Un plan de développement alternatif pour Haïti

Publié le 2017-02-14 | Le Nouvelliste

National -

Des ressources substantielles sont mobilisées par le gouvernement, les entreprises, les ONG locales et étrangères, ainsi que par diverses agences nationales afin d’améliorer le standard de vie en Haïti. Le budget national annuel est de 203 milliards de gourdes (3 milliards de dollars) et à ce budget, s’ajoute un montant annuel supplémentaire de 67 milliards de gourdes (1 milliard de dollars), reçu à titre d’assistance. De plus, il existe des ressources destinées au rétablissement à la suite du séisme et, enfin, l’argent dépensé par l’industrie privée, des donateurs ou bien envoyé par la diaspora haïtienne. Le nouveau gouvernement a des choix importants à faire, les ressources disponibles étant limitées, comme dans tout autre pays. Alors, comment choisir parmi des ensembles distincts de priorités en Haïti ? Puisqu’il existe de nombreux domaines où l’intervention est nécessaire, lesquels parmi les investissements nécessaires devraient être considérés comme prioritaires par rapport aux autres ? Devrait-on se concentrer sur la construction de l’infrastructure et la productivité agricole ? Ou bien, devrait-on accorder plus d’attention à l’amélioration de l’accès et des droits à l’éducation des femmes ? Les nombreuses réponses possibles sont tout aussi diverses que les Haïtiens vivant tant au sein de la patrie, que dans la diaspora. Pourtant, un nouveau projet significatif concentré sur la recherche et le plaidoyer, qui voit la lumière du jour cette semaine, dans les pages du Nouvelliste, se propose d’introduire des éléments de nouveauté en matière de savoirs et de données dans cette discussion importante. Jusqu’à présent, le projet Haïti Priorise a bénéficié de la participation des douzaines d’économistes de haut niveau provenant d'Haïti et d’autres pays, ainsi que de la contribution de plus d’une centaine d’experts sectoriels et de parties concernées au sein des secteurs privé et public. L’objectif du projet est de donner à Haïti quelque chose qui fait défaut à la plupart des pays du monde : des données claires sur les avantages et les coûts des interventions dont on parle le plus. En l’absence des données de ce type, la plupart des pays définissent leurs priorités sur la base des préoccupations de nature politique ou du sentiment public. Le problème est que ces facteurs représentent une fondation précaire par rapport à la construction d’un parcours à long-terme vers la croissance durable et le développement inclusif. Des données claires peuvent être utiles pour qui que ce soit – des responsables politiques, des bureaucrates ou bien des électeurs –, afin de leur procurer une bonne compréhension de la destination la plus adéquate à donner aux investissements, ainsi que de la meilleure façon d’optimiser l’impact de chaque dollar ou de chaque gourde que l’on dépense. Le projet s’appuie sur les connaissances locales et internationales d’un groupe de chercheurs de haut niveau, dans le but d’établir les coûts et les avantages des différentes propositions. Toutes les priorités possibles sont rendues comparables à travers un processus d’analyse des coûts et des avantages qui a reçu la reconnaissance internationale et qui est promu par le groupe de réflexion Copenhangen Consensus Center (Consensus de Copenhague). Depuis une décennie, Copenhagen Consensus a conseillé des décideurs et des philanthropes en ce qui concerne la façon la plus efficace de dépenser leur argent. Ce travail, qui est effectué par les plus grands spécialistes et experts en économie au niveau mondial, y compris des lauréats du prix Nobel, porte sur une diversité de sujets comme les suivants : le développement, l’éducation, la nutrition, la santé, la technologie et les données, le commerce et la migration, l’eau et l’assainissement, l’environnement, et beaucoup d’autres sujets. Ces recherches économiques ne se concentrent pas seulement sur l’argent. En fait, ces travaux intègrent des avantages sociaux et environnementaux, en prenant en compte tous les aspects. Le résultat de ces efforts représente une contribution essentielle aux considérations d’ordre politique. Haïti Priorise a démarré au moment où l’on a conclu des partenariats avec des ONG, des décideurs et des entreprises, dans l’objectif de rédiger une liste des principaux défis et des investissements possibles au sein de beaucoup de domaines, allant de l’infrastructure routière jusqu’au droit à l’égalité des sexes, en passant par les maladies non contagieuses. Les auteurs des travaux de recherche sont des économistes éminents d’Haïti et du monde entier et les travaux sont examinés par des économistes, des experts du secteur et des universitaires. Ces recherches seront publiées dans les pages du Nouvelliste à partir de cette semaine. Chaque travail de recherche analyse les coûts et les avantages sociaux, économiques et environnementaux de la grande diversité d’options se