Linguistique

Le français en Haïti entre la créolisation et l'anglicisation ?

Horizon-Débat

Publié le 2006-03-24 | Le Nouvelliste

Culture -

La pratique du français en Haïti aujourd'hui vogue entre la créolisation et l'anglicisation. La non-maîtrise du français par la plupart des locuteurs de cette langue entraîne ipso facto une certaine créolisation. Il y a lieu de bien fixer le sens du terme créolisation employé ici. Il ne s'agit pas du processus par lequel le français tend à devenir un créole. D'ailleurs, la situation sociolinguistique d'Haïti et la genèse du créole ne seraient pas favorables à cela et le créole haïtien en est déjà un à base lexicale française. Il s'agit plutôt d'une forme linguistique du français pratiquée par ces locuteurs qui font une large part au créole, qui y est introduit sous forme d'alternance codique. C'est le résultat d'une maîtrise approximative de cette langue par ces derniers. Et cette maîtrise approximative de la langue entraîne aussi le recours à des formes du français. C'est ce que nous appelons l'anglicisation. De même, l'anglicisation, telle qu'entendue ici, n'est pas un processus par lequel le français tend à devenir une langue proche de l'anglais. Je ne veux pas dire non plus que le français évolue en Haïti vers une certaine pidginisation. Il s'agit plutôt d'une certaine d'une tendance observée chez la plupart des locuteurs haïtiens à utiliser des formes de l'anglais en s'exprimant en français. On remarque aussi que l'anglais tend vers une certaine domination dans les diverses sphères de communication en Haïti. Le français, donc, pas moins que le créole, s'oriente vers un état d'instabilité face à la pratique de l'anglais. L'anglais est en passe de devenir en Haïti la langue du marché de l'emploi. Aujourd'hui toutes les offres d'emploi (ou presque) publiées dans les journaux haïtiens demandent que les postulants aient une maîtrise suffisante de cette langue. Nous assistons aujourd'hui à la création d'écoles primaires bilingues anglais français. Cette expérience répond à une exigence, dirait-on sociale. Celle de certains parents de voir leurs enfants initiés assez tôt à la pratique de l'anglais, la langue du moment, disent-ils. Avec la vague d'exode d'Haïtiens vers les États-Unis, notamment depuis le début des années 1990 à la faveur des longues crises politiques qu'a connues (ou que connaît encore) le pays, beaucoup de parents haïtiens sont en contact quasi permanent avec l'anglais et voudraient que leurs enfants pratiquent aussi cette langue à côté du français. A côté du français parce que cette langue reste encore dans l'imaginaire des gens un élément dont aurait besoin tout Haïtien qui voudrait progresser dans l'échelle sociale. On rencontre aujourd'hui en Haïti des Haïtiens qui n'ont même pas immigré aux États-Unis ou dans un autre pays anglophone qui pratiquent l'anglais. La plupart de ces gens ont atteint un degré de fossilisation dans leur apprentissage du français malgré le nombre d'années passées à l'école en assimilant des connaissances en français et en apprenant le français. Ils ne maîtrisent guère le français et, pour pallier cette insuffisance, ils se rabattent sur l'anglais. Parfois leur piètre maîtrise du français est supérieure à leur maîtrise de l'anglais, mais ils croient pratiquer mieux l'anglais que le français. En Haïti, il se trouve que les gens pensent qu'il n'y a pas de faute en anglais, qu'il suffit de se faire comprendre dans la langue : le système scolaire haïtien n'a jamais considéré le français comme langue étrangère, mais l'anglais a toujours été considéré comme tel. Donc, pouvoir se faire comprendre dans la langue étrangère semble avoir toujours été l'objectif (implicitement formulé) dans l'apprentissage de l'anglais en Haïti. Nous consommons mal les langues Haïti est un pays de consommation. Néanmoins il ne produit guère. Nous importons et consommons tout. Même la langue. Le pire c'est que nous consommons sans bien digérer notre objet de consommation. La langue, que parfois nous consommons assez mal, n'est pas exempte de cette expérience. Nous consommons aussi le français même si nous ne sommes pas allés le chercher. Il est venu vers nous, pas tout à fait à nous. Est-ce par déveine ou par bonheur qu'il nous a cherchés et trouvés ? Je ne sais trop comment. Un fait est