Bilan de la saison cyclonique de 2016, leçons apprises et perspectives d’avenir

Publié le 2016-12-29 | Le Nouvelliste

Société - Entre le 1er juin et le 30 novembre 2016 a eu lieu la saison des ouragans, autrement dit le passage de cyclones tropicaux dans l’océan Atlantique, selon la définition de l’Organisation météorologique mondiale. Cependant, avec le dérèglement climatique ou non comme El Niño ou autres, la saison cyclonique de 2016 a en tout cas commencé exceptionnellement tôt le 13 janvier, quand l’ouragan extrasaisonnier Alex a fait son apparition au sud des Açores malgré les eaux les plus froides et la circulation causant normalement trop de cisaillement pour la formation d’un cyclone tropical. Depuis 1960, en vue de faciliter la communication entre les prévisionnistes et le grand public concernant les prévisions, la surveillance et les alertes ainsi que pour classer ces phénomènes dans l’histoire des événements météorologiques, on attribue un nom à chaque cyclone formé dès qu’il atteigne le stade de tempête tropicale. Ce nom est tiré d’une liste préétablie contenant 21 prénoms masculins et féminins en usage dans la région, ces derniers sont alternés et classés par ordre alphabétique dans la liste (ex. Alberto, Alex, Florence, Erika, etc.). Et les noms se déroulent par la suite à chaque apparition d’une tempête. Si cette dernière évolue pour devenir ouragan, le nom est gardé jusqu’au désagrégement de l’événement. Si, dans une année quelconque, la liste des 21 prénoms est épuisée, la convention exige que l’on utilise l’alphabet grec pour continuer à la nomination des événements ainsi le 22e cyclone portera le nom de Alpha (cas de 2005). Tous les six ans, la même liste apparaît ainsi, la liste des noms pour la saison cyclonique de 2016 est identique à celle de la saison cyclonique 2010, sauf pour Igor et Tomas qui ont été retirés à cause des dégâts qu’ils ont occasionnés, et ont été remplacés par Ian et Tobias pour 2016. Pour cette dernière année, on a eu comme noms: Alex, Bonnie, Colin, Danielle, Earl, Fiona, Gaston, Hermine, Ian, Julia, Karl, Lisa, Matthew, Nicole, Otto, Paula, Richard, Shary, Tobias, Virginie, Walter. Dans le basin de l’Atlantique, la saison 2016 fut la première saison supérieure à la normale depuis 2012. Pour cette saison, on a connu 15 tempêtes nommées dont 7 ouragans (Alex, Earl, Gaston, Hermine, Matthew, Nicole, et Otto) parmi lesquels 3 étaient des ouragans majeurs (Gaston, Matthew et Nicole). Il est à rappeler que des prévisions de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration in USA) 12 à 17 tempêtes étaient nommées, dont 5 à 8 ouragans et dont 2 à 4 pouvant devenir des ouragans majeurs (août 2016). Il est à remarquer que 5 tempêtes nommées ont touché terre aux États-Unis au cours de 2016. La tempête tropicale Bonnie et l’ouragan Matthew ont frappé la Caroline du Sud. Les tempêtes tropicales Colin et Julia, ainsi que l’ouragan Hermine, ont touché terre en Floride et Hermine a été le premier ouragan à toucher terre en Floride depuis Wilma en 2005. Plusieurs tempêtes de l’Atlantique ont touché terre à l’extérieur des États-Unis au cours de 2016: la tempête tropicale Danielle au Mexique, l’ouragan Earl au Belize, l’ouragan Matthew en Haïti, à Cuba et aux Bahamas, et l’ouragan Otto au Nicaragua. La tempête la plus forte et la plus longue de la saison était Matthew, qui a atteint un maximum de vents de surface soutenus de 257 km/h (160 miles par heure) et est devenu un ouragan majeur pendant huit jours, du 30 septembre au 7 octobre. Matthew s’est intensifié le 30 septembre sur la mer des Caraïbes, passant au stade d’ouragan majeur, et est ainsi devenu le premier ouragan majeur dans cette région depuis Poloma en 2008. Il a touché terre en catégorie 4 en Haïti, à Cuba et aux Bahamas, causant d’importants dégâts et la perte de nombreuses vies. Il a ensuite touché terre, à nouveau, le 8 octobre au stade d’ouragan de catégorie 1 aux États-Unis près de McClellanville en Caroline du Sud. Matthew a provoqué des ondes de tempête ainsi qu’une forte érosion des plages, et a apporté