Des élites irresponsables

Publié le 2017-03-07 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Lassitude et insouciance des élites Effritement du sentiment d’appartenance Dans le pays des Haïtiens, la confusion est reine et elle pollue cruellement le climat intellectuel, peut-on observer dans les débats à valeur du coq-à-l’âne. Mais aussi inimaginable que cela puisse paraître, ce sont des éléments de l’élite qui l’animent et l’entretiennent avec des discours sans relief, en nette inadéquation avec la compréhension intellectuelle des phénomènes sociaux restés encore sans réponse. On ne peut soigner une pathologie sans procéder au préalable à son diagnostic en vue d’en déterminer la nature et la médication appropriée, telle est l’attitude professionnelle d’un médecin traitant. Telle serait l’attitude réfléchie d’une élite qui se donne pour tâche d’observer et d’analyser la nature des phénomènes environnant l’univers sociétal si elle était responsable et engagée, bien sûr. On ne fera pas un procès à l’auteur de la présente observation s’il affirme que certains vocables vides de contenu ne proviennent pas de la masse du peuple, mais de l’élite qui les a construits en soutien à la politique qui consiste à s’écarter, à s’éloigner de l’alma mater en relativisant et en dévalorisant la culture nationale. « Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère (continent Amérique) »; « Depi nan Ginen nèg rayi nèg », affirme-t-elle. Deux créations d’acculturation au profit des cultures étrangères, qui occupent pourtant une place très importante dans la culture populaire haïtienne. Précisons que notre terme « vide de contenu » signifie que leurs créateurs ou leurs inventeurs n’ont pas présenté les relations causales ayant engendré des conditions matérielles et morales d’existence pauvres à l’échelle nationale; ils n’osent pas non plus identifier le colon européen qui fut à l’origine de la division historique des Nègres à peau noire et de ceux à peau claire. On ne peut indéfiniment étouffer la vérité historique du peuple. Loin de protéger, de raffermir l’honneur et la dignité de la nation qui fut une fierté universelle pour les peuples colonisés durant la longue période précolombienne, l’élite intellectuelle affiche de préférence son mépris pour le vaudou haïtien qui représente pourtant un pan entier de l’identité nationale. Une attitude singulière qui dénote l’altération de sa propre personnalité quant aux objets qui ont façonné la culture haïtienne elle-même. Or un peuple, quel qu’il soit, s’identifie à sa culture et à ses propres valeurs: il s’agit là d’une loi naturelle d’existence à laquelle nulle nation libre ne peut se dérober, au risque de compromettre son avenir. Or, non seulement la religion s’est émancipée des longues épreuves de son histoire, mais aussi joue un rôle fondamental dans la civilisation contemporaine; même si l’auteur respecte l’avis des non-croyants, car la tolérance est synonyme de liberté dans son plus haut sens. Clichés traditionnels, dogmes ou vérités indémontrables sont des obstacles au développement de la conscience; sinon qu’ils ont pour but d’infecter l’environnement intellectuel en général. À l’inverse du sentiment d’appartenance, l’intelligence haïtienne, dominée par l’élitisme bourgeois, s’aliène son propre patrimoine culturel pour adopter la religion chrétienne qui apporta les servitudes et les cruautés dont fut victime la race noire au nom de la guerre sainte déclarée contre elle par l’Église et son pape Nicolas V, de son vrai nom, Tommaso Parentucelli, par qui le destin de l’Afrique subsaharienne fut confié aux mains cruelles des souverains d’Europe, notamment celui du Portugal (Alphonse V) qui commença les vêpres solennelles africaines. En réalité, l’universitaire universel haïtien ne s’est pas débarrassé de la mentalité coloniale ni n’envisage apparemment de réévaluer la formation qu’il a reçue des Sœurs et des Frères de l’instruction chrétienne qui appartiennent tous au bonapartisme universel. L’abbé Raynal (Guillaume Thomas: 1713 – 1796) était seul dans le combat pour la liberté universelle, il dut faire paraître dans l’anonymat son traité en réfutation contre l’esclavage des humains: « L’histoire des deux Indes – histoire philosophique et politique des établissements du commerce des Européens (1770) ». L’intellectuel Raynal fut un homme debout dans l’enfer esclavagiste et colonial dont il dénonça véhémentement la férocité et l’ensauvagement des colons, il devait même prédire l’arrivée d’un nouveau Spartacus qui viendrait affranchir l’Africain de l’esclavagisme et du colonialisme européens. L’Église raciste avait vécu les 10 années de la révolution jacobine (1789 – 1799) dans la plus grande peur jusqu’au jour où Napoléon Bonaparte opéra son coup d’État et lâcha cette épitaphe qui tomba sur la tête des Conventionnels comme un coup de massue: « La révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée: elle est finie. » Et l’Église jubilait, exultait de joie et s’esclaffait de rires de voir le Nègre retourner au statut d’esclave auquel elle le prédestina. La mentalité coloniale représente «yon kokenn anbara» pour l’intellectuel haïtien qui n’arrive toujours pas à se réinventer, comme si le bonapartisme était indépassable. C’est ce qui explique pour une grande part la nature terne, morne et