donc certain, c'est que nous l'avons adopté si bien qu'il est devenu partie intégrante de notre patrimoine culturel. N'est-ce pas la langue officielle du pays (ou plutôt de l'État) ? C'est un élément fondamental de notre patrimoine culturel, même si, pour être véridique, plus de 70% de la population ne peuvent pas se définir par rapport à cette langue. Les 100% de la population peuvent se définir, par contre, par rapport au créole. Car ce dernier est le ciment naturel qui unit tous les Haïtiens à quelque classe sociale qu'ils appartiennent. Dans notre habitude de consommation, aveuglément parfois, l'anglais nous hante. C'est la langue de la culture intellectuelle, de la science et de la haute technologie, dit-on. D'autres diront que c'est la langue du moment, celle de la grande puissance (?). On aura sûrement raison de le dire ! L'anglais est aujourd'hui la première langue véhiculaire du monde : le nombre de locuteur de cette langue dont ce n'est pas la langue maternelle dépasse de loin l'ensemble des locuteurs dont c'est la langue maternelle. La majorité de la population asiatique, par exemple, adopte cette langue comme langue internationale. Mais il est tout aussi évident que même en tant que véhiculaire, l'anglais se parle en anglais, jamais en français, encore moins en créole. Le créole ne se parlera pas en français et vice versa. Dans la pratique linguistique de jeunes locuteurs aujourd'hui (du français ou du créole), il est courant de les entendre y utiliser de l'anglais. Ce qui fait que cette langue fait signe d'une certaine domination (à venir peut-être) dans les pratiques linguistiques de ces locuteurs. Le créole, de ce fait, se présente dans le parler de beaucoup de locuteurs haïtiens sous la forme d'un continuum (créole-français-anglais) dont les frontières ne sont pas faciles à dessiner. Pourquoi ne pas se servir dans nos pratiques linguistiques d'un créole authentique, tel que utilisé par les monolingues non scolarisés ? Faut-il continuer à le franciser ou l'angliciser, comme c'est la tendance depuis des années ? La réponse est dans l'air ambiant ou plutôt dans l'ère des médias, du système de l'enseignement (à tous les degrés) mais aussi dans la conscience haïtienne de tous les Haïtiens d'"Ayiti Toma". Et le français pratiqué en Haïti, faut-il qu'il devienne anglicisé ou la langue d'une plus grande minorité d'Haïtiens qui puissent s'en servir comme médium de communication authentique mais non comme outil symbolique au service de quelques nantis ou des plus chanceux (puisque ayant eu un plus ou moins haut degré de scolarisation) qui jouissent de grands privilèges par le simple fait qu'ils maîtrisent le français, ce qui leur ouvre les portes de la promotion sociale ou de nombreux avantages sociaux ? Je dis une grande minorité parce que l'école n'est pas encore offerte à la grande majorité des gens en âge de scolarisation. Et l'école est, en Haïti, la principale courroie de transmission de la pratique du français. Déjà, la minorité qui a accès à l'école publique n'est pas toujours au contact d'un bon apprentissage de cette langue. La réponse à cette dernière question est aussi dans l'air. Dans l'air haïtien mais aussi dans l'ère de la francophonie. Quel intérêt aurait-on à laisser le français s'"angliciser" en Haïti ? Quel pourrait en être le résultat ? Je ne prétends pas avoir de réponse à ces questions. Je pourrais tenter de croire que ce ne serait pas au bénéfice du pays ni sur le plan du résultat ni sur le plan économique. Le français est la langue de scolarisation (langue enseignée et langue d'enseignement à la fois) dès le début de l'école haïtienne - excepté l'expérience christophienne dans le Nord du pays au début du 19ème siècle qui a essayé l'anglais comme langue de scolarisation. On sait aussi que cette expérience n'a pas duré trop longtemps - mais le français est loin aujourd'hui de jouir d'une maîtrise satisfaisante en Haïti. Même à l'université la maîtrise de cette langue fait défaut chez les étudiants. Vous pourriez vous reporter à l'article « L'enseignement-apprentissage du français à l'Université d'État d'Haïti, sujet de préoccupation majeure » que j'ai publié dans le quotidien Le Matin (29 décembre 2005, 30 décembre 2005-3 janvier 2006 et 4 janvier 2006) pour mieux nous situer. Je ne cherche pas à savoir combien