Existe-t-il une morale politique ? ( 2 de 4 )

« Dans la société politique, il y a gloire et danger pour les uns, et danger et honte pour les autres, et sécurité paisible sans gloire et sans honte pour le grand nombre ».

Publié le 2017-03-06 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne (Pensées inédites de Rivarol, 1836) Le politicien, selon Machiavel, ne doit pas évoluer en ligne droite. Ses réactions doivent être imprévisibles. Il est pourvu de vertus morales et politiques sans prioriser aucun de ces deux aspects. Elles sont fondées sur la ruse et la force. Il pleure lorsqu’il doit rire et rit lorsqu’il doit pleurer sans commune mesure .Il maîtrise l’art de la guerre, unique objet du pouvoir. Toute paix est ainsi une paix armée. Un bon politicien se maintiendra s’il détient la VERTU, sens de l’anticipation, et la PRUDENCE, art de saisir les situations singulières. La fortune étant un « Fleuve impétueux », le politicien prévient les affres du destin et agit pour anticiper le futur. Il s’attire toujours la sympathie du peuple et s’appuie sur les puissants. Aimé et craint à la fois, il se montre cruel si la situation l’exige, mais il dissimule toujours et paraît juste aux yeux du peuple .Il présente une image différente entre ce qu’il est effectivement et ce qu’il parait être dépendant de la situation. Il opine rarement mais il agit constamment. La raison d’État prime sur le respect de la morale. Il n’a qu’une seule préférence, c’est le maintien et la sauvegarde du pouvoir. Et pour le faire, il ne lésine pas sur les moyens .Il n’a pas d’état d’âme. Aucun sacrifice n’est trop grand, lorsqu’il s’agit de pouvoir. L’homme sans pouvoir est un chien errant sans attache ni objectif .Avec la même main, il tue et caresse à la fois ; avec la même bouche, il encourage et détruit en même temps ; avec la même voix, il chante et ordonne selon les circonstances. Il cherche par tous les moyens à séparer les conjoints ; à diviser les alliés, à détacher les amis pour régner même s’il doit utiliser le mensonge, l’assassinat et la tuerie .Voilà sa conception du pouvoir : “Il est sans doute très louable aux princes d’être fidèles à leurs engagements; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vus faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui reposaient en leur loyauté. Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes; mais lorsque les lois sont impuissantes, il faut bien recourir à la force; un prince doit savoir combattre avec ces deux espèces d’armes; c’est ce que nous donnent finement à entendre les anciens poètes dans l’histoire allégorique de l’éducation d’Achille et de beaucoup d’autres princes de l’Antiquité, par le centaure Chrion, qui sous la double forme d’homme et de bête apprend à ceux qui gouvernent qu’ils doivent employer tour à tour l’arme propre à chacune de ces deux espèces, attendu que l’une sans l’autre ne saurait être d’aucune utilité durable. Or, les animaux dont le prince doit savoir revêtir les formes sont le renard et le lion. Le premier se défend mal contre le loup, et l’autre tombe facilement dans les pièges qu’on lui tend”. Machiavel décrit la politique étrangère des États comme étant marquée par la méfiance. Cette méfiance est justifiée par l’instinct de survie que développent tous les États. Le monde étant menaçant, il défend une conception agressive de la politique étrangère : attaquer avant d’être attaqué. Ainsi, la défense d’un Etat justifie tous les moyens : une “patrie est défendue soit par l’ignominie, soit par la gloire, soit par tout autre moyen” .Il enlève à la notion de violence sa connotation morale. La violence sert à contrecarrer les plans de la fortune contre les hommes. La puissance d’un État est indissociable pour Machiavel de sa puissance militaire. De fait, un pays dont la défense serait déléguée est en grand danger. La guerre est le moyen externe de maintenir la paix, la paix un moyen interne de conserver le pouvoir. Mais à aucun moment la guerre n’est valorisée en tant que telle. Le politicien doit être un chef militaire (lion) et un chef politique habile (renard). La théorie de Platon était utopique mais celle de Machiavel est paradoxale. Peut-être que la relation entre la politique, la morale et la réussite est plus complexe que ne le suggère la formule " la politique n'a pas pour fin la morale mais la réussite ". " Réussir " en politique peut avoir deux sens : 1. Toute action politique vise à instaurer ou à préserver un certain ordre social. Cet ordre idéal (qu'il soit démocratique ou totalitaire) s'exprime le plus souvent dans une doctrine théorique et un programme pratique. Réussir en un premier sens, c'est réaliser cet idéal, appliquer ce programme. Mais pour cela, il faut être en position pour prendre les décisions qui s'imposent, donc il faut avoir réussi. 