Septentrional

Histoire,Mémoire et Patrimoine (3 de 3 )

Publié le 2016-12-13 | Le Nouvelliste

Société -

Islam Louis Etienne « La véritable grandeur d’un homme ne se mesure pas à des moments où il est à son aise…mais lorsqu’ il traverse une période de controverses et de défis.» (Martin Luther King) Il y a plus de cinquante ans, à force de travail, de volonté, de ténacité, d’un incroyable dévouement, de sacrifices inouïs consentis par deux jeunes garçons de moins de vingt ans, de renoncement presque total aux biens et satisfactions de ce monde, ils sont parvenus à réaliser l’inimaginable et même l’impensable. Plus de cinquante ans pour réfléchir, rassembler, réunir, composer, archiver ; gérer, créer, amuser et faire danser tout un peuple à travers tous les clubs du pays et certainement d’autres peuples dans d’autres parties du monde, et accumuler une documentation musicale multiforme et exceptionnelle qui prendra avec les années une valeur inestimable. Plus de cinquante ans pendant lesquels ont été expédiés de cette modeste et petite ville du Cap-Haïtien , la deuxième ville du pays ,des centaines de compositions contenant des rythmes variés qui sont allées se répandre aux quatre coins du monde en faisant connaître Haïti , sa culture et sa musique. Plus de cinquante ans de vie sacrifiée pour concrétiser un rêve et bâtir une citadelle Plus de cinquante ans d’un labeur quotidien passionnant, de tous les instants, pratiquement sans trêve ni répit, sans aucun support ni d’ouverture significatifs, ingrats souvent, décourageants parfois, désespérants certains jours ! Mais aussi plus de cinquante ans d’enthousiasme et de certitude de mener le bon combat ; de donner de grandes satisfactions tant sur le plan personnel que collectif et de rentrer dans la mémoire collective de toute une nation. On peut dire, sans aucune exagération, qu’ils ont contribué aussi puissamment à la revalorisation du courant musical et du métier de musiciens si longtemps méprisé dans le pays qui n’a cessé de s’accroître depuis cette vingtaine d’années, par la création et le développement de nombreuses groupes musicaux ; de nombreux stations de radio et de studios d’enregistrement, des maisons de disques importantes en volume et de toute une industrie qui s’articule autour de la musique. On peut aussi affirmer que cette imprégnation des esprits n’est probablement pas étrangère au renouveau de l’élan contrerévolutionnaire qui s’est manifesté dans la multiplication de diverses initiatives entreprises par l’orchestre Septentrional qui ont fait tache d’huile dans les annales musicales haïtiennes. Tassy et Ulrick sont des gens très modestes et très humbles qui n’auraient pas beaucoup aimé que l’on parle d’eux. Pourtant, il faudra bien un jour que l’intelligence capoise en particulier et l’intelligence haïtienne en général leur élève une stèle ou un buste en remerciements de tout ce qu’ils ont fait pour elle et pour la musique haïtienne. C’est en grande partie à travers l’orchestre Septentrional qu’ils ont réussi à faire connaître et sortir de l’oubli certains rythmes et certains grands noms de la musique haïtienne. C’est grâce à eux, à leur constance dans l’effort, à leur travail acharné, et à leur foi inébranlable qu’on a pu inscrire dans le patrimoine culturel haïtien quelques œuvres immortelles de qualité qui l’ont enrichi et embelli. C’est grâce à eux, à leur conviction et leur détermination que, depuis plus de cinquante ans, l’orchestre Septentrional est toujours en vie. En un mot, ce sont eux qui ont mis en application pour notre époque ces propos que tenait au siècle dernier saint Antoine-Marie Claret : « On peut dire que la musique est la nourriture de l’esprit. Si on donne au corps une alimentation saine, il se portera bien ; si on lui fournit des mets avariés, il éprouvera de très grands malaises. Il en est de même pour la musique. Celles qui sont de bonne qualité et adaptées aux mélomanes produisent d’excellents effets ; les mauvaises, au contraire, détruisent la foi et corrompent les mœurs. C’est d’abord l’entendement qui s’égare, c’est ensuite le cœur qui se corrompt. De nos jours, il importe plus que jamais de faire circuler de la bonne musique. Rien n’était donc plus nécessaire, ni plus urgent, ni plus important dans le pays que de faire circuler de la bonne musique avec de bonnes paroles quand on sait à quel point les entendements s’égaraient et les cœurs étaient corrompus ! » Michel Tassy : le vénérable Ils sont légion les personnalités qui ont marqué l’histoire de ce pays de par leur action, leur détermination et leur dévouement en faveur d’une cause juste et noble d’intérêt public. Ces différentes personnalités ont mené tous les combats et ont lutté sur tous les fronts à leur manière pour l’avancement du pays. Dans la logique d’un devoir de mémoire, on a décidé de parler d’un de ces grands hommes qui a le plus marqué l’histoire de l’art et de la