Vers la territorialisation de la politique culturelle en Haïti

Publié le 2017-02-17 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Les sociétés modernes ne peuvent plus se passer de la culture considérée comme un bien collectif supérieur à leur existence. La culture est aujourd’hui tout ce qui tient debout la société haïtienne. Le patrimoine culturel haïtien constitue donc un facteur de développement capable de projeter une autre image du pays et d'y attirer des touristes. Comment peut-elle demeurer le socle du développement du pays si elle n’est pas insérée dans une politique globale? Avec un ministère de la Culture dépourvu de politique culturelle, et des opérateurs et acteurs culturels non fédérés, la mise en œuvre et le suivi des programmes et des projets culturels présentent un grand défi. Les obstacles à l'égal accès et à la participation à la vie culturelle, qu'ils soient géographiques, économiques ou sociaux, doivent faire l'objet de politiques territoriales destinées à corriger les inégalités, à diversifier les publics et à favoriser le développement des pratiques artistiques et culturelles du plus grand nombre, dans tous les domaines culturels et suivant les potentialités de chaque région géographique du pays. Permettez-nous de faire abstention du bras de fer qui a été manifesté au cours du mois de janvier entre l’actuel maire de la capitale et le président de la République relatif au lieu de réalisation des festivités carnavalesques de février 2017, mais de soulever votre attention sur la nécessité de considérer la politique culturelle comme le principal levier d’aménagement du territoire et de développement socioéconomique, en prenant la commune de Jacmel comme l’ultime modèle de réflexion. En effet, depuis 2004 le «CENTRE CULTUREL DE JACMEL » a été soumis par la direction du Patrimoine du ministère de la Culture à l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) afin qu’il soit classé sur la liste du patrimoine mondial. Force est de constater qu’après plus de dix (10) ans, ce centre culturel historique de Jacmel reste toujours à ce stade, c'est-à-dire qu’il ne reste encore que sur les listes indicatives et non pas sur la liste du patrimoine mondial. Nombreuses sont les interrogations qui nous intriguent suite à une telle observation. D’ailleurs, le département du Sud-Est possède une culture différente des autres départements du pays. La ville de Jacmel, le chef-lieu du département, est qualifiée comme le lieu culturel par excellence d’Haïti. Cette culture se manifeste par des attachements profonds des Jacméliens à leurs traditions, leurs croyances, leurs valeurs en général et leur mode de vie. Jacmel est le lieu d’origine de plusieurs peintres célèbres et poètes haïtiens et elle est encore considérée par les Haïtiens comme la capitale culturelle du pays. La ville et sa région représentent la troisième destination des touristes nationaux et étrangers, après Port-au-Prince et Cap-Haïtien, et offrent un potentiel de développement d’un tourisme culturel qui, s’il était bien exploité, pourrait se mesurer avec celui d’autres régions touristiques de la Caraïbe. Le carnaval de Jacmel reste le site de prédilection en matière de production artistique. Des étrangers viennent de part et d’autre pour assister aux défilés carnavalesques et à l’exposition des produits essentiellement locaux. Presque partout dans le monde, on reconnaît l’impact de l’artisanat et de la richesse du folklore dans le carnaval jacmélien. Des phénomènes de festivités sont organisés exclusivement dans la ville de Jacmel. Par exemple, le « mache kare », une tradition culturelle qui précède le carnaval national de Jacmel: le « carillon », une activité d’ambiance organisée à la tombée du jour qui précède la noël. La culture jacmélienne est parsemée donc de créativités artistiques. On y trouve des troupes de théâtre culturelles, de grands diseurs qui renforcent la culture à travers leurs poèmes, leurs écrits et des artisans qui créent des chefs-d’œuvre d’art. Le centre historique, composé de belles maisons de particuliers et de commerce avec balcons et arcades, construites pour la plupart au début du XXe siècle, offre un ensemble bien conservé et d’une rare harmonie architecturale. Jacmel possède donc la force d’un modèle pouvant entraîner dans son sillage d’autres villes haïtiennes. Ce décor que nous venons de décrire et la lecture du rapport de la mission canadienne sur la sauvegarde et la mise en valeur du centre historique de Jacmel démontrent que l’appellation «CENTRE CULTUREL DE JACMEL » n’est due que grâce aux divers patrimoines culturels matériels, immatériels et naturels que renferme la commune de Jacmel. Sa beauté et l’historicité de ses équipements culturels constituent le fondement de cette demande d’insertion à la liste du patrimoine mondial. Le suivi à une telle demande n’est-il pas ineffectif à cause d’un manque de volonté politique à l’échelle nationale ? Avec un ministère de la Culture dépourvu de politique culturelle et des opérateurs et acteurs non fédérés, ne risquerait-on pas d’avoir des effets néfastes sur la restauration et la sauvegarde du patrimoine culturel des territoires régionaux et communaux haïtiens ? Si de nos jours les villes apparaissent de plus en plus comme des lieux privilégiés de création de richesses, les politiques des collectivités territoriales ne doivent-ils pas comprendre que la politique culturelle est un atout dans une vision d’attractivité et de compétitivité économiques des territoires? Une gestion optimale du patrimoine culturel et naturel d’un territoire ne découle-t-elle pas d’une politique culturelle bien ancrée ? La commune de Jacmel représente aujourd’hui le fondement de la vie culturelle de la population du département du Sud-Est de la République d’Haïti. Ne doit-elle pas percevoir la culture ainsi que tous les équipements culturels qu’elle détient : Bibliothèque, école de musique, salle de spectacle, cité des sciences et de l’industrie, musée et sites monumentaux, comme des « RESSOURCES » pouvant faire accroître son niveau économique. Une politique culturelle conçue, exécutée avec et pour le territoire communal ne serait-elle pas la pierre angulaire du processus de mise en évidence des régions en Haïti ? La territorialisation de la politique culturelle à Jacmel est donc perçue comme l’ultime outil pouvant faciliter le classement de son fameux «CENTRE CULTUREL DE JACMEL » à la liste du patrimoine mondial dans une perspective de compétitivité interrégionale pour le développement du tourisme et la croissance économique et sociale.

1) Unesco, (page consultée le 09 février 2017) http://whc.unesco.org/fr/listesindicatives/1947/ 2) Laurier Turgeon, RAPPORT DE LA MISSION CANADIENNE SUR LA SAUVEGARDE ET LA MISE EN VALEUR DU CENTRE HISTORIQUE DE JACMEL, Port-au-Prince, 2009 Le Nouvelliste Haïti (page consultée le 30/01/2015) Ministère de la culture pourquoi faire ? http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/140443/Un-ministere-de-la-Culture-pourquoi-faire

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