Gonaïves, l’urgence environnementale

La ville des Gonaïves a connu en 2004 et en 2008, les pires inondations de son histoire. Des milliers de personnes ont été tuées, blessées ou portées disparues. Huit ans après, les survivants vivent toujours avec les séquelles des deux tragédies. Ils vivent aussi avec la peur de revivre le même scénario dans une ville des Gonaïves vulnérable.

Publié le 2017-01-27 | Le Nouvelliste

National -

Amiel Aimable, un enseignant de la localité de Desfontaines, première section communale, vit avec les séquelles du sinistre de 2004. Toute sa famille a été emportée par les eaux. M. Aimable ne s’en est pas totalement remis de cette tragédie qui lui a ôté ce qu’il avait de plus cher. Dans ses témoignages, l’émoi, l’amertume et l’affliction sont toujours présents. « Les eaux avaient emporté ma femme, mes deux enfants et ma belle-mère. J’avais retrouvé le cadavre de mon premier garçon. Pour les autres corps, les recherches s’étaient révélées vaines. Ce désastre m’a anéanti. C’est mon pire souvenir », a raconté M. Aimable, qui a également pleuré la mort d’une vingtaine d’élèves de son établissement scolaire. En 2008, Mme Cristella a perdu son mari, son seul appui. Au fond de cette mère au visage crispé, cette perte a créé un grand vide. Le soir du cyclone, Cristella a vu des cadavres frappés contre les murs de son abri. Elle a entendu des cris de désespoir. « Mon cœur battait la chamade. Je voyais la mort en face ce soir-là. Les pieds dans l’eau, sur le toit d’une maison, on n’a qu’à se confesser et attendre sa mort », a expliqué Critstella. Selon les chiffres officiels, en septembre 2004, la tempête tropicale Jeanne a tué plus de 3 000 personnes. C’était une première dans l’histoire de la ville. Quatre ans plus tard, les cyclones Gustave, Hannah et Ike ont fait 793 morts, 548 blessés et 310 disparus. La quinte, une source d’angoisses Dans les deux cas, l’inondation des Gonaïves résulte du débordement de la rivière Quinte qui draine les eaux provenant du bassin versant Ennery-Quinte. La dernière scène remonte à septembre 2008, lors des cyclones Hannah et Ike. Des crues majeures se sont produites sur cette rivière. Elle a quitté son lit et a ravagé la commune. Des dégâts considérables. Le bilan en perte de vies humaines aurait été plus lourd si la population n’avait pas appris la leçon de Jeanne. Depuis les deux dernières grandes inondations, la rivière Quinte est un porte-malheur. Elle se trouve actuellement dans un état déplorable. En raison de ses différentes brèches, elle est endommagée. Sa berge n’est plus préservée. A Mapou, sur la route nationale #1, l’eau commence à s’attaquer sévèrement aux gabions protégeant le pont. A n’importe quel moment, ces installations pourraient être emportées. En période pluvieuse, ce cours d’eau tourmente tous les citoyens. « Cette rivière nous hante. Elle a causé trop de dégâts dans les communautés », s’est inquiétée Edith, une survivante. Dans les deux inondations, elle a perdu plusieurs proches et des amis. Quelle leçon tirée ? Selon des techniciens, la ville des Gonaïves est plus que jamais exposée aux inondations. En dépit des alertes, aucune décision concrète n’est prise pour protéger la vie et les biens des citoyens. Le laxisme des autorités ne fait que favoriser les actions néfastes de la population sur l’environnement qui se fragilise de plus en plus. Les gens agissent comme bon leur semble sur l’écosystème. Ils construisent sur les ravines et détruisent les seuils (travaux de conservation de sol) pour réutiliser les roches dans des constructions. Les canaux de drainage deviennent des dépotoirs. Les deux principaux drains, Ceinture Biennac et ODPG, les canaux d’évacuation - en particulier le Mavignol - sont également dans un piteux état. Le coordonnateur technique de la protection civile dans le haut Artibonite, M. Faustin Joseph, dit croire que toutes les conditions sont réunies pour que Gonaïves reçoive la même quantité d’eau d’autrefois. « Rien n’est encore fait pour éviter cette catastrophe », a-t-il soutenu. Une remarque qui donne froid dans le dos. Lors des cyclones Hannah et Ike, les eaux ont monté jusqu’à six mètres de haut dans certaines zones, a rappelé le protecteur. Du point de vue cartographique, la ville des Gonaïves est un exutoire. Elle est située en amont du bassin versant Ennery-Quinte. Ces pentes d’une superficie de 70 000 hectares ne sont plus protégées. Leur végétation est clairsemée. En pareille situation, l’eau des pluies n’infiltre pas suffisamment le sol. Elles ruissellent vers la rivière Quinte, le principal cours d’eau de la commune. Celle-ci n’est pas curée depuis 2010. Elle est regorgée d’alluvions. Le morne Biennac, un sous-bassin versant important, commence à être transformé en bidonville. Ses actions entrainent souvent de graves conséquences. En septembre 2011, une roche s’est détachée et a endommagé plusieurs maisons dans la périphérie. D’un jour à l’autre, d’autres pourraient déplacer. Ces roches ont grossi et deviennent plus dangereuses. « Morne Biennac constitue un grand danger pour la ville des Gonaïves, a estimé M. Bentley Douceur, directeur régional de l’environnement. Il y a urgence. C’est un fléau à combattre. » L’exploitation abusive et désordonnée de Biennac augmente les risques d’éboulement, de glissement et d’inondation. Des autorités impuissantes À l’unanimité, les autorités départementales reconnaissent qu’il n’y a aucune possibilité de contrecarrer la dégradation environnementale à court terme. Elles ont fait savoir que cela exigeait un plan bien défini et de grands investissements. Toutefois, ces acteurs proposent des actions susceptibles de limiter les dégâts. Ils ont insisté sur la construction de lacs collinaires et de citernes familiales, la création de fermes-écoles et la mise en place d’une campagne de sensibilisation. Le directeur agricole départemental, M. Renaud Géné, croit qu’il est nécessaire de construire des infrastructures pouvant retenir les eaux de ruissellement. L’aménagement des bassins-versants et la correction des ravines sont également indispensables, a-t-il expliqué. M. Géné souhaite que la mairie prenne ses responsabilités. « Il faut un arrêté communal interdisant l’exploitation sauvage de la Quinte et des carrières de sable de Lapierre et de Morne-Blanc. Sinon les efforts seront inutiles », a estimé le directeur agricole. Le directeur environnemental de l’Artibonite, Bentley Douceur, souhaite le renforcement de l’éducation relative à l’environnement. « Il faut une campagne de reboisement, des travaux de conservation de sol et la maîtrise des eaux pour réduire les risques », a-t-il déclaré. Sur le littoral, lors des cyclones, le reflux des vagues inquiète. Le technicien projette d’implémenter un projet de plantation de mangroves. De concert avec la mairie, il espère lutter contre la coupe abusive des arbres et la mauvaise gestion des déchets. La ville des Gonaïves s’étend de manière anarchique. Les constructions se font n’importe où et n’importe comment. Le coordonnateur technique de la protection civile dans la région, Faustin Joseph, a plaidé en faveur de l’élaboration d’un plan d’aménagement territorial. Il souhaite également qu’une culture de protection civile soit développée dans les communautés.

Ce travail est réalisé avec le support de l’Association pour le Climat, l’Environnement et le Développement Durable (ACLEDD) grâce à l’apport financier de Earth Journalism Network (EJN).

Réagir à cet article