musique haïtienne de ces 50 dernières années. Il s’agit bien sur de Michel Tassy, le vénérable. Nous vivons dans un monde qui rend hommage à son propre type de grandeur et produit son propre type de héros. Les regards sont tournés vers des personnalités fortes, indépendantes, indomptables ou encore des célébrités prestigieuses qui avaient aidé à façonner l’histoire parce qu’elles se sont fait remarquer par leur vie inspirante. Il est vrai que les héros du monde ne restent pas trop longtemps dans les mémoires. Néanmoins, nous sommes toujours en manque de champions et de personnes à réussite exceptionnelle. Ce que nous qualifions d’extraordinaires, de remarquables et d’inhabituels peut devenir historique. On doit faire pour cela des efforts suivis dans les petites choses de la vie quotidienne. Précisément, ce sont les mille et un petits actes de services et de sacrifices qui font que l’on donne ou que l’on perd sa vie pour aider les autres à grandir ou pour aider une œuvre à cheminer. Tassy est un échantillon exemplaire de discipline, de croyance, de persévérance et de longévité. Il est un grand nom de l’histoire musicale du monde. Un homme qui a crée l’ambiance dans tous les milieux mondains du pays et dans certains continents. Il est un homme hors du commun, sincère et surtout fidèle. Il a le sens de la générosité et de la parole donnée .Tassy est un défenseur farouche de Septent et un défenseur acharné de la culture nationale, un patriote conséquent et respectable qui a pris du temps pour construire sa notoriété. Il est devenu un héros national alors qu’il a commencé comme un anonyme et un illustre inconnu. Il a été guidé et soutenu dans tout son parcours par son grand ami et mentor Roger Colas. Il lui a appris à gérer le mieux qu’il pouvait les problèmes ordinaires de la vie quotidienne, à se relever après un échec et à persévérer au milieu des difficultés incessantes de l’existence, surtout si elles contribuent au progrès, à l’avancement et au bonheur de son groupe et qu’elles garantissent son propre salut. Tassy est un homme de son temps. Il a su tenir en respect ses contemporains et ses collaborateurs, il a développé un goût particulier pour la résistance. Il est un homme pour lequel le passé a une importance capitale. C’était avec honneur, fierté et dignité qu’il se considérait comme le deuxième plus ancien chanteur du monde. Il est mort sur le champ de bataille. Il a marqué la discographie de Septent avec sa voix et son style et la musique haïtienne avec son endurance. Les lecteurs devront peut être essayer de chanter 300 jours pendant une année pour apprécier la performance d’un homme qui a chanté pendant 52 ans au sein d’un même groupe sans interruption. Il n’a rien à envier à quiconque ici ou ailleurs. Sa réputation n’a pas de prix et elle est bien ancrée dans sa foi qu’il a été un grand chanteur évoluant dans un orchestre prestigueux. Il est né le 29 septembre 1944. Il a commencé avec Septent le 4 novembre 1963 au Borgne. Il est mort le 29 juin 2015 a l’hôpital DASH du Cap-Haïtien. Ulrick Pierre-Louis : le maître d’œuvre Ulrick Pierre-Louis est un homme à multiple facettes. On a toujours vanté ses qualités de musicien extraordinaire, de compositeur hors pair et d’arrangeur hors du commun mais on a toujours ignoré ses qualités d’hommes d’affaires et de gestionnaire. Il faut certainement une intelligence en affaires pour mettre les gens ensemble et les gérer pendant plus d’un demi-siècle. Plus généralement, on appelle homme d’affaire, des personnages associés à l’argent, au commerce et à certaines responsabilités sociales. Ils administrent leur commerce et jouissent des profits qu’il génère. Ulrick est l’une des personnalités les plus influentes et les plus pragmatiques dans toute l’histoire de la musique haïtienne. Il est une figure emblématique considérée comme l’un des tous derniers créateurs, l’un des apôtres les plus marquants et les plus charismatiques de l’évangile musical haïtien au cours du siècle passé.- Il a concrétisé ces paroles de ses professeurs au Lycée Philippe Guerrier : «Bâtissez des citadelles dans les nues. »Lors des festivités marquant le 20e anniversaire de Septent, Edouard Berrouet, l’un des notables de la ville, fondateur de l’Orchestre Philarmonique du Cap-Haïtien, disait d’Ulrick : «Il est connu et reconnu par sa ville natale, jalouse de sa renommée et de sa gloire par Port-au-Prince, la capitale qui l’a proclamé le 1e maestro de la République ,par-delà nos frontières, chez nos voisins dominicains qui ont apprécié sa valeur. Plus loin, hors de nos rives, dans ces îles ensoleillées où il a été transmettre le message de notre art. Plus loin encore, aux pays de jazz ou New York et Chicago l’ont acclamé. Plus loin toujours, au Canada, pays des neiges où il a été transmettre la chaleur de la musique tropicale (…) »- Il est réputé célèbre parce qu’il fut un entrepreneur plein d’abnégation