plus de 250 mm de précipitations provoquant des inondations qui ont été responsables de la majorité des pertes de vie en raison d’inondations intérieures les plus importantes En Haïti, l’ouragan MATTHEW de catégorie 4 (sur l'échelle de Saffir-Simpson) a sévèrement touché plusieurs départements géographiques du pays, notamment la Grand’Anse, le Sud, les Nippes, l’Ouest, le Sud-Est et le Nord-Ouest. Il y avait des pluies diluviennes qui ont provoqué des inondations, de l’éboulement, des glissements de terrain et la mer a été grandement agitée. Le bilan des dégâts suite au passage de l’ouragan MATTHEW a été vraiment lourd, selon les représentants locaux de la PROMODEV, la presse et selon les autorités locales. On a enregistré des pertes en vies humaines, des centaines de blessés et des centaines de milliers de personnes sont devenues sans-abri. En outre, des maisons ont été détruites, des toits de maisons ont été enlevés, des plantations sont dévastées et des têtes de bétail ont été emportées. «La force de l’ouragan Matthew ainsi que le nombre accru de tempêtes ayant touché terre aux États-Unis durant cette saison ont été liés à de grandes zones de faiblesse exceptionnelle du cisaillement vertical des vents qui a résulté d’une crête de haute pression persistante dans l’atmosphère moyenne et supérieure sur la mer des Caraïbes et à l’ouest de l’océan Atlantique. Ces conditions, ainsi que les eaux très chaudes des Caraïbes, ont contribué à alimenter le renforcement rapide de Matthew », selon Gerry Bell (Ph.D.), prévisionniste pour la saison des ouragans, au Centre de prévision du climat de la NOAA. Avec Alex en janvier et Otto en fin novembre, la saison 2016 brise le record de la plus longue saison cyclonique dans le bassin atlantique devant la saison de 1981. En général, les prévisions d'activité des ouragans sont émises avant chaque saison des ouragans par des experts des ouragans comme Philip J. Klotzbach, William M. Gray et leurs associés de l'Université d'État du Colorado (CSU), par le National Weather Service de la NOAA, le Met Office et d'autres services spécialisés. En outre, le Tropical Storm Risk (TSR), un consortium public composé d'experts en assurance, en gestion des risques et en prévision climatique saisonnière à l'University College de Londres, a l’habitude de publier sur l'activité cyclonique saisonnière au cours de la saison 2016. Le Centre national de météorologie (CNM), de concert avec la Direction de la protection civile (DPC), avait lancé des épisodes de temps extrêmes durant la saison cyclonique 2016, dont une dizaine par rapport aux fortes pluies, et un autre par rapport au fort vent et de la houle d'alizé puis un autre par rapport au cyclone Matthew. Ainsi, les conditions météorologiques adverses qui se sont matérialisées durant la saison cyclonique 2016 sont: des onde tropicale/ fortes pluies, front froid, thalveg, dépression en altitude, tornade à Saint-Michel de l’Attalaye et le passage de l’ouragan Matthew. La plupart du temps, les cyclones majeurs touchent Haïti en général tous les 6 à 7 ans (cyclone Jeanne en 2004 et cyclone Georges en 1998). Mais le cycle de 4 ans pour avoir un cyclone majeur et violent devient sans doute une réalité si on considère Jeanne en 2004; Fay, Gustav, Hanna et Ike en 2008; Isaac et Sandy en 2012 et Matthew en 2016. La presqu’île du Sud du pays est généralement plus exposée aux effets directs des cyclones et tempêtes tropicales alors que le Plateau central est généralement plus protégé des vents dévastateurs. Néanmoins, les effets associés tels que les inondations et les glissements de terrain peuvent affecter le pays dans son intégralité à cause du niveau de vulnérabilité très élevé. Pour presque tous les pays de la Caraïbe, la saison cyclonique est une opportunité pour les gouvernements respectifs de mobiliser toutes les ressources disponibles tout en se focalisant sur des meilleures stratégies de planification avec l’implication de tous les acteurs locaux qu’il soit l’État, la société civile et les citoyens eux-mêmes. Car la gestion des risques de désastres