illisible de ses écritures au point de vue littéraire. Le roman est pour lui son choix préférentiel dans lequel il peut librement exercer l’écriture fictionnelle en inventant des personnages imaginaires pour créer une œuvre mythologique. Il est donc temps pour lui de rentrer dans son devoir d’intellectuel et dans son rôle de catalyseur. La notion de propagande et son double effet De nos jours, la propagande a pris une valeur phénoménale: par opposition à la conscience rationnelle, elle détermine le comportement des gens dans la société. Selon qu’elle atteint la psychologie sociale d’une communauté, il en résulte un effet collectif qui peut être passager ou durable dépendamment de la nature de l’objet que la propagande vise. Il s’agit d’une arme à double effet: il dépend de l’utilisation qu’on veut en faire: on peut obtenir des effets positifs ou négatifs. Par exemple, un État qui s’engage dans la perspective de moderniser les conditions de vie de ses concitoyens, qui met en branle ses organes d’information et de communication en exerçant la propagande qui vise l’éradication complète de l’analphabétisme et de ses effets contagieux opposés à l’épidémie de la connaissance scientifique; on est forcément conduit à conclure que cette politique de l’État s’avère nécessaire et indispensable dans le cadre d’un projet national de développement autonome. Tel est le but qu’une élite d’avant-garde se devait de fixer dans le temps et dans l’espace, à l’appui de son patriotisme et de son nationalisme moderne. Mais si une catégorie de l’intellectualité haïtienne décide de poser la problématique nationale en termes de lutte de classes, qui privilégie le critère de la couleur de la peau comme facteur central de son édifice idéologique et qui exerce la propagande pour arriver à ses fins politiques jusqu’à s’imposer par la force, on s’aperçoit qu’on a abouti à un triple désastre: intellectuel, moral et physique. Comme c’était le cas de figure à l’époque de l’indigénisme culturel haïtien qui a vu naître le « noirisme », dont les théoriciens l’ont présenté comme une sorte d’idéologie de classe face à sa sœur aînée prénommée « mulâtrisme » emmenée par les intellectuels mulâtres qui prétendent être plus aptes à gouverner. Deux légendes idéologiques qui ont dominé la scène politique jusqu’à aujourd’hui. Au terme des débats autant orageux que poussifs ayant eu lieu à partir de la parution du livre « Ainsi parla l’Oncle (1928) » mais mésinterprété et/ou raccourci par le courant noiriste, la seconde légende a porté au pouvoir le docteur François Duvalier en 1957. Il fut le porte-drapeau du noirisme intellectuel, il fit preuve d’un extrémisme sans borne comparé au président Dumarsais Estimé qui fut un noiriste modéré. Il ne serait pas exagéré de dire que l’élite n’a pas grandi pour avoir maintenu ces idéologies de façade dans la littérature moderne. En résumé: la propagande, telle que vécue dans le monde contemporain, occupe une place extrêmement importante dans nos sociétés actuelles. Elle apparaît même comme un dictame qui régit la société entière, dont le destin en dépend. En dehors des coutumes traditionnelles inhérentes à la nature humaine, la propagande s’impose en tout lieu et en toute circonstance. Elle est la plus-value de ce que la sociologie moderne appelle « conformisme social ». Aujourd’hui, l’individu n’est plus maître de lui-même: il ne choisit plus en vertu de son instinct, de sa conscience proprement dite; mais il suit le chemin tracé par la société à travers ses symboles qui peuvent être des créateurs littéraires et artistiques, des vedettes de la musique et de cinéma, des politiques, etc. Par exemple, un candidat qui brigue un poste pour le compte de sa circonscription ou de sa commune peut s’assurer de sa victoire dès lors qu’il a conquis des notables de la communauté par le truchement de la propagande (pamphlets, photos, audiovisuel, etc.) sans avoir besoin de se déplacer. Sur un plus grand rayon d’action, un candidat universel qui convoite la présidence devra alors disposer de grands moyens financiers pour s’acheter les services de la grande presse et pour s’attacher les services des spécialistes en marketting; et, à terme, il aura de fortes chances d’être élu président. Ce qui revient à dire que les capacités et les compétences ne sont pas les seules cartes qui puissent jouer dans une élection au suffrage universel direct, mais la propagande est pour une grande part responsable de la victoire ou de la défaite. Nos réalités contemporaines le prouvent à quasi100%. Il en est de même pour la métamorphose de notre jeunesse actuelle qui ne se reconnaît plus dans la culture nationale et qui adopte des comportements assez inhabituels au point de vue des vêtements qu’elle porte, de la manière dont elle se coiffe et danse, y compris de la dépravation que ces changements brusques et grossiers engendrent. Ce phénomène nouveau ne doit pas être mis au seul compte des conditions de vie précaires, mais il faut aussi admettre que la publicité et les imitations sauvages y ont joué un rôle pour le moins nocif. Ce qui explique par voie de conséquence l’irresponsabilité de l’élite qui n’a pas su s’orienter, s’inventer pour offrir des modèles à la jeunesse. Jean-Marie Beaudouin Février 2017; coifopcha@yahoo.fr

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