Septentrional

Alfred Moïse :L’un des derniers atouts de sa génération

Publié le 2016-08-19 | Le Nouvelliste

Société -

Islam Louis Etienne L’orchestre Septentrional est une institution de service qui produit de la musique pour vendre. Sa survie dépend uniquement du public qui doit consommer ce produit moyennant qu’il soit de bonne qualité. Cette notion de qualité met en évidence le rôle prépondérant joué par le compositeur qui doit tout faire et tout concevoir jusqu'à offrir le produit final au consommateur. En composant, l’artiste vend d’abord son image, ses idées et ensuite son style. Lorsque le produit est consommé, il donne du relief et de la visibilité à l’orchestre et, le plus souvent, sans offrir aucun coefficient personnel au compositeur. On connaît la chanson mais on ignore le nom du compositeur. C’est le côté ingrat du travail : on fredonne la chanson, on identifie l’orchestre mais on ignore le nom du compositeur. Il faut maintenant un petit exercice, messieurs les animateurs, n’annoncez plus la chanson sans y associer le nom du compositeur. Vous rendrez certainement un service utile à la collectivité et vous aiderez aussi à garder vivant le nom de celui qui a fait chanter ou dancer. Autrement, si le compositeur est déjà mort et si la chanson ne se trouve sur aucun compact disque, le compositeur est jeté aux oubliettes. Ce travail d’identification est nécessaire pour retenir et populariser le nom du compositeur. C’est aussi la seule façon de dire combien on a apprécié le travail réalisé. Le musicien Alfred Moïse, arrangeur et compositeur de plusieurs pièces importantes et immortelles, a été victime de cette négligence. Il est mort depuis décembre 1986 mais ses œuvres nous empêchent de l’oublier. Il a fourni un travail remarquable digne d’un musicien de grande classe. Il a su joindre l’utile à l’agréable en chantant tous les thèmes de la vie nationale sans être ridicule. Ses collaborateurs disaient qu’il n’était pas un musicien mais un génie pour la facilité et la finesse avec lesquelles il composait. Il ne créait pas une musique savante mais une musique populaire de danse avec des accords et des paroles faciles, à la portée du commun des mortels. Ses chansons occupent aujourd’hui encore tous les espaces et inondent tous les couloirs. Elles sont reprises aussi bien par les intellectuels et les gens de bureau que par les illettrés et les gens de la rue. Le travail de Frédo a dépassé les frontières et a appris à d’autres peuples à nous respecter comme nègres indépendants et fiers. L’homme consomme ce qu’il possède et achète ce qui lui est nécessaire pour son entretien et sa survie mais qu’il ne possède pas. Ainsi, trois fonctions indissociables et complémentaires s’unissent et s’entendent pour lui rendre la vie agréable. Ce sont : la vente qui lui permet de faire acquisition de tout ce qui est nécessaire à la vie, moyennant une certaine somme d’argent. Le produit qui est l’élément fondamental pour satisfaire un besoin. Le besoin qui est cet état d’inconfort ressenti et qui pousse à l’action. On produit pour vendre. Toute institution qui produit et qui ne vend pas est appelée à disparaître. La production doit obéir à certaines normes et à certains goûts pour intéresser le consommateur.Frédo a endossé seul cette responsabilité, de produire et de plaire, pendant plus de trois décennies. Il représente l’un des artisans de cette longévité sans trêve et sans vacuum dont se targue l’orchestre Septentrional. Les produits de Septent les plus achalandés qui ont fait son bonheur et son succès ont été l’œuvre d’Alfred Moïse et d’Ulrick Pierre-Louis. À eux deux, ils ont composé plus de cinq cents(500) chansons pour l’orchestre. C’est un record qui n’a jamais été égalé par aucun autre groupe musical haïtien.Alfred est effectivement l’un des derniers as d’atout dans ce jeu de cartes. La touche magique d’Alfred Moïse Frédo est un photographe qui saisit l’actualité sur le vif pour en faire une chanson. Il est un créateur qui n’a ni époque, ni saison, ni occasion. Il est l’homme du moment