Existe-t-il une morale politique ? ( 1 de 2 )

Publié le 2017-01-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne « La politique n’est pas là pour faire le bonheur des hommes. Elle est là pour combattre le malheur et elle seule, à l’échelle d’un pays ou du monde, peut le faire efficacement. » André Comte Sponville Le politicien est celui qui recherche l’autorité à tout prix pour décider pour et au nom de la population. Cette autorité doit être limitée dans le temps ; c'est-à-dire qu’il détient un mandat. On est tenté de faire croire que l’objet de la politique est d'assurer le bien public et le bien-être collectif. En ce sens, son but serait sinon la morale, du moins moral. Mais d'un autre côté, la politique vise-t-elle autre chose que le pouvoir en lui-même et pour lui-même, c'est-à-dire investir de l’autorité pour décider et prendre des dispositions pour la conserver ? Et si oui, est-il possible de concilier en politique efficacité et moralité ? Il est intéressant de noter que quels que soient ses objectifs, la politique ne peut pas ne pas avoir aussi comme fin de les atteindre. Clairement, si le sujet sous-entend que le fait d'avoir pour fin la réussite s'oppose au fait d'avoir pour fin la morale au point de les considérer comme deux objectifs exclusifs l'un de l'autre, c'est qu'il faut comprendre " réussite " en un sens plus étroit. Réussir serait ici le fait d'avoir obtenu et conservé le pouvoir. Faire de la réussite la fin de la politique, ce serait donc faire du pouvoir et de son exercice la fin en soi de la politique plutôt qu'un simple moyen pour faire advenir un ordre social meilleur. On considère qu'il y a une organisation politique lorsqu'il existe au sein d'une société globale un processus décisionnel permettant de prendre des décisions collectives ayant un caractère obligatoire, résultant d'une obéissance consentie ou forcée à ces décisions. Les phénomènes politiques sont alors les phénomènes qui sont en rapport avec ce mode d'organisation et de fonctionnement des sociétés globales. En se situant dans cette perspective, on peut retrouver les diverses significations du terme politique désigné dans les langues anglaise et française, qui utilisent des termes différents : - le politique désigne le mode d'organisation qui vient d'être décrit, c'est-à-dire le mécanisme du processus décisionnel qui permet de prendre des décisions engageant la collectivité; - une politique désigne ensuite les décisions prises par ce pouvoir décisionnel, soit qu'elles concernent l'ensemble de la vie collective ("politique de gauche", "politique du Front Populaire"), soit qu'elles concernent certains secteurs déterminés de celle-ci (politique étrangère, politique économique, politique culturelle, etc.); c'est l'aspect du politique que les anglais désignent par les mots "policy" ou "policies"; - la politique désigne enfin la compétition et les conflits entre les individus et les groupes qui se développent pour contrôler le pouvoir décisionnel et orienter les décisions prises, tous aspects de la vie politique que les Anglais tendent plus ou moins à regrouper sous le terme "politics". Pour les uns, le pouvoir politique remplit cette fonction en cherchant à satisfaire l'intérêt de tous, par-delà la diversité des intérêts particuliers. Dans cette perspective, le rôle du politique est d'assurer la primauté de ce que l'on appelle, selon les vocabulaires, l'intérêt général ou le bien commun, dont tous les membres de la société sont en principe censés profiter. Telle est la conception du politique qu'a développée la philosophie politique classique depuis Aristote et que l'on retrouve dans la façon dont la pensée libérale conçoit par exemple le rôle du pouvoir politique. Pour les autres, le pouvoir politique contribuerait certes à résoudre les tensions et les contradictions collectives, mais il le ferait non pas en faisant triompher un illusoire intérêt général, mais en imposant des solutions qui satisfont certains intérêts particuliers au détriment d'autres intérêts particuliers, qui avantagent certains groupes sociaux au détriment d'autres groupes sociaux. Au lieu d'être un arbitre, le pouvoir politique serait un instrument permettant à certaines parties de la société d'imposer leur domination à d'autres. Telle est par exemple la thèse marxiste qui fait du pouvoir politique un instrument et un enjeu de la lutte des