un tiens vaudra deux tu l'auras. On sait cependant que notre destin linguistique a déjà croisé la flotte de l'anglais pendant près de vingt ans au cours de la période de l'occupation américaine. Mais ce destin a résisté et ne s'est pas laissé digéré. Le français se parlera-t-il en anglais en Haïti ? Dans mon expérience d'enseignement du français au niveau supérieur, il m'arrive souvent de constater que des étudiants utilisent des segments anglais en s'exprimant en français même en situation formelle. Et ils ne s'en gênent pas. De plus, il est aujourd'hui courant d'entendre des Haïtiens, dont des enseignants, dire que si le pays pratiquait l'anglais en lieu et place du français, le pays serait plus développé. De même, ils utilisent de l'anglais en s'exprimant en créole. On notera toutefois que l'anglais est plus présent en créole qu'en français et que même des leaders politiques (candidats à la présidence) emploient parfois de l'anglais en s'exprimant en créole. En français, ils n'emploient pas de termes anglais mais reproduisent certains sons de cette langue qui n'existent pas en français. Si aujourd'hui cette expérience n'est pas préjudiciable à nos deux langues, à long (ou peut-être à moyen) terme, elle peut le devenir. Haïti, pays francophone ? Sur le plan des pratiques linguistiques, on peut hésiter à considérer Haïti comme une communauté francophone au même titre qu'une autre comme la Guadeloupe, la Martinique, ou la Guyane et la Réunion où le français est en situation de contact avec le créole. Les Haïtiens francophones le sont parce qu'ils ont été non seulement scolarisés, mais aussi parce qu'ils ont atteint un plus ou moins haut degré de scolarisation. Ils sont donc francophones par éducation. Mais quand on considère que plus de la moitié de la population n'est jusqu'à présent pas scolarisée et que parmi ceux qui sont scolarisés beaucoup ont abandonné l'école en n'ayant pas atteint un degré de scolarisation jugé suffisant, on pourrait remettre en question le caractère francophone d'Haïti (pour ce qui concerne la pratique linguistique). On peut lier cette expérience au fait que le français a toujours été la langue de l'administration, donc la langue d'État ; l'État a toujours été le domaine des élites. Le français est donc la langue de l'élite en Haïti. Cependant, si le français était la langue de l'État, il ne devrait pas être considéré comme celle de l'élite si cet État donnait à tous les moyens d'apprendre et de pratiquer cette langue : l'État, ce n'est pas l'élite, même si dans l'histoire d'Haïti de l'indépendance à nos jours ce sont les élites qui ont constitué l'État haïtien. L'espace culturel francophone est un espace de variétés de la langues (ainsi, on peut se demander s'il faut sur le plan de l'enseignement-apprentissage considérer la variété de la langue qu'on enseigne dans l'espace francophone comme le français et du français) et de variétés des cultures. De nombreuses cultures (d'Haïti au Sénégal, en passant par les Petites Antilles, la France métropolitaine, le Québec, la Belgique francophone, etc.) s'expriment dans cette langue qui tend à être aujourd'hui, pas moins qu'hier, un médium d'expression panculturelle de communautés non alignées géographiquement. La francophonie peut se concevoir comme un pluralisme culturel, qui a à sa disposition des médias de diffusion comme la TV5, la littérature et les prix littéraires, le cinéma, et d'autres modes de mass media... Mais par-dessus tout, la francophonie reste un espace à construire (notamment pour le volet linguistique de sa définition) si nous voulons qu'elle soit un espace à référent plus concret : par exemple, si un francophone natif « atterrit » en Haïti dans une région rurale, il n'aura du caractère francophone de ce pays qu'une idée modifiée par rapport à celle qu'il en avait eue avant son arrivée dans cette région. Pour ce qui concerne ces milieux haïtiens, la francophonie n'est qu'une idée virtuelle. D'où une certaine ambiguïté que recouvre le terme de francophonie. Comment y remédier ? Quel apport la Francophonie pourrait-elle amener dans le renforcement institutionnel de l'enseignement-apprentissage du français en Haïti ? Et à quel niveau ? Il me semble qu'il n'est pas toujours judicieux pour le système éducatif haïtien de renforcer l'enseignement-apprentissage du