qui s’intéresse à tout ce qu’il voit et entend. Il a la facilité de composer d’un trait. Avec Ulrick, il forme deux écoles de grandes valeurs musicales. Certains grands professeurs qui ont fait carrière dans l’enseignement n’ont pas eu le privilège d’avoir transmis le savoir à 500 étudiants ; alors qu’Ulrick et Frédo ont pondu des œufs à n’en plus finir et des produits de très bonne qualité. Ç’eût été indécent de déballer le répertoire de Frédo ; on aurait condamné le lecteur à parcourir plusieurs pages ne contenant que des titres, ce qui serait lassant et fastidieux. Cependant, pour montrer la classe du compositeur et ses potentialités au point de vue musical, nous prenons juste quelques échantillons pour permettre à ceux qui n’ont pas connu l’artiste d’apprécier sa touche magique dans des textes bien élaborés et dans des orchestrations bien agencées et, si nécessaire, nous vous invitons à écouter ces chansons qui ont défrayé la chronique et qui tiennent jusqu'à présent le haut du pavé. Une génération dure vingt-cinq (25) ans et Frédo est mort le 24 décembre 1986. L’actuelle génération ne le connaît que de nom, mais les œuvres dont nous parlons sont aussi vieilles de plus de vingt-cinq (25) ans et elles sont aussi entraînantes et captivantes que les chansons d’aujourd’hui. Dans ce riche répertoire, nous citons de mémoire : tifi a leve, Louise Marie Belle Deéesse, M’syé Bonga, Van tempèt, Fredeline, Adam et Eve, Gadé devan,Jakelin jekeline, Chofê, Ti carmène, Tout moun damou, Nap sove ,Se myste, Lavi musisyen, Eva, Bliye sa L'aveugle, Poukisa na p pale, Toto, Toi et moi….etc. Frédo est un des piliers de la musique haïtienne. Pour ce travail colossal qu’il a réalisé pendant toute sa vie, il n’a reçu aucune attention des pouvoirs publics, aucun titre, aucune décoration ne lui était assignée. Il est mort comme il a vécu, dans l’anonymat et dans l’indifférence des uns et des autres. Vingt-huit (28) ans après sa mort, un groupe d’amis et de mélomanes alliés aux parents ont réalisé au Feu-Vert Night-Club une manifestation pour témoigner leur admiration, leur respect à l’un des plus grands et célèbres musiciens haïtiens du XXe siècle. Ils ont constaté que, malgré le temps, la musique de Frédo coule encore de sa belle eau. Les jeunes sont restés bouche bée devant l’étendue et la profondeur de l’œuvre de l’artiste qu’ils n’ont pas connu. Si nous ne parlons pas de lui, si nous ne conservons rien de lui, comment demander à cette génération de se découvrir devant ce prodige, ce héros qui, comme beaucoup d’autres, a été victime de notre irresponsabilité, de notre gestion approximative et irrationnelle des ressources du pays? Alfred Moïse doit rentrer dans notre patrimoine non pas comme musicien mais comme une légende du XXe siècle. Où voulez-vous que nous trouvions des modèles, des échantillons représentatifs lorsque nous laissons passer sans arrêt le train qui transporte Alfred Moïse, Ulrick Pierre-Louis, Charlemagne Pierre-Noël, Nemours Jean-Baptiste, Antalcidas Mura ; Hantzy Dérose,Wébert Sicot? Vous connaissez sans doute Ti Roro, le célèbre tambourineur qui a fait rayonner le nom d’Haïti à travers le monde et dans de bonnes conditions .Le monde entier s’est découvert devant lui en signe d’hommage et de respect pour ses talents de batteur impénitent ; qu’avons-nous conservé de lui ? Nous avons déjà perdu beaucoup de maillons importants et précieux dans la chaîne de souvenirs ; il est temps d’arrêter l’hémorragie…La terre arabe du pays laisse les mornes pour se noyer dans la mer, parce qu’il n’y a pas d’arbres pour la retenir. De même que le train de la mort emporte avec lui nos meilleurs souvenirs sans laisser de trace. Un pays ne vit pas sans passé. Un pays sans passé n’a pas d’histoire. L’histoire n’est pas seulement politique ; elle est aussi sociale, culturelle et économique. Alfred Moïse n’était pas seulement un musicien, mais une icône qui mérite certaines considérations et une attention soutenue. Islam Louis Étienne Août 2016

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