James Noël : Monsieur le poète !

Publié le 2008-01-18 | Le Nouvelliste

Culture -

Dans un pays ségrégué, il fait bon dire monsieur... pour marquer le pas, pour renvoyer l\'ironie sociale. Donc, monsieur Noël, pour parler d\'un poète, pour renverser les mots (et les morts), pour secouer les images qui sommeillent sous le poids des statues, à l\'ombre d\'une vieille syntaxe, d\'une position faussement rebelle, pour tordre le cou aux assis, aux gribouilleurs, aux spécialistes des cabinets et des ministères, aux fils et filles à papa, et aux ayants droit. Je dis monsieur pour saluer l\'auteur de ce recueil, qui fera date dans l\'histoire littéraire haïtienne. Pour saluer James Noël, et son ouvrage qui porte le titre singulier Le sang visible du vitrier (1), et qui, à la manière de son auteur, révèle l\'audace des phrases et du ton insensé des écorchés vifs. Grâce, amplitude, élan, ferveur et puissance ! Tout cela dans un art sans concession. « je suis celui qui se lave les mains avant d\'écrire » (p. 21) J\'aime ce travail de vitrier à la Otavio Paz, ce soin artisanal et ludique qui façonne le geste poétique et donne à chaque expression sa portée, son espace spatio-temporel et sa justesse. James Noël est le poète du dire de haut vol, de l\'éloquence souveraine, laconique, révoltée et belle. Et quelle limpidité dans cette aventure qui est à la fois sens, beauté, et éthique du dire et du faire ! Aussi en exergue lit-on cet extrait d\'un verset du Coran : «Je pensais toujours qu\'il me faudrait un jour rendre compte ». Le vitrier, celui qui fabrique et pose les vitres, a besoin d\'engagement, d\'embrasement et de clarté. Métier de la transparence, donc de gens de bonne volonté, aux mains propres, à la personnalité nette comme la couleur du sang ! Quel détour pour épingler une élite encrassée, répugnante... C\'est que James Noël a l\'art du contraste, et cultive sens et non-sens. Lumières et ombres se côtoient et s\'interpellent. L\'innovation ici est dans la constante affirmation de la négation. La figure de la négation, libertaire et anarchique, devient elle-même vision d\'un monde libéré des carcans et clichés de représentation. Il refuse l\'accommodation, le silence payant, et le consensus. James Noël arrive ainsi à trahir et nier tout ce qui jusqu\'ici a constitué (pour une bonne part) le territoire poétique, c\'est-à-dire, le déterminisme nationaliste. Il refuse le chant complaisant et hypocrite du terroir, la revendication facile des fous et faux frères de l\'île : « Nous ne sommes pas de cette rue ne sommes pas de ce village sommes pas de ce pays pas de ce monde » ( p.25) Le poète a déserté le camp des complexés et des chauves-souris. Il refuse les compromis et compromissions ordinaires. Ni porte-parole, ni pirate, ni fonctionnaire de la débrouille, James Noël chérit sa liberté, et fait partie d\'une espèce en voie de disparition. Libre, seul sur son chemin, il trace le sentier des étoiles, la dérive des êtres et le bleu des mers. Il est grand dans ses refus. Dans ces kilomètres carrés de ressentiments, foire d\'empoigne à monstres et à aliénés, Noël a su parler de sa parole et de sa voix, et naviguer à contre-courant dans le fleuve qu\'il s\'est lui-même choisi : le large univers des mots et des étoiles. « je suis poète sans chapeau d\'île » (p.43) Conscient que l\'île est souvent prétexte et piège à rats, catastrophe à la pensée préfabriquée, repères d\'autocrates et de zombies, le poète brûle les certitudes nationalistes, les drapeaux et porte-drapeaux des riches, des pauvres, des soumis, des larbins, des intrigants, des autocrates, des papes, des bandits. Car il en sait trop de ces phobies îliennes. « ivre cette île qui tue ses anges par overdose » (p. 67) Étrangeté, absurdité du monde. Car « les jours sont absurdes», ne reste que la haute magie de l\'amour, qui aide à passer l\'attente. En fin de compte : «le seul pays est celui des oiseaux migrateurs.» (p. 91) James Noël rêve également d\'une «île-monde», ouverte à la fraternité des mots, à la générosité, à la vie nouvelle à venir. Insoumission, révolte, et nécessité de la refondation d\'un monde transparent, fait d\'amour, et du sang du vitrier : j\'aime cette manière de tenir entre les mains l\'espoir fragile, comme un morceau de pain, un verre d\'eau ou un ciel d\'octobre. P.S. : Monsieur Noël, merci, pour avoir rompu avec ces ritournelles, et ces déclarations de circonstances poétiques, trop lapidaires, des notables certifiés ! (1) James Noël, Le sang visible du vitrier, préface de Jacques Taurand, CIDIHCA, Montréal, 2007.

Rodney Saint-Éloi Quelque part, entre Boston, New York et Montréal, janvier 2008. Auteur
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