à un service public d’être efficient et efficace. Ce comportement risque de saper, de souiller et de mettre en péril le respect de la dignité et de la citoyenneté des enfants ganthiérois qui ne seront pas responsables de leurs malheurs. Ils sont tous des êtres humains. Un peu de respect pour leur intégrité. Halte à cette indifférence!

Léo D. Pizo Bien-Aimé Licencié en sociologie/FASCH bienaime0550@gmail.co Auteur

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