2. En un deuxième sens, réussir en politique, c'est s'imposer en obtenant le pouvoir et en le conservant. Sans réussite dans le second cas il n'y a pas de réussite au premier cas. On pourrait imaginer une politique qui serait systématiquement inefficace, soit parce que son programme serait irréalisable, soit parce que ses techniques pour gagner ou conserver le pouvoir seraient irrémédiablement suicidaires. Mais peut-on imaginer une politique délibérément conçue pour être inefficace par ses partisans eux-mêmes ? Une telle politique serait absurde et, probablement, pas même considérée comme une politique. En ce sens, même si la réussite n'est pas, en elle-même, la fin de la politique, elle en est au moins un moyen. Du point de vue de la réussite au sens de " réaliser son idéal ", tout idéal politique suppose une certaine conception de la morale. Prenons par exemple l'idéal démocratique. La démocratie est un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Cela suppose, du point de vue moral, que les individus adoptent une certaine " manière d'être ensemble " fondée sur le principe de l'égalité. Par ailleurs, cela suppose un engagement mutuel des gouvernants et des gouvernés par lequel les gouvernants doivent être représentatifs des gouvernés et les gouvernés doivent participer activement à la vie politique (en particulier dans l'exercice du droit de vote et le choix des gouvernants). De même, l'idéal fasciste reposait sur une certaine conception de l'ordre social fondé sur le principe de l'obéissance inconditionnelle au Duce. Mussolini voulait modeler un nouveau type d'individu dont la devise aurait été " croire-obéir-combattre " et dont les valeurs auraient été l'héroïsme, la discipline, l'abnégation et l'action. Donc, avoir pour but la réussite dans le premier cas, c'est aussi avoir pour but une morale correspondante, c'est-à-dire encourager certains modes d'interaction entre les citoyens et établir certaines règles de conduite. Du point de vue de la réussite au sens d'obtenir et conserver le pouvoir, morale et politique sont également liées, non du point de vue des fins, mais du point de vue des moyens. Pour réussir dans le second cas, les politiciens peuvent négliger certaines valeurs morales généralement acceptées, mais le conformisme moral peut être également payant. En général, il est semblable et conforme à la "vérité de la chose", pour reprendre l'expression de Machiavel. Il croit que la morale des politiciens est essentiellement un opportunisme. C'est dire que si un politicien a le choix entre le succès ou la morale, il choisit en général le succès. Il est clair pour tout le monde qu’il demeure impérieux que nous mettions un terme à nos luttes intestines, fratricides et sans grandeur. Nous avons connu plusieurs occupations et/ou embargos à cause de nos propres incuries, nous avons expérimenté tant de calamités que les faibles d’esprit font référence à une espèce de malédiction, pourtant la vie continue, toujours pareille, comme si nous n’avions tiré aucune leçon des conséquences de nos inconséquences. La politique ne peut pas faire exception à l'exigence de vérité On pouvait dans un premier moment explorer l'idée que la politique ne peut pas faire exception à l'exigence de vérité. Cette exigence désigne en effet d'abord le devoir de chercher, de connaître la vérité. Or, à ce titre, la politique peut être considérée comme une science. S'il s'agit de gouverner les hommes, de réguler la société, encore faut-il en avoir une certaine connaissance pour pouvoir en assurer le gouvernement. On peut donc considérer que la politique est plus une science qu'un art et donc qu'elle doit reposer sur une connaissance de la réalité qu'elle gouverne. L'exigence de vérité est à ce titre donc un devoir de savoir. C'est notamment la conception du politique que l’on va retrouver dans La République de Platon, qui considère qu’il existe une science de la direction des hommes. Mais l'exigence de vérité est aussi une exigence de dire la vérité. Les hommes politiques ont le devoir de dire la vérité à leurs concitoyens, dans la mesure où ils ont été élus pour les représenter. Le contrat qui est à la base de la politique, de l'émergence d'une communauté politique, suppose, par sa nature même de contrat, une relation de confiance entre les contractants. Cette relation de confiance n'est possible que dans la mesure où les parties en présence font preuve d'honnêteté et de véracité. La politique ne peut donc pas faire exception au devoir de véracité (voir sur ce point le Contrat Social de Rousseau). On voit mal d'ailleurs comment la politique ou les politiques pourraient échapper à cette exigence morale absolue qu'est le devoir de véracité. On peut citer à ce propos la position de Kant sur la question du mensonge dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs, où il explique qu’on ne peut admettre d’exception au devoir de ne pas mentir. Donc il n'y a fondamentalement aucune raison d'accorder à la politique le droit de faire exception à l'exigence de vérité. Mais la politique, par opposition à la morale notamment, se caractérise par le fait qu'elle ne repose pas seulement sur des principes. Elle a aussi un but concret. Celui-ci est de permettre à la société de fonctionner, d'être organisée, stable, juste... Dès lors, ne peut-on, ne doit-on pas même parfois faire fi du devoir de vérité au nom de l'ordre et de la stabilité des États?

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