Y aura-t-il un nouvel An ?

Bloc-notes

Publié le 2016-12-28 | Le Nouvelliste

National -

Ceux qui ont pris l’habitude de fermer les yeux sur les frustrations, les révoltes parfois mal exprimées qu’engendre le lourd tissu d’injustices et d’inégalités sociales sont optimistes et disent que tout se passe bien. Tout va très bien. Il faudrait réveiller pour eux la formule ironique du regretté Emile Ollivier quand un fat sûr de lui ou un paresseux de l’analyse sortait en sa présence quelque fausse évidence. Il levait la tête et répondait : « N’est-ce pas » ? Tout va très bien. N’est-ce pas ? Puisque Untel le dit. Mais celui-là, nous savons tous qu’il ne parle jamais dans sa bouche, que si un « blanc » lui affirme : « Vous êtes mort », docile, il signera lui-même son acte de décès puis creusera sa tombe et s’y couchera les pieds devant sans se poser la moindre question. Tout va très bien. N’est-ce pas ? Puisque Machin le dit. Mais celui-là, nous savons tous que les choses vont toujours très bien du moment qu’il parvient à mener ses affaires dans les conditions ordinaires : payer très peu de taxes et faire travailler ses employés dans les pires des conditions. Tout va très bien. N’est-ce pas ? Puisque tel est le souhait des bonnes gens qui ont toit et emploi et veulent revenir aux conditions « normales » de leur reproduction sociale et en ont marre des manifs, des contestations, et appellent au retour à l’ordre. Mais il suffit de regarder et d’écouter ailleurs que dans sa propre existence et ses souhaits de petit-bourgeois pour réaliser que (c’est bien le cas de le dire, qu’on pardonne la syllepse), justement, tout n’est pas rose. Rien ne va pour ceux qui estiment que cette continuité qui semble vouloir se mettre en place les condamnera à être encore plus pauvres qu’ils ne le sont déjà et que le mépris dont ils ont toujours été victimes ne fera qu’augmenter. Rien ne va pour ceux qui entendent dans certaines déclarations l’annonce d’une filiation sous forme de bâtardise qui promet à ceux qui battent déjà des mains une liberté totale d’augmenter leurs avoirs de n’importe quelle façon sans se soucier des autres. Depuis quelques années, nous sommes arrivés à l’impossibilité pour un ordre ancien de se perpétuer sans heurts. Nous avons produit ici de l’irréconciliable. Nous sommes allés trop loin dans la reproduction des inégalités, dans la culture des écarts sociaux et des signes de mépris. Ce qui est normal pour les uns ne l’est plus pour les autres. Et aucun des deux camps ne peut jouer honnêtement. Il n’y a pas de guerre propre. Un grand nombre de citoyens ont jugé que la scène électorale n’est pas le vrai champ de bataille. Une minorité y a cru sans y croire, tous sachant que l’autre est prêt à tricher et se réservant le droit de contester à tout moment l’arbitrage et le score. Quant aux élections, je ne sais s’il y a eu tricherie. Mais deux choses me semblent évidentes. Le Conseil électoral aurait dû, pour motifs d’apaisement et de transparence, accepter les propositions des contestataires. Cela aurait coûté quoi ? Quelques jours de plus ? Qu’est-ce que quelques jours contre un mandat pourri par cinq ans de contestation ? Le vice des dominants dans ce pays consiste à croire que l’autre finira toujours par se coucher. Or l’autre, depuis quelque temps, est fatigué de se coucher. La deuxième évidence, n’en déplaise aux Monsieur tout va bien, c’est que « la large et surprenante » victoire de Jovenel Moïse ne témoignerait pas de l’ampleur du mécontentement populaire. Ceux qu’elle viendrait conforter vivraient dans l’illusion. Le mécontentement croît, ronge, comme la mer dans le poème de Victor Hugo « la ville disparue » dont les personnages se réveillent un matin en réalisant que ce qu’ils avaient sottement pris pour l’éternité s’était brusquement effondré. Que faut-il souhaiter pour une année nouvelle qui a peu de chance de l’être ? Au hasard… Que les classes dominantes produisent une pensée, un savoir, même dans leurs propres intérêts. Aujourd’hui, elles n’ont plus d’intellectuels ni de penseurs, rien que des avocats marrons et des thuriféraires. Que les discours revendicatifs trouvent une articulation constructive. Ils ne reculeront pas, c’est certain, sur le terrain de l’expression. Mais qu’ils progressent sur le plan de l’organisation et des propositions. Tant de choses à changer et devenues de plus en plus insupportables pour la majorité de la population. Si ce pays ne prend pas le chemin de ce que Jaurès appelait un « réformisme révolutionnaire », il pataugera dans la décadence du même : tout pour quelques-uns, rien ou trop peu pour les autres ; un Etat qui n’est toujours pas au service de la nation ; une guerre permanente entre deux groupes de « moun sa yo » se détestant d’une manière de moins en moins cordiale… Et les années pourront se suivre sans rien apporter de nouveau. Mais au Centre de tabulation, comme ailleurs dans la société, tout se passe bien. N’est-ce pas ?

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