est d’abord local. C’est pourquoi les cyclones n’ont pas fait d’énormes dégâts dans ces pays alors qu’en Haïti, c’est la catastrophe et, après un désastre climatique (cyclone, inondations, etc.), le bilan des dégâts est généralement supérieur à celui de Cuba, Jamaïque et même à celui de la république voisine. Plusieurs raisons peuvent expliquer les bilans négatifs de la gestion des risques en Haïti: 1) Plan de contingence cyclonique, qui est un outil transversal de planification et de préparation en cas de l’arrivée éventuelle d’un cyclone ou des inondations et autres aléas hydrométrologiques, inapproprié aux risques et aux situations locales. La méthodologie et le temps investi pour la préparation de ce plan ne sont pas conformes aux règles établies à l’échelle mondiale. Généralement, en Haïti, ces plans sont préparés en pleine saison cyclonique et ne subissent aucune validation par les acteurs concernés, voire sa diffusion aux secteurs. Ces plans n’ont pas été non plus testés à travers des exercices de simulation adéquats. 2) Absence d’un système national de surveillance météo et d’alerte précoce efficace avec le Centre national de météorologie (CNM) comme leader principal et catalyseur par excellence dans la diffusion des bulletins météorologiques et dans le lancement des niveaux de vigilance. L'État perd parfois le leadership de la diffusion de l’alerte, de nombreuses fausses alertes sont parfois diffusées, ce qui ont créé parfois des situations de panique généralisée. 3) Aucun secteur ne dispose d’un plan de préparation et de réponse aux crises qui a été testé convenablement. Le secteur privé des affaires et la société civile doivent avoir leur propre plan, par exemple les compagnies de téléphonie mobile doivent présenter à l’État leur plan pour le rétablissement de la communication au cas où son système subirait des dommages suite à une situation de désastre. 4) On se contente de parler de cyclone seulement au cours de la saison cyclonique; mais, parfois, les pluies diluviennes et la sécheresse occasionnent beaucoup plus de dégâts qu’un cyclone. Il faut alors développer des plans pour répondre à ces désastres spécifiques qui peuvent survenir pendant ou en dehors de la saison cyclonique. 5) Manque de travaux de prévention et de mitigation de risque: gestion des bassins versants, interdiction des constructions anarchiques dans les zones à risques, curage des rivières et des canaux de drainage, vaste campagne de sensibilisation et éducation du public sur les risques locaux tout au cours de l’année. 8) Manque d’engament et de volonté des autorités étatiques pour réduire la vulnérabilité du pays et protéger la population. Pas de provision budgétaire pour la prévention, la préparation aux désastres à tous les niveaux. Le système national de la protection civile vit toujours au dépens d’une communauté internationale. L’État prélève sur le salaire mensuel de ses fonctionnaires, soit 1%, pour constituer un fonds d’urgence afin d’assister les victimes en cas de désastre. Ces fonds sont gérés par le ministère de l’Économie et des Finances sans aucune procédure administrative formalisée. En général, chaque ministre et/ou direction départementale des Finances gèrent ces fonds selon leur propre gré. 9) Inexistence d’articles alimentaires, et non alimentaires (médicaments, de produits hygiéniques, de kits de construction, etc.) dans des zones stratégiques à travers le pays (cas des îles de La Gonave, La Tortue par exemple) afin de favoriser une réponse opportune et rapide. L’État ne connaît même pas les fournisseurs potentiels de ces articles, voire leur capacité à livrer des marchandises en cas de désastre sur un point donné du territoire. 10- Chaque gouvernement a sa perception de la protection civile, les autorités en général nient le Système national de gestion des risques et des désastres (SNGRD) en temps normal et s’y intéressent uniquement en cas de désastre. Ces autorités nient l’existence des structures déconcentrées de ce système et elles ignorent les brigadiers volontaires mais elles les exploitent en cas de désastre. 