français à l'université. C'est profitable pour les étudiants certes, mais on aura toujours à renforcer si on ne fait rien à l'école (à la base). Car les étudiants arriveront toujours à l'université avec les mêmes lacunes. Le moment semble propice à cela. On pourrait y penser dans la gamme de réflexions et d'activités prévues (ou qui sont peut-être à prévoir) dans le cadre de l'année Senghor. Le français est-il si difficile à maîtriser ou les apprenants de cette langue à l'école haïtienne ne sont-ils pas assez motivés pour son apprentissage ? Ou encore sont-ce les moyens (ou méthodes ou approches méthodologiques) utilisés par les enseignants qui ne répondent pas au bien faire apprendre ou qui ne facilitent pas un bon apprentissage de la langue ? Il nous semble que le renforcement de la Francophonie en Haïti doit aussi passer par le linguistique, en plus du culturel. Le culturel servirait de tremplin pour parvenir à faire progresser cette Francophonie que les Haïtiens ne vivent pas. Notre proposition peut paraître surprenante : nous pensons que le renforcement de la Francophonie devrait aussi passer par le processus d'alphabétisation. Restent à définir les orientations didactiques et pédagogiques de ce processus vital et urgent d'alphabétisation en Haïti. Car le francophone, croyons-nous, doit être à même de se représenter en français (qui fait de lui un francophone). Comment un individu peut-il se sentir appartenir à un groupe s'il n'est pas à même de s'y identifier ? La langue, dans ce cas, n'est pas apte à jouer son rôle d'instrument de solidarité entre les membres d'une même communauté. S'impose ici, si on veut que la Francophonie soit véritablement présente en Haïti, un devoir de solidarité, d'abord entre Haïtiens francophones et ensuite entre les pays membres de cet espace francophone, en vue d'aider à la disparition, sinon à l'atténuation du mythe la maîtrise du français en Haïti qui est souvent synonyme d'un certain mystère. C'est une vision fraternisante de la Francophonie, que nous inscrivons dans le cadre de la symbiose des cultures chère au feu président L.S. Senghor. Enfin, l'usage de l'anglais se révèle aujourd'hui provocateur pour l'épanouissement du français en Haïti. Les jeunes semblent attirés par l'anglais plus que par le français. On entend souvent des locuteurs dire que si le pays était anglophone il serait plus développé. Nous ne pouvons leur donner ni tort ni raison. Mais un fait est que le français (pas plus que le créole)constitue déjà le socle de notre expression culturelle. Une domination de l'anglais pourrait constituer le début d'une certaine crise socioculturelle qui viendrait mettre en jeu la coexistence relativement stable du créole et du français. Les gens semblent s'y fermer les yeux. Quand ils les ouvriront, il pourra se révéler tard. Il n'est pas trop tôt pour en prendre conscience ! Quand un locuteur haïtien, en s'exprimant en créole utilise - volontairement ou non - des segments (expressions, tournures ou termes) français, on dit qu'il parle un créole francisé. Mais quand il utilise des segments créoles (termes ou expressions - en général par hasard ou par erreur) en s'exprimant en français, on dit qu'il parle un français marron mais non un français créolisé. Mais les locuteurs mélangent l'anglais au créole on ne dit pas qu'ils parlent un créole anglicisé. S'y ferme-t-on les yeux pour légitimer l'expérience ou parce qu'on ne voit pas? Et pourtant le constat saute aux yeux. Le vieil adage dit qui ne dit mot consent. Et qui consent accepte l'état des choses. Et qui accepte l'état des choses le cautionne, il en cautionne la production et la pérennisation. Et qui cautionne favorise. Qui favorise un phénomène participe à son développement. Et qui participe au développement d'un phénomène accompagne son évolution ; qui accompagne l'évolution d'un phénomène le fait produire quand il ne le produit pas lui-même. Qui fait produire ou produit son développement doit endosser ses résultats. Les résultats peuvent faire grincer les dents ou ronger les ongles. Mais on ne pourra nier qu'il (le phénomène) a évolué sous nos yeux, qui n'ont pas su s'ouvrir assez grand.

Renauld Govain Enseignant Faculté de Linguistique Appliquée Université d'État d'Haïti 20 mars 2006 Auteur

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