Ginette Michaud Privert : «Première dame, je joue un rôle »

En février 2016, Jocelerme Privert devenait le 57e président d’Haïti. Et Ginette Michaud Privert, la première dame de la République. Médecin de profession, chrétienne convaincue, mère de trois filles, Madame est d’une étonnante simplicité, d’un calme légendaire et d’une grande sagesse.

Publié le 2017-01-13 | Le Nouvelliste

National -

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir vous dire » demande-t-elle tandis qu’installée derrière son bureau, elle me fait signe de m'asseoir. L’air stressé, sourire un peu timide, mais accueillant. « Je suis le docteur Ginette Michaud Privert, médecin de profession, mère de trois filles, épouse de l’actuel président de la République. Et avant tout je dois vous dire que je suis une chrétienne convaincue. Une chrétienne protestante de foi baptiste » dit-elle simplement pour se présenter. Visiblement, la première dame Ginette ne fait pas dans les fioritures et n’aime se tenir qu’à l’essentiel. Alors, on insiste un peu, pour mieux découvrir celle qui arpente les allées du Palais National- de ce qu’il en reste- sans avoir l’air de s’en émouvoir outre mesure. Comme ses parents, Ginette est née à Port-au-Prince. Elevée à l'avenue Bolosse, elle commence ses études dans une école nationale, fréquente le Collège évangélique Maranatha jusqu’à la seconde, effectue la rhéto au collège Roger Anglade et sa classe de terminale au lycée des Jeunes Filles. Cycle secondaire achevé, Ginette s’inscrit et est admise à la Faculté de médecine de l’Université d’Etat d’Haïti où elle décroche son diplôme de médecin en 1984. « Etre médecin a toujours été un rêve d’enfant. Tous les gens du quartier qui me connaissaient, le savaient et s'y attendaient. En jouant avec mes amies, j’étais le médecin de toutes les poupées », explique-t-elle pour montrer qu’elle n’a pas suivi la tradition selon laquelle beaucoup de parents haïtiens veulent à tout prix que leurs enfants soient médecin. Mais qu'au contraire elle a fait son choix. C'est un trait de sa personnalité. Ginette a des convictions et s'y accroche. Rentrée à Port-au-Prince après son internat à Port-de-Paix, elle réalise une spécialisation en radiologie à l'HUEH. Séminaires et congrès à l'étranger lui permettent de mettre à jour sa formation académique. En 1994, elle ouvre sa clinique de radiologie. Pendant près de vingt ans, elle travaille comme radiologue pour le ministère de la Santé publique au Sanatorium, à l’Ofatma pendant 15 ans et pendant une dizaine d’années pour Food for the Poor. Depuis six ans, elle fait partie de la mission diplomatique de l’ambassade d’Haïti établie en République dominicaine. C’est de là qu’elle demandera une mise en disponibilité en 2016, lorsque son mari, Jocelerme Privert, accède à la présidence de la République. Femme, mère et épouse dévouée Ginette fait partie de ces femmes pour qui le bonheur du mari et des enfants est l'un des principaux objectifs de vie. En retrait de la vie publique, humble et modeste, elle s'occupe des siens, mène sa vie de femme, de mère de famille et d’épouse dévouée. Elle et Jocelerme se sont rencontrés en 1986. « A mon époque, on rêvait d’avoir à ses côtés quelqu’un qui est bien formé, on nèg ki fò », confie-t-elle fièrement, visiblement satisfaite d'avoir tiré un bon grain. Les deux se marient en 1988 et de leur union naissent trois filles. « Être l’épouse du président, pour moi, c’est un privilège que j’apprécie à sa juste valeur. En tant que compagne, je me contente d’être sa femme, d’être pour lui une conseillère quand il le souhaite, celle qui fait marcher la maison, celle qui s’occupe du bien-être familial. À ses côtés, j’ai toujours essayé de ne pas trop l'influencer ou du moins, de ne pas l’empêcher d’être ce qu’il veut être, bien au contraire de l’encourager. J’ai choisi de rester un peu en retrait pour lui laisser le champ libre. J'ai préfère rester dans les champs professionnels », confie Ginette, qui n'oublie pas de mentionner qu'elle a grandi, à un moment où le mouvement féministe était très en vogue en Haïti. C’est un choix qu’elle ne regrette pas. «Ceci était important pour l’équilibre de la famille» se justifie-t-elle. Si elle ne fait partie d’aucune organisation féministe, celle qui a passé toute son enfance à l’Eglise Bolosse est néanmoins très active au sein de son église, l'Eglise de la communauté à delmas 75, qu'elle fréquente depuis son mariage. Et là, elle travaille beaucoup avec les femmes. Madame la première dame Première dame ! « Je ne l’ai pas vue venir, celle-là. Ce n’est pas comme si mon mari avait été aux élections », s’écrie Ginette faisant ressortir l’aspect fortuit de la situation. « Pour être franche, avant, des amis me disaient : «Ton mari ferait un bon président. Mais je n'y avais jamais réellement pensé. C'est arrivé l'espace d'un cillement. Je suis rentrée en Haïti un vendredi dans la matinée, ça s'est passé pendant le week-end. Je n'ai même pas eu le temps de dire au revoir à mes collègues. Ce n'était pas prévu. La seule chose, durant toute la soirée où il y avait le vote, ma prière était : Seigneur, si tu penses que tout ceci est selon ta volonté, que cela se fasse. Sinon, il est encore temps que tu l'empêches », explique