''Plaies intérimaires''

Le clavecin bien tempéré de Willems Edouard

Publié le 2006-05-25 | Le Nouvelliste

Culture -

Comment concilier les exigences d'un lectorat large, avide d'émotions directes et d'intelligibilité avec celles d'une modernité poétique insatiable dans son irrépressible marche en avant, partant à l'assaut du mystère, des derniers remparts de la syntaxe, de la grammaire et de la logique traditionnelles avec les armes de l'humour absurde, de l'inconséquence et de l'impertinence, de l'écart en général ? Willems Edouard dans « Plaies intérimaires » répond à notre question et semble nous dire : « C'est une affaire de registre ! » Sa poésie cependant ne descend pas du Parnasse pour se niveler à l'altitude zéro du niveau de la mer, ni celle de la plaine, ni même d'un plateau ; disons que s'il n'est pas dans l'Everest, il est sur le Pic-la-Selle ou le Macaya à tout le moins. Oui, dans « Plaies intérimaires » Willems Edouard demeure très accessible, sans renoncer à la beauté, à la surprise, à l'insolite de quelques phrases, épithètes, déterminatifs et compléments de noms, attributs ; colliers étranges qui valent, en compensation, leur pesant de musicalité ; savoureux illogismes et appétissantes transgressions sémantiques. Thèmes « Plaies intérimaires » ? Un titre fort qui parle tout seul, même si l'écrivain par coquetterie se défend dans la préface de toute velléité de confidence du coeur et de l'âme : nous le croyons assez honnête pour ne pas tomber dans l'artificiel. L'amour est en gros le sujet dominant de ses propros. Mais s'agit-il uniquement de l'amour d'une femme ou de la femme ? N'y-a-t-il pas parfois personnification d'un pays- en l'occurrence Haïti- ou de l'art, de la Beauté ? Dans le fragment « Qu'importe une puberté à la criée » ( cf. p. 15), l'auteur semble aborder le délicat problème de la prostitution juvénile ; dans l'effeuillement des rêves palit mon âge (cf. p. 45), on peut croire à la confidence d'un hommes atteint de SIDA et ici « Je »est de toute évidence un autre. Les préoccupations sociopolitiques sont habilement interpolées au passage : le pétion-villois et l'Haïtien- le citoyen- s'émeut de l'insalubrité, de la dégradation de la cité, de ses rues, de son environnement de « C'est une avalanche d'alluvions... à « Les mots ont besoin de se taire... » en passant par « Ma ville sous régime d'un décret de soleil et « Vivre de folie fanée »(fragments de la page 48 à la page 53) ; le poète fait usage de l'antiphrase et de l'ironie en ces circonstances avec adéquation... ..pièces descriptives, traitant de la pluie, avec de bonnes images ; peinture de l'armé du « béton » de la « militance » depuis « a geste dégainés... » (p. 38) à « C'étaient des hommes en résiliation d'humanité » (p.40). Emoi et dégoût devant les leaders de la haine ; « Je m'en vais scotcher la rumeur à l'envol du vent » (p. 42) ; j'en oublie peut-être. L'art du poète dans « Plaies intérimaires » Nous voici encore obligés de ressasser l'inventaire des armes de la panoplie rhétorique : fastidieux mais ô combien nécessaire et impérieux devoir! Le barde aime les impertinences prédicatives et spécialement les épithètes impertinentes ; s'il a pu autrefois nous parler de « rêve obèse » il dit aussi : « Soleil sonore » « cris oblongs » « absence diluvienne » « blanches dates ». Les compléments de noms et leurs antécédents baroques, bizarres, font aussi partie du cortège : « bigamie des pluies » « dôme des mots ». Dans la foulée, il affectionne aussi bien les oxymores et les alliances de mots antithétiques, ironiques « pierres fécondes » « Un astre endeuille des lumières » « lumineuse cécité » « silence vociférant ». Quelques images empruntées au vocabulaire technique moderne : « Mon coeur arrête de ZAPPER » « sa beauté a BIPÉ mon coeur » ; il y aussi la métaphore du verbe à base sexuelle « Elle est passée/ Pois gratté MASTURBANT mon émoi » ou géographique : « Deux coeurs s'archipellent dans un paradis d'occasion ». Quelle belle trouvaille pour parler d'un ciel bas, lourd, en imminence de pluie : « Le ciel lâche ses échasses » ! Willems Edouard, comme tous les modernes, affectionne aussi l'ellipse, du sujet, de l'article défini ou indéfini, de toute une phrase ou même - osons le dire- de tout un paragraphe ! Il concède avec pondération à l'usage du « blanc » typographique, des périphrases. Nous avons pleinement goûté aux poèmes de ce recueil. Y a-t-il des points faibles ? Nous laissons cette magistrale question à plus compétent que nous ; ce n'est pas faute d'avouer son enthousiasme pour une oeuvre et d'en souligner les points forts à vous griser, vous faire rêver.

EDOUARD (Willems), plaies intérimaires, Editions Mémoire d'Encrier, Québec, 69 p.

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