Gestion de déchets

Recycler du savon pour réduire l’impact environnemental, une première en Haïti

Revendiquant le statut de première plateforme hôtelière environnementale d’Haïti, Anacaona est avant tout la première entreprise sociale de recyclage de savon à travers le pays. Entre 35 et 40 hôtels font partie de cette plateforme. Des hôtels de Port-au-Prince, de Jacmel, sur la Côte-des-Arcadins et de Cap-Haïtien. Initiative de deux femmes, Laure et Mélanie, qui ont toutes les deux travaillé pour des ONG auparavant, l’entreprise propose donc des alternatives de recyclage.

Publié le 2016-12-26 | Le Nouvelliste

National -

En Haïti, il existe des entreprises qui produisent du savon soit de façon artisanale soit en grande quantité pour les petites marchandes de savon de lessive. Mais personne ne recycle. C’est ce qui explique, en grande partie, pourquoi le stand d’Anacaona, parmi la trentaine de stands des exposants qui présentaient leurs solutions alternatives à Kenscoff le samedi 22 octobre, a fait sensation. En effet, les participants à la deuxième édition du Village Alternatiba, une initiative d’Action Francophone pour l’Environnement (GAFE), étaient donc témoins d’une démonstration sur place de fabrication du savon recyclé. Petite contribution originale à la gestion de déchets. En phase avec l’objectif premier d’Alternatiba, qui vise à faire connaître des projets et mouvements locaux proposant une alternative concrète à la lutte contre les changements climatiques en Haïti, Anacaona voue presque un culte au biodégradable. « Nous avons choisi volontairement de ne pas utiliser de plastique parce que comme produit revendu qui reste en Haïti ou qui part pour l’étranger, on aimerait essayer même si c’est en petite quantité de réduire les déchets, limiter l’impact environnemental », a fait savoir Laure Bottinelli, fondatrice d’Anacaona. Avant de renchérir qu’ « il y a des entreprises en Haïti qui fabriquent de très jolis savons mais ils le mettent dans du plastique […] On essaie de réduire notre impact négatif sur l'environnement» parlant le plus possible. » « Quand on sait qu’il y a 20% des déchets qui sont ramassés à Port-au-Prince et qu’on vit avec 80% des déchets dans la rue. Et on se dit sans doute qu’une partie de ces déchets, c’est du savon », a, pour sa part, signalé sa collègue franco-suisse Mélanie Geiser. Cette dernière a ensuite expliqué que les premières démarches étaient d’abord orienté vers les hôtels car l’idée était d’y récupérer le savon usagé, la matière première, recycler une partie pour la vente et l’autre partie pour le distribuer gratuitement dans les écoles. « Le projet ne marche que si au départ la matière première est disponible », a-t-elle fait remarquer d’un ton pragmatique narrant comment des contacts ont été ainsi noués avec les grands, les moyens et les petits hôtels sur différentes zones pour savoir s’ils seraient intéressés à leur donner gratuitement la matière première. « Le standard international veut qu’un savon usagé se doive d’être jeté à la poubelle pour des raisons d’hygiène. Et, il y a des hôtels qui respectent énormément les règles d’hygiène qui tous les mois jettent du savon à la poubelle », a déclaré Mélanie Geiser confiant que c’est de là cette idée pour l’environnement leur est venu. Un modèle qui a fait ses preuves ailleurs. Pour avoir séjourné plusieurs mois en Asie du Sud-Est à titre personnel à partir de juillet 2015, Laure Bottinelli a eu l’opportunité de s’informer sur des entreprises de recyclage de savon qui existaient déjà en Inde, à Bali et au Cambodge. « En décembre, j’ai appelé Mélanie pour savoir si elle voulait rejoindre l’aventure », s’est souvenue cette dernière rappelant qu’en 2014, Haïti a été en plein essor touristique. Il y avait une offre de 25% du tourisme et, conséquemment un fort taux d’occupation dans les hôtels. « Il y avait un potentiel qui était là pour ce que nous voulions faire », a-t-elle précisé. En Asie, a remarqué Laure, c’est différent. Ce ne sont que des ONG à but non lucratif et ce n’était que la redistribution dans les écoles. « Mais avec Mélanie nous avions envie de quelque chose de différent pour Haïti. Nous voulions continuer à travailler avec les gens mais différemment. L’entreprise nous permettrait donc de faire ces savons et de les vendre », a expliqué Laure, spécialiste en eau hygiénique et assainissement. Grâce à l’argent de la vente, se réjouit-elle, nous pouvons