ISPAN/ Monuments historiques/ Matheux

Fort Drouet et logements d\'esclaves

[...] Les techniciens de l\'ISPAN ont pu identifier, en effet, une construction militaire et trois habitations caféières. Il s\'agit du fort Drouet, des ruines de l\'habitation caféière Dion et de celles de deux autres habitations caféières dont les noms d\'origine et les parties constructives, à la phase actuelle des recherches et de nos connaissances, n\'ont pas encore été établis avec certitude.

Publié le 2009-08-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Le 3 août 2009, une équipe technique de l\'Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) s\'est rendu en mission de reconnaissance dans la chaîne des Matheux, sur les hauteurs de Délices, 5e section communale de l\'Arcahaie. Profitant de la construction de la nouvelle route qui reliera bientôt Cabaret à La Chapelle, dans l\'Artibonite, et qui permet déjà d\'accéder facilement à une région qui a été, vers la fin du XVIIIe siècle, une zone importante de production caféière, l\'ISPAN a entrepris cette mission dans le but d\'investiguer, de découvrir et d\'identifier, in situ, les vestiges des nombreuses installations agricoles et militaires qui ont été signalés dans des textes et mémoires d\'archives. Cette route spectaculaire, qui conduit rapidement à partir de Cazale à plus de 1 300 mètres d\'altitude, offre des vues extraordinaires à la fois sur le golfe de la Gonâve et sur la vallée de l\'Artibonite que sillonne magestieusement le fleuve du même nom. Cette route, quoique non encore revêtue d\'asphalte, permet déjà d\'accéder en moins d\'une heure au sommet des montagnes de la chaîne des Matheux. À l\'occasion de cette mission, les techniciens de l\'ISPAN ont pu identifier, en effet, une construction militaire et trois habitations caféières. Il s\'agit du fort Drouet, des ruines de l\'habitation caféière Dion et de celles de deux autres habitations caféières dont les noms d\'origine et les parties constructives, à la phase actuelle des recherches et de nos connaissances, n\'ont pas encore été établis avec certitude. Le fort Drouet Laissant le véhicule au lieu dit Kotad, on accède au fort Drouet par un chemin de crête au bout d\'une heure de marche. Construit au lendemain de la proclamation de l\'indépendance selon une ordonnance de Dessalines datant de mars 1804, ce fort fait partie, avec la citadelle Henri, le fort Delpêche, la forteresse des Platons, le fort Garit, le fort Ogé, les forts Jacques et Alexandre etc., de la vingtaine d\'ouvrages fortifiés conçus et réalisés sur tout le territoire pour faire face à un éventuel retour offensif des Français (Voir BULLETIN DE l\'ISPAN No 3, Les fortifications de Marchand-Dessalines, première Partie [1]). Il s\'agit d\'une imposante construction constituée d\'un épais mur d\'enceinte, faisant par endroits plus de cinq mètres de hauteur, percé de nombreuses meurtrières pour le tir au fusil et d\'embrasures à canons. Ces murs d\'enceinte entourent une place d\'armes sur laquelle se trouvent une poudrière classique faite de forte maçonnerie et deux citernes destinées au stockage de l\'eau. Deux canons en fer jonchent côte à côte le sol, semblant attendre encore leur position définitive. Un troisième est placé à une embrasure de la façade est. Placée sur une position dominante sur une éminence, cette fortification à cinq bastions, dont le plan ressemble fortement à celui du fort Madame à Marchand-Dessalines, contrôle un très large périmètre et joue le rôle de vigie portant ses vues à la fois sur le golfe de la Gônave et la vallée de l\'Artibonite. Le fort Drouet établit, également, un contact visuel avec le fort Delpêche situé vers l\'Ouest dans les mornes surplombant Willliamson et Carriès. Placé dans une importante zone de production de café, le fort a été construit juste au-dessus d\'une grande habitation caféière, datant, de toute évidence, de la période coloniale française et dont les ruines imposantes permettent de distinguer deux immenses bâtiments. Le premier est caractérisé par de vastes salles pourvues de multiples cheminées. Ces salles pourraient avoir servi d\'ateliers de traitement des fèves de café. Le second, placé en contrebas et auquel on accède par un escalier monumental, domine le golfe de la Gônave et offre, au loin, une impressionnante vue de la côte et de la plaine de l\'Arcahaie. Il s\'agirait de la grand-case de l\'habitation, la résidence du colon. À l\'entrée du chemin menant au fort Drouet, à Kotad, se trouvent les vestiges d\'une autre importante habitation caféière. La végétation recouvrant ces ruines rendent difficile la lecture de l\'ensemble. Cependant, on peut remarquer clairement les vestiges des canaux circulaires de deux moulins de décorticage (« déparchage ») de grains de café séché et le soubassement de ce qui pourrait avoir été la grand-case de l\'habitation. On peut encore clairement lire les inscriptions soigneusement gravées dans la pierre de taille de l\'angle nord-ouest du soubassement : « F.P.T. LASALINE», « 31 AOUST 1791 » (la date de la construction ?) et des lettres entrelacées pour former un motif décoratif. L\'habitation Dion À partir des informations recueillies auprès des habitants de la région et poursuivant la route en direction de La Chapelle pendant une dizaine de minutes en direction Est, l\'équipe de l\'ISPAN s\'est ensuite rendue au lieu dit Kadyon, où elle a pu découvrir les vestiges de la plus