Azor ou la mort à 45 ans

Publié le 2011-07-26 | Le Nouvelliste

National -

Lorsque le lundi 18 Juillet, j'appris tôt dans la matinée la mort du tambourineur Azor, je fus réellement surpris et sous le choc. Ma réaction n'avait rien de feinte. Évidemment dans une société comme la société haïtienne aux prises avec une violence endémique, on doit toujours s'attendre à des nouvelles de ce genre. Mon premier sentiment fut qu'on venait d'assister à la perte d'un être qui, comme M. Guiteau Toussaint et l'ing. Dorzin, n'avait pas fini de donner à une société tout ce qu'ils auraient pu lui apporter. M. Fortuné (c'est son nom aux yeux de l'état civil) avait ceci d'original qu'il était un artiste qui pratiquait cet art si particulier et si spécifique de la société haïtienne qu'il me paraissait encore plus difficilement remplaçable que les deux premiers. Je n'ai eu l'opportunité de le voir se produire qu'une seule fois, il doit y avoir plus de cinq ans de cela au cours d'une soirée culturelle que la librairie La Pléiade organisait en l'honneur du poète George Castera. Il ne jouait pas de la musique, il était Musique. Il ne jouait pas du tambour, il était Tambour. Plus que pour n'importe quel musicien, avec lui la musique se faisait vibration. Il avait cette façon de vivre cette musique qui vous montrait qu'elle et lui ne faisaient plus qu'un. Elle était envoûtement et il pouvait communiquer cet envoûtement à tout son auditoire. Elle pouvait faire vibrer des fibres de vous-même dont vous ignoriez l'existence, cachés derrière des siècles d'occidentalisation. Lorsqu'une personne part à quarante-cinq ans, c'est de près d'un quart de siècle au moins de ses talents, de ses compétences, de son travail, de son dévouement qu' une société est sevrée. C'est une perte qui n'a pas de prix. C'est une lumière, une flamme qui s'éteint avant d'avoir atteint le sommet de la colline, d'avoir atteint son apogée. C'est cela M. Toussaint, c'est cela M. Dorzin, c'est cela M. Fortuné. Lorsque j'appris la mort d'Azor, je me suis tout de suite demandé de quoi il était mort car il m'apparut évident qu'il n'avait pas été fauché comme les deux autres par l'insécurité qui depuis trop longtemps sévit dans nos murs. Bien vite j'appris qu'il était décédé des suites de maladies; il était diabétique, souffrait d'hypertension artérielle et devait se faire dialyser sur une base régulière tous les trois mois. En bref, il était mort des suites d'une maladie chronique. Il y a plus d'un mois de cela, j'entrais dans la salle des urgences de l'hôpital général et j'assistais à la mort devant moi d'un homme de quarante-cinq ans qui lui aussi souffrait de diabète et d'hypertension. Il laissait une fille de vingt ans qui pleurait devant son cadavre. Sa mort ne serait pas relatée dans les journaux, il n'était pas aussi connu qu'Azor. Il y a plus de cinq ans de cela, une ménagère du ministère de l'Environnement devait mourir des mêmes affections. On meurt aujourd'hui en Haïti à quarante-cinq ans de ces affections dues aux maladies chroniques et ce ne sont pas toujours l'insécurité, le Sida, le choléra, le cancer ou le viagra qui emportent des individus qui peuvent encore tant apporter à une société qui a tant besoin de ses ressources humaines. D'après ce que j'ai pu lire tout récemment, il y aurait aujourd'hui en Haïti 300 000 diabétiques et deux millions d'hypertendus. C'est une véritable catastrophe en termes de santé publique et une bombe qui nous pend au nez comme à d'autres moments l'imminence d'un tremblement de terre. Il parait que les populations d'origine africaine sont particulièrement sensibles à ces maladies et aujourd'hui en Afrique aussi, principalement en Afrique occidentale, ces maladies semblent gagner du terrain en raison de changements alimentaires qui font que les populations se nourrissent davantage de féculents et d'amidon qu'autrefois. Ces maladies chroniques que je viens de citer ont généralement trois sources : une mauvaise alimentation, un manque d'exercice physique et le stress. Les changements alimentaires qui sont survenus dans la société au cours de ces trente ans à quarante dernières années sont pour beaucoup dans la recrudescence de ces maladies chroniques qui amènent et vont amener avant leur terme trop de gens dans leur tombe. Durant cette période de temps, les Haïtiens sont passés d'une consommation moyenne annuelle de trente kilos de riz par personne par an à une consommation moyenne annuelle de cent kilos par personne par an et ceci au détriment des autres aliments qui autrefois entraient dans leur diète alimentaire. Sur la même période, la société haïtienne s'est également beaucoup plus urbanisée et par conséquent a perdu l'habitude de l'effort physique. De plus, il n'est pas dans la culture haïtienne l'habitude de pratiquer un sport de masse. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'à la longue, on accumule les calories et que cela perturbe le métabolisme. Durant plusieurs semaines alors qu'il n'y a qu'un seul terrain de football pour près de trois cent mille habitants, j'étais la seule personne à courir autour du terrain de football de Thomassin 25 le dimanche entre 8 heures et 9 heures du matin. Pour ce qui est du stress, en plus de celui qui est supposé surgir en raison de l'instabilité politique et autres tutti quanti, on fait face à de nombreux problèmes liés à son entourage familial et à ses difficultés de travail. Autrefois, on pouvait se rendre dans une salle de cinéma et pendant l'espace de deux heures oublier tout cela, aujourd'hui cela n'est plus possible. Je crois que les Haïtiens, en vue de donner moins de prise à ces maladies chroniques, gagneraient à faire du sport : une heure de marche par jour ou par semaine, quelques kilomètres de course, un peu de natation, de la bicyclette ou encore quelques parties de ping-pong pourraient nous permettre de brûler ces calories excédentaires. Cela nous ferait beaucoup de bien et nous éloignerait du jour fatidique de notre départ. Tout au moins pour ceux qui souffrent d'un manque cruel d'exercice. Nous gagnerons aussi, surtout à partir de la quarantaine ou de la cinquantaine, à introduire beaucoup plus de fruits et de légumes dans notre alimentation, particulièrement ceux riches en antioxydants. Ce sont ces quelques réflexions que m'a suggérées la mort de cet être irremplaçable qui vient de nous quitter.

Dimitri Norris, agr. Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article