Haïti/Musique traditionnelle

Azor vu d'un rétroviseur

Publié le 2011-07-19 | Le Nouvelliste

National -

La brusque disparition d'Azor, l'un des artistes les plus authentiques du pays ayant marqué ces vingt dernières années et percussionniste hors pair, est une perte immense pour la culture nationale et caribéenne made in Haiti. Monsieur Azor a réussi, contre vents et marées, à protéger les fondements de son art, à imposer son style, tout en résistant à l'acculturation et à la contre-culture incarnées par bien de nos artistes. Nous avions, sans doute, notre façon personnelle de voir, d'écouter, d'apprécier et de ressentir le « Bongo man » (tambourineur) le plus adulé d'Haïti. Et pourtant nous ne connaissions pas personnellement ce monstre sacré du tambour que nous avons découvert grâce à la radio et à la télévision. Nous observions merveilleusement bien sa gestuelle sur scène, doublée de son physique typiquement négro-africain, qui nous était familier. Ses textes en créole imagé, son éternel boubou et sa chéchia lui conféraient un look de roi d'un empire de l'Afrique subsaharien des XIVe et XVe siècles. Ses mélopées, dont les lignes mélodiques rappelaient la musique yoruba du Nigéria et ses dérivés du Bénin, étaient dominées par la percussion et le chant. Rien d'artificiel ni de synthétique. Aucun effet spécial, comparées aux autres sonorités que l'on écoute de nos jours. D'autres détails, et pas des moindres : dans leurs costumes aux couleurs bigarrées, les choristes d'Azor - au sein de son très honorable Rasin Mapou - avaient autant de talent que leur maestro. Leurs phrasés à l'unisson apportaient un décor féminin à cet univers de la vibration. Les ethnomusicologues pourraient en dire long sur les différentes facettes de ses créations et en faire une description purement scientifique. Les musicographes du terroir sont unanimes: la musique d'Azor était unique. C'était un mélange de l'Afrique subsaharienne, de la Caraïbe et d'Haïti. Les roulements de tambour nous transportaient parfois au fond de la forêt équatoriale, aux arbres géants recouverts de lianes et d'épines, là où les baobabs et les fromagers s'apparentent aux mapous d'Haïti. Les nombreux styles musicaux des cinq continents - que nous avons eus la chance d'apprécier depuis plus de quarante ans - ne nous ont pas forcément rapproché de l'univers très exceptionnel d'Azor. Le point commun avec les autres musiques traditionnelles de la diaspora africaine dans les Amériques reste l'utilisation du tambour, cet instrument mythique et protecteur de nos valeurs communes. Mais les variantes ne manquent pas. Azor a réussi à façonner son art, à lui donner des formes et une circularité exceptionnelles. L'homme n'a pas été influencé par les mouvances konpa, zouk, reggae, techno, rap et autres rythmes de la musique urbaine d'hier et d'aujourd'hui, qui se sont considérablement aliénés. Loin de donner une âme à la culture locale, ces styles musicaux, instigateurs de comportements peu pudiques, n'ont fait que pourfendre l'identité nationale. Grâce à l'apport d'Azor et à sa bande, la création musicale haïtienne a pu afficher d'autres ambitions en prouvant qu'il y avait une alternative. Rien à voir avec la facilité et le plagiat dont se gargarisent fièrement la plupart de nos artistes durant ces trente dernières années. Contrairement à cette multitude de créateurs qui font feu de tout bois et qui s'affichent dans tous les sens, Azor était d'allure modeste, en dépit du fait qu'il avait à son palmarès de nombreuses tournées internationales. Sa thérapie sonore qui lui a peut-être permis de se produire, bien que souffrant de plusieurs maladies délicates, rentrait dans la catégorie « Rasin ». Mais elle n'a pas, à l'instar de ses pairs férus d'électronique, utilisé des guitares, des claviers et tous ces ingrédients que produisent les nouvelles technologies en la matière. En jetant un dernier coup d'oeil dans notre rétroviseur, au moment où la nouvelle de la mort d'un géant fait encore le tour des salles de rédaction, nous soupirons et découvrons soudain, sur le tard sans doute, que le message des tambours d'Azor dégageait aussi une énergie spirituelle parfois proche du panthéon vaudou et du monde des valeurs tout court. Rasin Mapou et Azor nous ont souvent transportés dans une galaxie où les mots violence, barbarie, politique politicienne, corruption et aliénation culturelle n'avaient pas leur raison d'être. C'était de l'art, rien que de l'art. Une quête permanente de l'identité haïtienne et d'un sentiment d'appartenance à une nation au passé glorieux, incarnée par la rythmique de ses membraphones.

Belmondo Ndengué bndengue@yahoo.com Auteur
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