L’efficience de l’esclavage : une idée saugrenue

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2017-01-10 | Le Nouvelliste

Economie -

Le premier jour de l’an 2017, dans l’après-midi finissant, Télé-Timoun, chaîne 13, diffusa un film qui me rendit perplexe. Le réalisateur donnait à voir des images de la traite négrière. Le plus révoltant : le roi de la tribu africaine livrant lui-même aux marchands d’esclaves ses sujets. Les esclavagistes eurent tôt fait d’inventer leur vocabulaire : nègres, négrites et négrillons. L’exploitation de l’homme par l’homme. La justification du système esclavagiste est apportée par le capitaine du bateau : « Les nègres sont inférieurs aux blancs, ils viennent au monde pour nous servir ; les blancs ont été faits pour servir le bon Dieu.» Sans commentaire. Le lendemain, la chaîne 22, RTVC, diffuse un documentaire sur le même thème : la colonisation française dans les Antilles. La parole est, par intervalles, donnée à trois historiennes dont Christine Taubira et Odette Roy Fombrun. En toute logique, la révolte d’esclaves à Saint-Domingue culminera à l’indépendance haïtienne le premier janvier 1804. J’en étais là à ruminer mon amertume, ma frustration, à contenir ma colère sur le passé esclavagiste quand je pris connaissance de l’articulet suivant du Hors-série Le Monde diplomatique « Manuel d’économie critique» : « L’esclavage efficient.- En 1993, l’Académie royale des sciences de Suède honore du « prix Nobel» les économistes Douglas North (université de Saint-Louis) et Robert Fogel (université de Chicago), ce dernier pour avoir su « appliquer la théorie économique et les méthodes quantitatives» - pompeusement baptisées « climatériques» - à l’histoire. Dans une célèbre étude sur l’industrie du coton dans l’Amérique du XIXe siècle, Fogel avait défendu « la rationalité économique de l’esclavage» et conclu que c’était « un système de production efficient». « Grâce aux économies d’échelle, à la bonne gestion et à l’utilisation des facteurs travail et capital, l’économie esclavagiste du Sud avait une productivité supérieure de 35% à celle du Nord» (Time on the Croos – The Economies of American Negro Slavery, 1974). Les calculs de Fogel permettent enfin de démolir les mythes : les historiens traditionnels exagèrent lorsqu’ils parlent d’exploitation puisque « l’esclave type reçoit au cours de son existence 90% des revenus qu’il produit» ; il est aussi plutôt bien traité car, « tout comme le bétail», il est considéré par ses propriétaires comme un « bien de production économique» (The New York Times, 13 octobre 1993). Pour de telles inepties, Robert Fogel a été récompensé par le comité Nobel dont les membres étaient manifestement tombés sur la tête. Comment un penseur digne de ce nom a pu développer l’idée de l’efficience de l’esclavage et se sentir confortable dans son cynisme ? Alors qu’il eut été si simple pour cet économiste fumeux d’avouer que la non-rémunération du facteur travail a fait la richesse d’une classe de propriétaires. Leurs bénéfices ont été ainsi accrus. Mais de telles articulations sont vite jetées, avec leur auteur, dans la poubelle de l’histoire.

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