la première dame, qui ne badine pas avec sa foi en Dieu. Ainsi, quand vinrent les événements, elle n’a eu d’autre choix que d’y faire face. Puisque Dieu a voulu que cela arrive, je suis certaine qu’il ne me laissera pas tomber, s’est-elle dit. « Et je pense que jusqu'ici, je peux dire Eben-Ezer.... parce que quand je suis arrivée ici, on m'avait dit trois mois, puis quatre. Ce n'est qu'après le 14 juin qu' on a su qu'on allait rester jusqu'au 7 février. Et là, je me frotte les mains pour que le 7 février arrive et que je tire ma révérence », explique-t-elle avec empressement comme si elle serait délivrée d’un poids énorme. En effet, même si elle s’habitue, ses journées deviennent de plus en plus difficiles, plus compliquées. Des rencontres à n'en plus finir. Hélas! « Il y a des jours, je suis obligée de demander à ma secrétaire de me rencontrer à la maison pour boucler un travail». En plus de cela, elle a conscience d’être épiée, jugée, critiquée, appréciée aussi. Stoïque, elle encaisse. « Je sais que c'est normal, que quoi que l'on fasse dans la vie, il y a des gens qui vont aimer, d'autres non! Certains qui apprécient, d'autres non. L'important, j'essaie de faire de mon mieux pour être en paix avec moi-même. De toute façon, lorsque les gens viennent me rapporter tel ou tel commentaire, je réalise qu’ils n'ont aucun problème avec Ginette Michaud Privert, en tant que personne mais avec la première dame. Si je ne jouais pas ce rôle, on n'allait même pas parler de moi. Alors je me dis, sitôt que je ne serai plus là, on va m'oublier ». Au-delà de tout, elle choisit d’être en harmonie avec ses lignes et ses principes. « Les gens s'imaginent que parce que je passe quelques mois dans la cour du palais, parce que suis première dame je vais changer. Non! Je ne vais pas changer. Je ne vais pas changer mon style, ni ma façon de vivre, ni celle de voir les gens. Je ne vais pas changer de garde-robe. Je peux toujours y ajouter quelques tenues, mais ce sera toujours du même genre. Etre une première dame, pour moi, c'est une parenthèse de ma vie. C'est une chose à laquelle je n'avais jamais pensé! Tout comme je n'ai jamais pensé que je pouvais avoir quelqu'un en prison au Pénitencier. Quand c'est arrivé, je n'ai pas pleurniché, j'ai assumé. Et c'est ce que je fais encore» Pour elle ce qui est important, c’est le travail. Et depuis qu’elle porte ce costume, au jour le jour, elle tente de faire ce qu’elle sait faire. Le social. La politique étant loin d'être ce qui l'intéresse. Des visites en province pour des séances de clinique mobile, des dépistages pour le cancer du col de l'utérus à la prison des femmes, une réhabilitation de l’asile communal entre autres. Simple comme tout Cheveux coupés courts, lunettes à monture or, les pommettes rehaussées par un fard à joues pâle, du marron sur les lèvres laissent deviner qu'elle s'est fait un soupçon de maquillage ce matin. Mis à part ses boucles d'oreilles et son alliance, aucun autre bijou ne vient tenir compagnie à cette gentille robe bleue marine qu'elle porte. Madame aime la simplicité. Sur son bureau, outre la pile de chemises et d’enveloppes jaunes, son livre de Chants d’espérance et sa Bible sont bien en évidence. « Depuis mon arrivée ici, je commence la semaine avec une réunion de prière; des amis, des pasteurs viennent tous les lundis matin. » Un sachet de papita y traîne aussi. C'est sa sœur qui l'a préparé. Elle aime bien manger. « J’aime beaucoup cuisiner aussi. » Il faut compter le riz au pois congo vert et touffé de légumes avant toute autre chose parmi ses plats préférés. Outre son statut de médecin, Ginette, qui a entamé une maîtrise en droit constitutionnel et libertés fondamentales en République dominicaine, détient aussi un diplôme de haute couture. Comme sa mère, elle se plaît à coudre. « Je me confectionnais des habits. Je le faisais aussi pour mes amis. Et c‘était payant » annonce-t-elle fièrement. Grande fan de Pavarotti, d’Andrea Bochelli, Ginette est une grande mélomane qui écoute tous les genres de musique, notamment les chansons de Yole Dérose, de Ti Corn et de Jackito. Le cinéma, le théâtre, elle aime bien aussi. Mais cela fait longtemps qu'elle n'a plus le temps pour s'y rendre. Quant à la radio, elle a arrêté d'être une auditrice depuis belle lurette. « Je n'écoute plus la radio depuis l'époque où mon mari était directeur général de la DGI. J'écoutais des choses qui étaient tellement loin de la vérité ». Pour s'informer, elle préfère se rapporter au journal écrit. Les réseaux sociaux, elle les utilise aussi, mais prudemment. D’un calme légendaire, d’une patience frisant l’extrême tolérance, Madame Privert, née le 14 mars 1956, peut tout aussi être intraitable quand elle estime que son vis-à-vis a dépassé les bornes. Elle déteste le mensonge et adore être en contact avec les gens. Satisfaite de sa vie, tout ce qui manque à son bonheur, c’est une vie plus paisible, loin des projecteurs. La fin de ce mandat présidentiel, elle l’attend vivement. Que fera-t-elle d'ici là? « Je reprendrai mon poste en attendant de pouvoir prendre ma retraite. Que veut-on? Il faut bien travailler pour vivre», lance-t-elle gaiement, mais sérieusement.

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