11- Inexistence d’un système de communication efficace autre que le téléphone cellulaire et l’Internet tributaire généralement des compagnies de téléphonie mobile, la Protection civile ne dispose pas d’un système de communication (HF, VHF, téléphone satellite) qui lui est propre. Il lui est alors difficile d’établir un bilan rapide de dégâts dans un temps raisonnable. Nous devons toutefois profiter quelques opportunités qu’a le Système national de gestion des risques et des désastres (SNGRD) comme la motivation et la contribution des médias haïtiens dans la sensibilisation et dans la diffusion des bulletins météo et des messages relatifs à la gestion des risques et des catastrophes, la construction des centres d’opération d’urgences par le gouvernement américain, la volonté des partenaires internationaux de supporter les structures du gouvernement haïtien, l’implication et la valorisation des structures de protection civile, l’intérêt qu’ont certaines organisations de la société civile et la diaspora haïtienne afin de participer dans le processus de prévention, de planification et de réponses aux conséquences des aléas climatiques en Haïti. En somme, les tempêtes tropicales et les ouragans sont une réalité saisonnière pour Haïti de juin à novembre. En outre, en raison de la déforestation généralisée dans tout le pays, la saison des ouragans comporte le risque d'inondation excessive, glissements de terrain et l'érosion des sols. Cependant, tandis que les ouragans ne peuvent pas être évités, le secteur agricole, grâce au leadership du ministère de l’Agriculture, devrait être en mesure d’atténuer l'impact des catastrophes naturelles sur les agriculteurs haïtiens. Des priorités devraient porter sur le renforcement de campagnes nationales de préparation aux catastrophes qui comprennent une forte représentation des collectivités territoriales, des agriculteurs et des femmes rurales; la sensibilisation et l’implication des médias dans les zones rurales sur la diffusion de l'imminence des tempêtes tropicales et des ouragans; la promotion de produits locaux dans la distribution alimentaire destinée à nourrir les populations souffrant d'insécurité alimentaire et les victimes de désastres naturels; la constitution de stocks décentralisés d'approvisionnement des réserves alimentaires produites localement. Des formations concrètes pour les agriculteurs et communautés rurales pourraient inclure de mesures de sécurisation des cultures et du bétail avant l’arrivée des cyclones, inondations, etc. Il est aussi indispensable d’établir des plateformes de dialogue avec les producteurs et les leaders communautaires afin de mieux cibler leurs besoins. Il convient, dans un contexte de résilience, de donner la priorité à la production de denrées alimentaires pour la consommation locale et soutenir les initiatives qui aident les agriculteurs, en particulier les femmes, à mieux produire les cultures vivrières qui peuvent nourrir leurs familles et leurs communautés. Enfin, dans son Briefing sur le développement en Haïti tenu en février 2013, la PROMODEV (Promotion pour le développement) a attiré l’attention des autorités du gouvernement et celle de la société civile sur les jeunes et sur le rôle du citoyen comme moteurs en termes de perspectives d’espoir. Ainsi, de toutes les opportunités qui s’offrent à un pays comme le nôtre, la jeunesse de la population et l’éveil de la conscience citoyenne constituent des atouts extraordinaires. Pour exploiter un tel capital social, à côté de la précarité du capital naturel et du capital financier, il faut, pour avancer vers le développement durable, mobiliser la nation et les forces productives en couplant le service civique avec l’intégration des entreprises paysannes à l’économie nationale.

Talot BERTRAND, ing-agr. Spécialiste en éducation relative à l’environnement Secrétaire général de la PROMODEV Phones : (509) 2230-9998 ou 2817-9998 (Bureau) / (509) 3733-5953 (Cellulaire) Skype : bertrand.talot E-mail : talotbertrand@gmail.com Si Auteur

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