Azor, un grand maître initié pour l'éternité

Azor, un mapou de la musique rasin, est tombé le jour de la fête patronale de Mont-Carmel qui draine des milliers de pèlerins à Saut-d'Eau. Cette ville qu'il porte au coeur et dans ses chansons, il lui a donné son dernier spectacle avant de faire ses adieux.

Publié le 2011-07-21 | Le Nouvelliste

National -

Le virtuose percussionniste haïtien Lenord Fortuné, connu sous le nom de Azor, est mort à l'âge de 46 ans à l'hôpital Bernard Mevs à Port-au-Prince dans la soirée du samedi 16 juillet. Vieux routier des fêtes patronales en Haïti, il était venu comme tous les ans à Saut-d'Eau performer à la fête de Vierge Miracle avec Rasin Mapou, un groupe musical qui élève aux nues la religion populaire haïtienne, le vaudou. Pris d'un malaise dans la ville d'eau qui ne dispose pas d'une importante infrastructure sanitaire pour l'accueillir, les amis d'Azor ont dû prendre l'une des longues routes en terre battue pour le transporter à Port-au-Prince, située à une soixantaine de kilomètres de Saut-d'Eau. Même quand on est en bonne santé, il faut avoir les reins solides pour rouler sur cette voie rocailleuse qui fait danser les véhicules. Dire que le chanteur souffrait de problèmes rénaux et crachait du sang après sa prestation de la veille! Ce qui venait compliquer sa santé précaire. Encore une fois, le problème de la décentralisation se pose ; la mort du génial percussionniste et chanteur à succès vient ouvrir le débat. On aura beau dire que Azor était miné par la maladie et gardait une posture de stoïcien pour continuer à monter sur scène, mais s'il avait reçu des soins à temps, il serait encore là pour voir des jours en foule et animer les fêtes patronales et faire danser au carnaval. Mais certains observateurs se disent pourquoi on n'a pas eu le réflexe de conduire l'artiste au centre hospitalier construit par l'Américan Paul Farmer, à Cange près de Mirebalais. Le magnétisme d'un maître initié sur les foules Dans les réjouissances populaires, Azor passait pour un grand prêtre qui exerçait un magnétisme sur les foules. Il réalisait des prodiges avec le tambour. Le son de cet instrument et sa voix emportaient les âmes vers l'Afrique. Azor transformait les espaces qu'il envoûtait par sa musique en hounfort, en temple vaudou. Les gens entraient en transe ; chevauchés par des esprits, ils parlaient des langues africaines qui sonnaient étrangement aux oreilles des fêtards. Hommes et femmes roulaient par terre, gigotaient, les yeux révulsés. Les fidèles, catholiques et vodouisants à la fois, qui ont deux fers au feu, ont toujours évité la musique d'Azor. A l'Institut français d'Haïti, un jour où Azor performait, plusieurs jeunes filles haïtiennes bien mises, accompagnées de leurs amis qui ne savaient pas qu'ils avaient un « lwa rasin » dans leur famille, ont roulé par terre. Certaines d'entre elles ont pleuré, la mort dans l'âme. Manifestement, la musique d'Azor mettait à nu ce qu'on voilait. Le vernis de l'appartenance religieuse marqué du sceau de l'Église catholique apostolique romaine ou culte réformé volait en éclats sous les roulements de tambour et la voix rauque du grand maître initié. Une figure emblématique du mouvement rasin La voix du grand prêtre s'est éteinte, mais son oeuvre continuera son chemin dans le coeur des pèlerins de toutes les fêtes patronales du pays et de ses fanatiques. A l'actif discographique du musicien, sept disques témoignent de son génie. Il a fait des tournées en Amérique, en Europe, en Asie et en Afrique. Il était apprécié au Japon ; il y a fait même neuf tournées et a pu réaliser un disque live lors d'un spectacle au cours duquel le grand pianiste haïtien Eddy Prophète a donné toute sa mesure. Un vrai régal musical ! Le talentueux Ralph Boncy, l'une des chevilles ouvrières des premiers succès d'Émeline Michel, s'en souvient : « Enregistré au pays du soleil levant en mai 1997, ce concert impromptu de deux virtuoses de la musique d'Haïti, exprimant quelque chose d'indicible, se révèle à la fois original et merveilleux. En deux mots : le piano jazz folklorique avec l'harmonie européenne et tout son allant, le tambour de l'Afrique qui roule et danse sous les doigts d'un maître initié, et la chaleur de cette sublime voix de hougan célébrant tout l'héritage d'une culture séculaire afro. » Né à Port-au-Prince le 19 juin 1965, Lenord Fortuné a roulé sa bosse dans plusieurs formations musicales : Scorpio, SS One, Shupalu Combo, la Troupe Bakoulou, Rasin Kanga de Wawa avant de lancer sa propre formation, Rasin Mapou. Figure emblématique de la musique rasin, Azor a été déclaré en 2006 Trésor national vivant aux côtés de l'ex-premier ministre Michel D. Pierre-Louis et l'écrivain Frankétienne. Les succès de cette source d'inspiration, qu'il était devenue, ont été salués dès son vivant par des commentaires élogieux des critiques. Il était l'idole des amants de la musique rasin. Sur toutes les chaînes de télévision, ses prestations sont diffusées, surtout le week-end. Retenons qu'il a participé également dans « Haïti coeur battant », un documentaire signé de Carl Lafontant. Selon la ministre de la Culture et de la Communication, Marie-Laurence Jocelyn Lassègue, une fanatique inconditionnelle de notre regretté samba, Azor mérite des funérailles nationales. Dores et déjà, une semaine de permanence culturelle est consacrée à ce célèbre artiste qui a fait de la religion du peuple sa profonde source d'inspiration.

Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr Auteur
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