payer nos employés, acheter des produits respectueux de l’environnement. Un empire de femmes Plus d’un an après, Laure se rappelle, comme si c’était hier, la genèse du projet qui est né à la suite de sa participation en 2015 à un MOOC (un cours en ligne) dispensé par l’école de commerce parisienne HEC Paris – le cours devenir entrepreneurs du changement – dont l’objectif était de susciter la réflexion sur comment partir d’une idée pour concrètement monter une entreprise sociale. \r\n\r\nVenant toutes les deux du milieu ONG, elles travaillaient à Jacmel, elles ont tout plaqué pour se lancer dans cette nouvelle aventure. « Créer son entreprise sociale demande beaucoup d’investissements au départ », avertit Mélanie Geiser qui, avec sa collègue, s’est révélée avoir plus d’un tour dans son sac. Elles ont donc fait une levée de fonds via un site internet. Elles ont levé 23 mille dollars, ce qui leur a permis de louer un endroit, d’acheter une voiture et de se payer leur premier salaire. En tant qu’association de femmes, de l’aveu de Laure, Anacaona travaille avec des femmes qui ont des enfants, qui n’ont pas de mari et qui n’avaient pas de revenus avant. Ces femmes sont parents avec des employés des hôtels faisant partie de la plateforme d’Anacaona. Ces employés sont donc très contents de participer au projet. « Au lieu de mettre le savon dans une poubelle, ils les mettent dans un sachet », déclare Laure dans un large sourire avant de souligner que le chauffeur-logisticien qui va faire la collecte du savon dans les hôtels est pratiquement le seul homme de l’entreprise. Une fois que le savon arrive à notre atelier, affirme Laure, il est dans un premier temps stocké et trié puisqu’on a récupéré différentes couleurs ainsi que différentes qualités de savon. « La première étape est l’étape d’assainissement. On enlève la couche superficielle, la première couche, celle qui est surtout utilisée lors de la baignade », détaille ensuite cette dernière montrant du doigt Judith en train de se livrer à cette opération au moment de notre visite. Après, Judith chlore le savon avec un dosage précis d’eau et de chlorox. Elle le met à sécher, ensuite le savon est râpé jusqu’à ce qu’il se convertisse en poudre. « Toutes ces étapes sont suivies en Asie », glisse Laure sous l’œil bienveillant de Judith. Pour la 3e phase d’assainissement, on ajoute du chadèque, car le chadèque à 95% est antibactérien. « Et, cette phase-là n’existe pas en Asie », fait remarquer fièrement Laure. Le savon est mis dans une machine, après il est mis à sécher pour être enfin découpé. Pas moins de six variétés de savons sont donc ainsi produites dans l’atelier à Delmas (fleur amande douce, safran miel bergamote, café, agrume, moringa et grenadia). Lors de notre visite, elles en étaient à leur première vente et croisaient leurs doigts dans l’attente d’une deuxième ou d’une troisième vente. Perspectives à moyen et long terme « Nos perspectives par rapport au savon sur du moyen terme c’est d’augmenter notre couverture dans le pays de pouvoir être dans plus de boutiques, de pouvoir être dans plus d’endroits. Là maintenant nous sommes dans [les boutiques] quelques hôtels mais dans les mois qui viennent nous aimerions nous développer », a dévoilé Laure, très optimiste pour le coup. Parallèlement, les deux patronnes sont en train de réfléchir à l’idée d’étendre leurs activités à d’autres pays de la région, notamment en République dominicaine où la matière première abonde. « L’idée est de garder le centre névralgique ici en Haïti, c’est là que nous voulons créer des emplois », soutient Laure. Si jamais l’idée prend corps, pourquoi pas en 2017, elles aimeraient travailler, disent-elles, avec les Haïtiens vivant en République dominicaine dans des situations très précaires.Le plus qu’on a de gens dans les hôtels, indiquent-elles, le plus qu’on récupère du savon. D’où l’importance pour qu’Haïti se stabilise et que les touristes commencent à revenir. Maintenant, il y a un fort taux d’occupation des hôtels mais cela est dû à Matthew. « Quelque chose de négatif », estiment-elles, sachant que leur entreprise dépend d’une entreprise très fragile.

Ce reportage est réalisé à l’initiative de Panos Caraïbes et l’Association pour le climat, l’environnement et le développement durable (ACLEDD) pour sensibiliser la population sur les effets du changement climatique.

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