présentant à Haïti. Par exemple, le premier travail de recherche qui sera publié met en évidence les coûts et les avantages des investissements dans les solutions de vote électronique en Haïti. C’est un sujet dont on parle beaucoup dans le contexte de l’avenir du pays et c’est une idée qui semble jouir d’un soutien public robuste. Mais comment est-ce que cela pourrait se matérialiser en réalité ? Quels en seraient les coûts et quels en seraient les résultats réels ? Après le vote électronique, nous publierons des recherches au cours des dix semaines suivantes, traitant de sujets variés, tels que l’établissement d’un réseau d’ambulance et l’éducation des filles. Certains travaux s’alignent sur les défis dont on parle beaucoup et qui représentent des sujets brûlants de débat en Haïti. Devrait-on rétablir les forces armées afin de mieux répondre aux catastrophes naturelles ? La décentralisation, représente-telle un processus qui stimulerait l’économie du pays ou, bien au contraire, serait-elle simplement une voie vers la duplication ? Toutefois, d’autres travaux de recherche se penchent sur des sujets qui ne sont pas forcément en tête de la liste des priorités des responsables politiques ou du public. Par exemple, la pollution de l’air à l’intérieur des locaux est un sujet dont on parle rarement en Haïti ou ailleurs ; pourtant, elle conduit à un nombre considérable de décès. L’établissement d’un système d’assistance juridique ne représente pas une priorité non plus. Mais quels en seraient les coûts et les avantages ? Une analyse des coûts et des avantages peut sembler une manière froide de réfléchir aux priorités. Mais le contraire est une alternative bien plus froide – si l’on finit par dépenser de l’argent pour des interventions qui produisent moins d’effets positifs, cela signifie que moins d’argent sera disponible pour aider les gens de la manière la plus efficace possible. Haïti Priorise se propose d’analyser en égale mesure des données relatives aux idées dont on parle beaucoup et aux idées moins prisées. Nous présentons les conclusions de ces recherches sans autre projet que de stimuler le débat sur les politiques en Haïti et entre les Haïtiens qui vivent à l’étranger. En avril, nous irons plus loin en organisant un groupe d’experts éminents qui réunira des économistes de calibre mondial à Port-au-Prince. Nous leur demanderons d’examiner l’ensemble des recherches. Ce groupe d’experts inclut : Kesner Pharel, économiste marquant, commentateur public et P.D.G. du Group Croissance; l’ambassadeur Philomé Joseph Raymond Magloire, spécialisé dans le secteur privé et l’économie industrielle, ancien membre de la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti, de la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie, de l’Association des économistes haïtiens ; Ketleen Florestal, conseillère du directeur exécutif pour Haïti auprès du World Bank Group et représentante d’Haïti auprès du Conseil d’administration du Fonds monétaire international ; et Vernon L. Smith, professeur d’économie à l’École d’affaires et d’économie Argyros (Argyros School of Business and Economics) et à l’École de Droit de l’Université Chapman et lauréat du prix Nobel d’économie. Ce groupe d’experts éminents sera appelé à identifier les priorités les plus intelligentes pour Haïti. Mais les sujets d’une telle importance sont trop significatifs pour être confiés à un seul groupe, quel qu’il soit. Ainsi, nous nous proposons d’impliquer également des jeunes, des groupes de réflexion, des organisations du domaine du développement, des décideurs, la diaspora et la société civile dans le déroulement de quelques démarches similaires d’établissement des priorités. Et nous faisons également appel à vous, les lecteurs du Nouvelliste, pour vous encourager à parcourir la prochaine série d’articles sur nos recherches, à garder l’esprit ouvert et à partager, par le biais de ce journal, vos opinions à l’égard des priorités les plus intelligentes pour ce pays. Nous espérons qu’en puisant dans plus de données sur les solutions viables et dans une meilleure compréhension de la plus grande utilité que peut avoir une gourde, le public, les jeunes, les leaders d’opinion et les décideurs seront en mesure de se concentrer davantage sur quelques-unes des solutions les plus efficaces pour Haïti.

Bjorn Lomborg est le directeur du Copenhagen Consensus Center, auteur de « The Nobel Laureates’ Guide to the Smartest Targets for the World 2016-2030 » (« Le Guide d’orientation des lauréats Nobel vers les cibles les plus intelligentes pour le monde 2016 – 2030 ») et de « L’Écologiste sceptique : Le véritable état de la planète » et professeur invité à l’École de Business de Copenhague. Gaëlle Prophète est l’une des gestionnaires du projet Haïti Priorise et une consultante dont le travail accompagne des organisations publiques, privées et internationales dans une grande variété de domaines.

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