CENTENAIRE DE FIRMIN/ Relations haitiano-américaines

Anténor Firmin ne fut -il pas un visionnaire?

Publié le 2011-10-24 | Le Nouvelliste

National -

par Christophe Charles On connait surtout Anténor Firmin comme le défenseur infatigable et intraitable de la race noire, l'auteur inoubliable du gros volume De l'égalité des races humaines paru en 1885. Mais il fut aussi un politique clairvoyant. On ne peut pas sous-estimer, et encore moins passer sous silence cet autre ouvrage M. Roosevelt, président des Etats-Unis et la république d'Haïti publié vingt ans plus tard, c'est-à-dire en 1905. Il s'y est révélé un penseur lucide, un visionnaire aux idées lumineuses. S'agissant des relations haitiano-américaines, comment Anténor Firmin les envisageait-il ? D'abord le contexte de la rédaction de l'ouvrage. En mai 1902, le président Sam démissionne et des élections législatives sont décrétées par le gouvernement provisoire. Firmin se porte d'abord candidat à la députation pour le Cap-Haïtïen. Or le tout-puissant général Nord Alexis est contre lui. On aboutit aux journées tragiques de fin juin 1902. Firmin dut s'échapper sur l'aviso "La Crête-à-Pierrot" qui le transporte aux Gonaïves : c'est la guerre. Les firministes sont pourchassés et vaincus. Candidat à la présidence, Firmin échoue. Le général Nord Alexis s'empare du pouvoir pour six ans (1902-1908). C'est l'exil pour le grand intellectuel. Exilé à l'île de St-Thomas depuis 1902, Anténor Firmin partage cependant les inquiétudes de ses compatriotes concernant une éventuelle annexion d'Haïti par les Etats-Unis. En effet, ces appréhensions étaient justifiées par les récentes annexions des îles Hawaï en 1898 au cours du mandat de Mc Kinley, et les interventions américaines à Porto-Rico, à Cuba, et surtout par les déclarations de Théodore Roosevelt qui avait succédé à Mc Kinley en 1901. Dans un message délivré à la 3ème session du 57ème Congrès, en 1904, le président américain avertit :" Tout pays dont le peuple se conduit bien peut compter sur notre cordiale amitié. Si une nation montre qu'elle sait comment agir avec une efficacité et une décence raisonnable dans les matières politique et sociale, si elle maintient de l'ordre et paye ses dettes, elle n'a besoin de craindre aucune intervention de la part des Etats-Unis. La malfaisance chronique ou l'impuissance qui dégénère en un relâchement général des liens de toute société peuvent, en Amérrique comme ailleurs, exiger finalement l'intervention de quelque nation civilisée; dans l'hémisphère occidental, l'attachement des Etats-Unis à la doctrine de Monroe peut les obliger, quoique avec répugnance - dans les cas flagrants d'une telle malfaisance ou d'une telle impuissance - à exercer le pouvoir de la police internationale..." Rapprochement et non affrontement Dans son livre M. Roosevelt, président des Etats-Unis et la République d'Haïti (502 pages), sorti en 1905, Firmin préconise plutôt un rapprochement entre les deux plus anciens Etats indépendants du Nouveau Monde. Aucun n'aurait intérêt à un affrontement. Firmin affirme que le Parti Républicain de Théodore Roosevelt est celui d'Abraham Lincoln qui avait aboli l'esclavage, et donc qui ne saurait se renier en asservissant un petit pays peuplé de Noirs. Anténor Firmin suggère une excellente coopération haïtiano-américaine. Le gouvernement haïtien aurait même intérêt à développer d'étroites relations avec le grand frère. "Les Etats-Unis, écrit-il, ont tout ce dont nous avons besoin pour nous lancer dans le sillon d'une civilisation active et laborieuse. Ils ont les capitaux de toute sorte : argent, machines, expérience du travail hardi et énergie morale à résister contre les difficultés. Pourquoi, s'ils désirent notre amitié - notre conservation étant devenue solidaire à leurs plus puissants intérêts - , ne nous offriraient-ils pas cette main secourable que nous cherchons depuis un siècle, sans trop le crier, il est vrai, mais dépensant en pure perte nos amabilités et nos concessions souriantes envers les nations riches et civilisées qui n'auraient qu'à laisser descendre jusqu'à nous leur bienveillance philantrhropique pour assurer notre ascension au milieu des peuples christianisés?" Et, plus loin, il surenchérit en martelant que les Etats-Unis pourraient "avoir un intérêt moral et politique assez tangible à ce qu'Haïti, en tant que république noire, se développe, s'assagisse et se civilise". Injection de capitaux Déjà, et dans le même ordre d'idées, Firmin n'entrevoyait notre développement