fructueuse, thésaurisant et accumulant avec une rare maîtrise un talent remarquable et un mystérieux savoir empirique , la multiplication et la diversification des revenus pour donner satisfaction à tout le monde sans perdre de vue le projet majeur : «Laisser à la postérité une structure musicale viable et digne d’un homme de sa trempe. » Il est un visionnaire, un coq de race, un entrepreneur de classe qui a rapidement compris qu’il doit faire beaucoup plus que les autres, qu’il doit aller plus loin que les autres s’il veut laisser une œuvre durable et pérenne à la prosterité.L’orchestre Septentrional est non seulement l’une des plus belles histoires de réussite musicale du pays mais aussi du monde avec une longévité qui s’identifie à la traine de la mariée. Il est un modèle pour quiconque souhaite entreprendre une carrière musicale. Son nom doit être sur les lèvres de tous les Haïtiens ; et pas un jour ne doit passer sans dire merci à ce grand manitou pour cette œuvre colossale qui déchaîne passion et supputation. Ulrick n’a pas inventé la musique. Il n’a pas été non plus le premier maestro d’un orchestre haïtien, ni celui qui a changé le panorama musical haïtien. Il a par contre été le plus ancien et le plus âgé parmi les maestros haïtiens en activité ; le compositeur le plus prolifique de la musique populaire de dance haïtienne et aussi l’un des plus raffinés. Ulrick est une figure marquante, un musicien incontournable doublé d’un homme d’affaires expérimenté, un échantillon unique dans le domaine de l’art et de la culture nationale que le pays produit chaque cent ans ; un général qui a dirigé ses troupes sur les champs de bataille jusqu’au soir de sa vie. Il est l’un des plus grands noms de notre histoire musicale. Un homme extrêmement sympathique, amoureux de belles femmes et de roses qui a pris le temps de vivre et de connaître le pays. Il possède un sens très poussé de l’équilibre et une capacité remarquable pour remonter le courant. Il refuse de se laisser abattre par une défaite. Il s’est battu toute sa vie pour construire l’édifice Septentrional. Sa parole agit comme une cravache, une matraque qui étourdit, une épée qui va doit au cœur de l’adversaire, un évangile qu’on ne cesse de répéter. L’histoire a retenu qu’Ulrick Pierre-Louis est l’un des géants que la musique haïtienne n’ait jamais produit. Il est né le 22 septembre 1928. Il est mort le 2 Septembre 2009 à l’hôpital Saint-François de Sales à Port-au-Prince après avoir passé 55 ans comme musicien de Septent et 53 ans comme maestro où il a succédé à Jean Meneau. Il a dirigé les destinées de l’orchestre Septentrional à partir de la deuxième année de sa fondation et ce jusqu’en 2003 avec une coupure de 5 mois, soit de février à Juin 1955. Il émigra à la capitale où il assura le rôle de premier saxophone de la ligne des hanches du Groupe Riviera hôtel dirigé par Guy Durosier. Il démissionna de son poste le vendredi 3 juin et rentra immédiatement au Cap-Haïtien. Dès le lendemain samedi 4 juin 1955, il entreprit la révolution de 1955 en intégrant le groupe Pierre Lochard comme saxophoniste alto, Gérard Monfiston comme chanteur, Louis Etienne (loulou) comme pianiste et l’immortel Roger Colas comme chanteur. Au cours de l’année 2003, il a eu un accident cardio-vasculaire (ACV) qui l’obligea à mettre fin à sa carrière musicale et à passer le flambeau à son successeur.- En 1942, il était guitariste du trio Symphonia. Deux ans plus tard, soit en 1944, il prit les commandes du trio Astoria avec Jacob Germain et Jacques Mompremier. Ce trio a été invité à s’associer au quatuor Septentrional pour animer le bal du 18 mai 1948 commandé par le groupe Aurore présidé par Me Magny au Cercle Primevère du Cap-Haitien. Après le succès colossal qu’ils ont connu, ils ont été réquisitionnés par Madame Duvivier Cazalès pour animer deux soirées champêtres à Plaine-du-Nord et à Limonade. Sur demande générale, ils ont animé une troisième soirée improvisée à Limonade qui a été des plus extraordinaires. C’est à leur retour à 4 h 20 du matin le 27 juillet 1948 que le jazz Septentrional fut crée. Ulrick Pierre-Louis, le plus jeune parmi ses pairs, était du nombre. Cet homme a vécu et vivra longtemps encore dans la mémoire des mélomanes haïtiens pour avoir su tenir bien haut le flambeau sans jamais faillir. Il a su traverser avec sa barque cette mer tumultueuse qu’a connu le pays sous le règne des Duvalier sans naufrage et sans laisser de plumes. Il a pu aussi non seulement traverser la mer Rouge mais encore entrer en grande pompe à Jérusalem. C’est réellement un homme du Nord. Gérard Laurent, parlant de l’homme du Nord, disait: «Gonflé de fierté, nanti d’un nationalisme de bon aloi, il se montre comme son roi, hardi dans ses démarches, superbe dans son prestige, toujours drapé dans sa dignité. » Le profil des titans Islam Louis Etienne Septembre 16

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