importante installation caféière coloniale identifiée jusqu\'ici dans le pays. Son importance en superficie dépasse celle de l\'habitation Séguineau, située près de Fond-Baptiste, et celle de Beaucher à Marmelade, répertoriées il y a quelques années par l\'ISPAN. L\'habitation Dion s\'articule autour d\'immenses glacis couvrant une superficie approximative de 4 200 mètres carrés. On y retrouve les ruines de la caféterie proprement dite, des réservoirs d\'eau de pluie alimentés par des canalisations et d\'un bâtiment qui vraisemblablement devait servir d\'entrepôt. Sur un monticule avoisinant, dominant l\'ensemble, on peut apercevoir les soubassements d\'une construction qui seraient ceux de la grand-case de l\'habitation. Des investigations plus approfondies permettront de confirmer avec précision la fonction de ces ruines. Cependant, la découverte la plus surprenante de cette visite de l\'habitation Dion a été localisée dans les contrebas des glacis, en prolongation vers l\'Est, où se trouvent disposés, autour d\'une vaste cour centrale, trois édifices identiques construits en forte maçonnerie mesurant environ 32 mètres de long sur 5 mètres de large. Ils sont constitués chacun de 7 cellules d\'environ 4 mètres sur 4 mètres : il s\'agit des logements des esclaves de l\'habitation. À ces trois bâtiments, il faut de plus adjoindre deux autres corps de bâtiment abritant des logements d\'esclaves également et constitués de quatre rangées de cellules chacune. Ces deux bâtiments sont situés à l\'entrée ouest de l\'habitation. Ces constructions forment, sans conteste, le plus important complexe de logements d\'esclaves identifiés jusqu\'à aujourd\'hui en Haïti ! Il est important de se rappeler que la culture du café a fait son apparition à Saint-Domingue vers les années 1740 et se propagea à une vitesse fulgurante à travers la colonie. Elle s\'établit sur les contreforts et les sommets des montagnes (en plein territoire du marronnage) où elle trouva le climat idéal pour son développement. À la veille de la révolution, 50 ans plus tard, le café arrivait même à concurrencer le sucre, denrée par excellence de la colonie. Alors qu\'en 1750 on produisait 7 millions de livres de café, en 1789, déjà, on atteignait le chiffre record de 77 millions de livres. Les plus importantes zones de production caféière de la colonie se situaient dans l\'axe Plaissance - Marmelade - Dondon dans le Nord, dans la chaîne des Matheux, dans les hauteurs de Cabaret jusqu\'à Goyavier, près de Saint- Marc, et sur le versant sud du massif de la Selle. Si dans les habitations sucrières des plaines, les esclaves jouissaient du loisir d\'édifier leurs propres logements qu\'ils finissaient par réunir en de véritables petits villages, dans les mornes, ils étaient traités comme de véritables bagnards, enfermés dans une prison et subissant le contrôle permanent des commandeurs, sous le regard vigilant du colon. C\'est ce qui explique le caractère carcéral de l\'architecture des logements d\'esclaves des habitations caféières. Les cellules de l\'habitation Dion illustrent parfaitement cette condition de servitude. Le développement de l\'exploitation du café par les colons de Saint-Domingue fut définitivement interrompu lors des troubles de la révolution. Après une brève et infructueuse tentative de défendre ces infrastructures contre les incursions ravageuses des révoltés par la construction de vigies, de postes de surveillance, de blocklaus et par la création de milices armées, les colons démantelèrent finalement leurs installations et migrèrent avec leurs nombreux esclaves vers la Nouvelle-Orléans et surtout dans la partie orientale de Cuba. Dans la province d\'Oriente à Cuba, les colons français et leurs esclaves reproduisirent les habitations caféières de Saint-Domingue sur les pentes des sierras autour de Santiago et transformèrent radicalement la région tant au niveau économique qu\'au niveau culturel. Toute la collection des vestiges de ces habitations caféières de Cuba a été classée Patrimoine Mondial par l\'UNESCO en l\'an 2000 sous le nom de « Cafétales Franco-Haitianos ». Par les couches d\'utilisation qu\'ils ont créées en quelques dizaines d\'années d\'existence, ces logements d\'esclaves des habitations caféières coloniales devraient faire l\'objet de recherches archéologiques poussées qui permettraient de mettre à jour des aspects entièrement méconnus de l\'esclavage à Saint-Domingue. Les habitations caféières coloniales de la chaîne des Matheux et particulièrement l\'habitation Dion constituent une extraordinaire mine d\'informations sur la vie quotidienne des esclaves de Saint-Domingue (2). 5 août 2009 Philippe Châtelain, architecte, et Daniel Elie, architecte / ISPAN Notes 1. Le BULLETIN DE L\'ISPAN est disponible gratuitement sur Internet sous format PDF, moyennant une demande d\'inscription adressée au Service de Promotion de l\'Institut via l\'adresse suivante : bulletin.ispan@gmail.com 2. 2. Cette mission exploratoire de l\'ISPAN aux Matheux était composée de Philippe Châtelain, architecte, d\'Elsoit Colas, ingénieur, et de Daniel Elie, architecte. Elle fut réalisée à la suite de précieuses informations communiquées à l\'ISPAN par M. Jan-Moris Buteau, concernant la localisation géographique exacte des ruines de l\'habitation Dion et de celles du fort Drouet.

Philippe Châtelain et Daniel Elie, architectes Auteur
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