économique que par l'injection massive de capitaux, et même (ou surtout) de capitaux étrangers. "Tout en restant fermes et inébranlables dans notre résolution de sauvegarder, coûte que coûte, notre indépendance naionale, écrit Firmin, nous devons tout faire pour attirer en Haïti l'étranger et les capitaux qu'il peut nous apporter, en même temps que son contact civilisateur, tant les capitaux immatériels consistant en intelligence pratique, habileté mécanique et habitudes de prévoyance, qu'en outillage perfectionné, machines et argent frais nécessaires à mettre en branle le travail national, avec des facilités qui rendent le travail humain rémunérateur et régénérateur dans tout pays vraiment civilisé." Firmin se rendait bien compte que l'article inscrit dans la Constitution de Dessalines était dépassée, celui stipulant qu'aucun étranger ne pourrait fouler le sol haïtien en maître. A l'évidence, la haine du Blanc et la défiance de l'étranger étaient dépassés. Firmin pouvait souligner que: " Les intérêts du peuple haïtien ne sont donc pas de nous enfermer dans le cercle étroit où nos pères eurent toute raison de se tenir naguère, aux prises, comme ils étaient, avec des circonstances...qui nous avaient créé des restrictions gênantes, mais commandées par la force des choses. Elles nous avaient obligés à nous priver de tous les moyens qui ont aidé les autres peuples à se développer. En nous confinant dans les limites de notre nation naissante pour découvrir les éléments de civilisation indispensables au maintien de notre organisation rudimentaire, nous avons prudemment fermé nos portes à l'étranger, qui ne se résolvait pas à voir en nous des hommes aptes à s'asseoir au banquet des peuples indépendants. C'était logique, c'était bien fait. Mais nous avons, par ainsi, perdu tout stimulant extérieur." La posture anachronique Dès le début du siècle donc, et bien avant la première occupation américaine de 1915, Anténor Firmin avait tracé la voie: rapprochement avec les Américains, libéralismne et capitalisation, Etat fort et diplomatie active, patriotisme et non chauvinisme. Firmin n'a pas été compris par la plupart de ses compatriotes, encore moins par les Américains. Aujourd'hui encore, ces derniers semblent se fourvoyer. A la fin du XIXème siècle, les nationaux ont écarté l'option libérale, pour le malheur du peuple haïtien. Au début du XXème siècle, se confinant dans une posture anachronique, ils ont écrasé la jeunesse, écarté Firmin et la modernité qu'il incarnait. Une fois de plus, pour le malheur du peuple haïtien, condamné ainsi sans appel au folklorisme politique et au sous-développement chronique. Un militaire inculte s'empare du pouvoir avec peut-être pour objectif de faire régner l'ordre (les ignorants sont toujours de bonne foi?), l'ordre dans la misère, l'ordre séculaire de l'analphabétisme, du marasme économique, des concussions et des prébendes. Nous avons "bêtisé" pendant un demi-siècle. Les chefs bornés et les gouvernements incompétents ont forcé le peuple haïtien à piétiner, à ronger son frein et à marquer le pas, s'amusant à bloquer le pays pour satisfaire leurs intérêts mesquins et leur égo de primaire. A la fin du XXème siècle, la même posture anachronique portait certains à fustiger les "machann peyi" qui osaient parler d'ouvrir le pays aux capitaux étrangers et d'accepter l'installation de zones franches dans des régions ciblées. Capitalisation était synonyme de capitulation et d'antipatriotisme. Mais les réalités économiques ont vite démontré que cette posture anachronique - impliquant une politique rétrograde -, n'était qu'imposture, et on a dû se mettre au pas. Est-il trop tard ? La célébration de notre Bicentenaire nous aurait trouvé au même niveau que Porto-Rico, la République Dominicaine ou les autres pays avancés de l'Amérique latine. Nous aurions pu être un "dragon" dans la Caraïbe. Firmin n'a pu accéder à la magistrature suprême. Les armes ont fait taire les idées . Mais les idées ne meurent jamais. Semées, elles germeront un jour. Celles d'Anténor Firmin demeurent d'une étonnante actualité. Elles peuvent largement inspirer la diplomatie et les relations haïtiano-américaines aujourd'hui. Car, comme le disait si bien le célèbre écrivain et homme politique: "Au XXème siècle et dans l'hémisphère occidental, aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyrannie, dans l'injustice, l'ignorance et la misère."

Christophe Charles christophecharles1@yahoo.fr Auteur
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