Haïti au Festival de Jazz de Montréal : une pièce à quatre temps

Publié le 2010-07-06 | Le Nouvelliste

National -

Deux soirs avec SEPTEN Ce lundi soir, 5 juillet, sous une chaleur accablante, l'Orchestre Septentrional d'Haïti a fait danser des milliers de gens venus l'écouter au Festival International de Jazz de Montréal. La communauté haïtienne a répondu à l'appel en majorité, pour la deuxième fois en deux jours, à côté d'un assez grand nombre de Québécois. Si les premiers se demandaient ce que Septen est venu faire à un festival de jazz (même si l'on y trouve de « tout sauf du jazz », comme disent certains aficionados de ce genre musical, tous se sont néanmoins délectés des « Mariana », « Ti fi a leve », « Tambou frape », « Septen chéri » et autres classiques de l'orchestre. La prestation du groupe légendaire a cependant été moins exaltante que celle de la veille, où il s'était produit sur la même scène en plein air, à la même heure (20 h) et devant approximativement le même nombre de festivaliers. Était-ce le choix des morceaux de ce lundi, moins entraînants que ceux de dimanche, ou la fatigue causée par la chaleur et l'humidité étouffantes? N'empêche que les musiciens bougeaient moins et avaient du mal à embrasser la foule de manière marquante et constante, comme ce fut le cas la veille. L'on retiendra cependant les contorsions du guitariste, qui s'évertuait à nous démontrer sa dextérité avec les cordes en les pinçant dans toutes les positions (au sol, entre autres) et les efforts du chanteur qui nous gratifiait de quelques tours de rein et nous exhortait à lever les mains et à chanter en choeur; ce qui a déclenché, par à-coups, une vague d'enthousiasme collectif et donné à l'événement une allure de bal populaire. On se souviendra aussi des superbes solos de tambour qui, par moments, ont soulevé bien des applaudissements dans la foule durant de brefs clins d'oeil au Rara; sans oublier les saxophones et trompettes au son « typiquement Septentrional ». Comme s'il voulait faire taire les critiques et justifier sa présence au Festival de Jazz, l'Orchestre s'est aventuré dans une pièce un peu jazzée qui a malheureusement laissé le public plutôt froid. Un autre morceau du même genre, exécuté la veille, avait pourtant eu de l'effet sur les fans de jazz pur et donné un peu de foi aux déclarations du chanteur qui avait lancé juste avant, en guise d'introduction, que « Septen joue de tous les styles, jazz inclus ». Si l'Orchestre nous a laissé sur notre faim le premier soir (après une heure d'ambiance exaltante et de camaraderie rappelant un peu les fêtes champêtres du terroir, on en redemandait!) et les festivaliers un peu déçus la deuxième fois, ce fut tout de même un plaisir de l'avoir vu évoluer. Ne serait-ce que pour confirmer que « La boule de feu » a bel et bien réussi avec succès la traversée de six décennies sans perdre de son authenticité ni de sa fraîcheur. Au contraire! L'Orchestre est jeune à tous points de vue : ses musiciens, son style, son « groove », etc. Comme quoi, l'école de Septen a bien préparé la relève! Bravo, Messieurs. Deux heures avec MAKAYA Peu d'Haïtiens le connaissent. Pourtant c'est un quintette qui gagne à être connu. Ses membres respirent la passion de leur métier et réussissent à la communiquer au public, à ceux qui prennent la peine de venir les voir jouer. Le maestro est David Bontemps, un jeune et talentueux pianiste classique, qui essaie depuis environ cinq ans de faire sa place dans le milieu musical montréalais. Même si Makaya n'attire pas encore la grande foule, le groupe a quand même réussi à remplir l'espace mis à sa disposition par le Festival International de Jazz de Montréal, où il s'est produit devant quelques centaines de festivaliers le lundi 28 juin dernier, et ce, malgré la pluie torrentielle qui s'y est abattue juste avant le début du spectacle. Dans l'auditoire clairsemé au début, mais qui grossissait au fil des morceaux aux rythmes saccadés qui caractérisent Makaya, les Québécois sont en forte majorité. Les autres, les Haïtiens, font partie de ce qui semble être le fan club de David Bontemps et consorts : amis et amies, famille, supporters. Ce sont souvent les mêmes qui le suivent partout lorsque Makaya se produit dans les petits clubs ou boîtes de Montréal et dans les festivals. On vient l'encourager et il le mérite bien. Le groupe a encore besoin de rodage, cependant. Certains arrangements laissent à désirer. Mais le « groove » est indéniable et les musiciens ont acquis de la maturité depuis leur première sortie publique. Ce mélange de chansons traditionnelles caribéennes à la sauce jazz créole (Guede Zarenyen, entre autres, qui vous met les fourmis dans tout le corps et vous sublime par ses superbes solos), un genre qu'ils ont choisi de promouvoir, est à n'en point douter leur meilleur atout. Leur musique plait visiblement aux Québécois et pour cause. Leur style ne court pas les rues (une sorte de Strings version jazz, si l'on peut se permettre la comparaison); il est savoureux et ne laisse pas indifférent. Derrière son piano, David Bontemps martèle les notes avec une énergie qui nous épate et des accords bien appuyés qui contribuent à l'alliage réussi jazz-rara-kompa, etc., dénommé « musique fusion ». Jackson Alismé, le percussionniste/ tambourineur est tout simplement extraordinaire. Sa frappe impressionne et fait bouger même les plus réticents. On sent entre lui et David une belle chimie, une symbiose parfaite sur laquelle semble reposer le feeling et l'harmonie qui transpirent du groupe. En complément de cette fusion magique, le calme apparent et la sensibilité émanant du chanteur et guitariste Jude André Deslouches, un incontournable de Makaya. Avec sa voix romantique et son sourire timide, il nous communique toute la tendresse et la douceur des rares pièces chantées du répertoire de Makaya; et quand il nous exécute des solos sur sa guitare classique, le bonheur est au rendez-vous. Ces trois complices semblent constituer le noyau du groupe qui, depuis sa création et la sortie de son premier disque, a effectué des changements dans sa formation initiale. À la basse, le nouveau venu se fait remarquer. Très habile à la contrebasse, il ne se contente pas d'en pincer les cordes, mais les accompagne de pas de danse et de tours de rein qui, quoique un peu gauches, ajoutent à l'ambiance et au spectacle. Aux percussions, une autre nouvelle recrue marque le tempo avec habileté et en synchronisation avec Jackson. Magique! Makaya (dont le nom provient du pic du même nom, soit l'une des plus hautes chaînes de montagnes d'Haïti) est avant tout un groupe instrumental qui semble bien à l'aise dans ce style. La bande à David sait faire « parler » ses instruments et a su trouver par ce choix musical une bien belle façon de faire apprécier, découvrir ou réinventer le jazz à l'haïtienne. Leur musique accroche, fait bouger, séduit. On leur souhaite longue vie et une grande notoriété.

Myrtelle Devilmé devilmyr@yahoo.ca Auteur
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