classes. La morale est l'ensemble des règles de conduite et des valeurs fondamentales qui, dans une société, déterminent les comportements à adopter ou au contraire à éviter compte tenu de ce que l'on considère comme désirable pour l'individu ou le groupe. La morale est donc ce qui concerne le bien en général et le bien public en particulier. Mais qu'est-ce que la réussite ? D'une façon générale, c'est le fait d'obtenir ce que l'on cherchait, de réaliser ses objectifs. Plus particulièrement, c'est le fait, pour une personne, d'avoir la richesse, la gloire, le pouvoir ou toute autre chose considérée comme socialement désirable. (réussite personnelle). Peut-on dire que la réussite (ou la morale) est l'objectif de la politique ? Se poser cette question, c'est s'interroger à la fois sur le sens de cette affirmation, sur sa légitimité et sur la réalité des faits. L'idéalisme de Platon Politique et morale peuvent être liées de deux façons : - la politique permettrait de faire régner un ordre social conforme aux principes de la morale; - le politicien lui-même, dans son action, devrait se conformer à ces principes. C'est cette conception de la politique qui est celle de Kant. Kant dit en effet que " l'être humain est un animal qui a besoin d'un maître ", car en l'absence de maître, il est incapable de se conformer à l'impératif moral. Mais pour pouvoir établir ce règne, le maître lui-même doit être soumis à l'impératif moral. Kant pense donc que la morale est la fin visée par la politique. Cette conception de la politique remonte à Platon. Platon dans La République dit que le but de l'État est de faire régner la vertu, c'est-à-dire d'instaurer une société juste. Une société juste, selon Platon, est une société dans laquelle sont respectées quatre qualités fondamentales : • la sagesse (amour et recherche du savoir); • le courage (force morale); • la tempérance(le fait de dominer ses passions); • la justice (pour Platon, la justice sociale = à chacun son rôle selon ses capacités). Mais pour organiser un tel État, il faut que les gouvernants eux-mêmes possèdent ces qualités d'où la thèse platonicienne des " philosophes rois " : S'il n'arrive pas, ou bien que les philosophes deviennent rois dans les États, ou bien que les rois ne deviennent philosophes et que ainsi le pouvoir politique et la philosophie se rencontrent sur la même tête, alors il n'y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les États. Cette conception de la politique n'est-elle pas utopique? Le réalisme politique de Machiavel Machiavel dans son livre Le Prince se demande " quelle est l'essence des principautés, comment on les acquiert, comment on les maintient et pourquoi on les perd". Pour répondre à ces questions, il étudie les faits et conclut à l'indépendance de la politique par rapport aux valeurs morales. L'important en politique est d'obtenir le pouvoir et de le conserver, et pour cela, tous les moyens sont bons. L'art politique, selon Machiavel, est au-delà du bien et du mal. Une faute politique est plus grave qu'un crime moral. Et le critère de la faute est l'échec. En effet, rien n'est pire en politique, pour Machiavel, que l'insécurité qui accompagne la faiblesse de l'État. Seul un pouvoir fort peut assurer la paix, qui est la condition de tout ordre moral. Et pour établir et maintenir la paix, tous les moyens sont bons. À bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent des vices et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être (...) Que le prince songe donc uniquement à conserver son état et sa vie. S'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l'apparence et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Cependant, quand Machiavel dit " que le prince songe uniquement à conserver sa vie et son état ", il fait plus que simplement affirmer que de fait la politique vise la réussite, il fait de la réussite un devoir pour le politicien. Autrement dit, réussir est ce que le politicien doit faire. Mais faire ce que l'on doit faire, c'est agir moralement, et avoir pour fin l'accomplissement de son devoir, c'est avoir pour fin la morale. Ainsi, en faisant de la réussite le devoir du politicien, Machiavel fait de la réussite un impératif moral. La politique aurait donc pour fin la morale en dépit de l'immoralisme des politiciens! Islam Louis Etienne Janv. 17

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