Institut Français/Table ronde

Journaliste militant ou militant journaliste ?

Individuellement, tout journaliste a le droit d'avoir ses sympathies politiques, d'adhérer personnellement à une idéologie. Mais ce droit fait partie de son domaine privé. Il doit s'interdire, dans l'exercice de sa profession, tout prosélytisme au service de cette idéologie, rappelle le journaliste indépendant, Christian Lionet à ses confrères.

Publié le 2005-11-03 | Le Nouvelliste

National -

« En 1990, certains journalistes, se croyant détenteurs d'une certaine vérité, ont conduit la population dans une certaine aventure. Il faut voter pour untel ; il faut voter contre untel. On peut faire le bilan aujourd'hui », tranche Clarens Renois au cours d'une conférence qui a réuni des confrères de générations différentes. « Peut-on être journaliste et militant ? », « Le journalisme en période électorale » sont les thèmes de cette conférence organisée par l'Institut Français d'Haïti. Pour débattre ces deux thèmes, les journalistes Marcus Garcia de Mélodie FM, Clarens Renois d'AFP, Godson Pierre de Alter Presse, Jacques-Price Jean de la TNH et l'ancien collaborateur du journal Libération, Christian Lionet, ont répondu à l'appel de l'Institut Français d'Haïti, le mercredi 26 octobre. Pour entrer directement dans le sujet, le cadrer, le situer et le nuancer, Christian Lionet répond clairement non. « On ne peut pas être journaliste et militant politique, ou militant idéologique dans l'exercice de sa profession ». Il estime que l'engagement politique publique qui est le droit de tout citoyen est incompatible avec le journaliste qui couvre le champ politique. Il met, toutefois, un bémol à cet argument en faisant appel à l'histoire. Les périodes de dictature politique, où la liberté d'expression n'est pas respectée par les pouvoirs publics sont autant de facteurs, voire de circonstances atténuantes qui invitent le travailleur de la presse à s'engager politiquement. Surfer sur du rasoir Christian Lionet estime que le journaliste, qui ne s'occupe pas du champ politique dans son travail, a parfaitement le droit d'être un militant politique ou d'avoir des convictions idéologiques : journalistes sportif, économique peuvent militer quelque part. Il pèse ses mots quand il déclare : « Individuellement, tout journaliste a le droit d'avoir ses sympathies politiques, d'adhérer personnellement à une idéologie. Mais ce droit fait parti de son domaine privé. Il doit s'interdire, dans l'exercice de sa profession, tout prosélytisme au service de cette idéologie». Le journaliste français fait remarquer qu'il peut exister des journaux d'opinion à condition que la ligne éditoriale soit clairement établie. Mais la rédaction doit être indépendante de cette ligne éditoriale, ajoute-t-il tout en reconnaissant que c'est un peu difficile de surfer sur du rasoir. L'ancien journaliste de Libération, aujourd'hui, travailleur de presse indépendant, croit, personnellement, à l'objectivité de la réalité parce que les vérités existent. Et tout journaliste, insiste-t-il, doit partir à la recherche de la vérité et la publier. « Il est impossible déontologiquement pour un journaliste de dissimuler cette vérité ou de la tronquer ou bien, au contraire, de la surexposer pour des objectifs politiques idéologiques ou de convictions religieuses », soutient encore Christian Lionet. Le feu sacré du militantisme « On peut être journaliste et en même temps militant », pense très sincèrement Jacques-Price Jean, prenant le contre-pied de Christian Lionet. Il affirme que militantisme et journalisme ne nuisent pas à la ligne idéologique d'un média. Jeune journaliste, il se rappelle, qu'il a milité contre les régimes politiques dictatoriaux. « Le journaliste ne doit pas être neutre puisqu'il défend l'idée d'un bien-être pour toute la population. Il est la voix de la population, la voix des sans voix. Il associe cette prise de position en fondant sa conviction sur la réalité avec laquelle il s'est frotté dans les années 70 où il militait pour la "démocratie". Selon sa conviction personnelle, souligne, à plusieurs reprises, Jacques-Price, « on peut être journaliste et en même temps un militant politique ». Marcus Garcia a orienté le débat dans le même courant d'idées que Jacques Price : « Il est difficile, en Haïti, d'être un vrai journaliste, si on n'est pas en même temps un militant ». Toutefois, il a mis en garde les panélistes de ne pas enfermer le terme militantisme dans le cadre de la politique actuelle. « Militantisme ne doit pas signifier propagande ». De ce mot vaste et riche, il évacue les connotations aux résonances de guerre froide, de droite ou de gauche. Marcus Garcia, pour conforter son image de militant, évoque son entrée dans le journalisme comme en religion par admiration pour certains écrivains et journalistes qui étaient de grands militants. Il égrenne les noms : Albert Camus, Jean Daniel, Jean-Jacques Servan Shreiber. Le militantisme de ces grands ténors de la profession, selon le directeur de Mélodie FM, ne dérange pas ; bien au contraire, « il apporte un certain feu sacré au journalisme pratiqué ainsi ». Malraux émeut Marcus quand il parle de la Chine. En Haïti, René Despestre, Morisseau Leroy ont aiguisé son goût pour ce métier. Il s'estime militant « pour les causes justes. Justes pour son pays, juste pour les deshérités ». Clamant haut et fort son militantisme, option préférentielle qu'il avoue prendre pour les déshérités, Marcus Garcia ouvre son militantisme sur d'autres champs, tel le culturel. Il indique qu'il voit, autour de lui, des causes qui en appellent à l'objectivité. Le militantisme, précise-t-il encore, n'est pas incompatible avec l'objectivité. Une perspective alternative Godson Pierre a introduit le concept de « journaliste-citoyen » dans le débat. Dans sa conception du métier de journaliste, la relation des faits et des opinions ne se fait pas sans regard critique, attitude qu'il juge essentielle. Il trouve que l'attitude critique du journaliste est aussi une obligation professionnelle d'accomplir consciencieusement, honnêtement, cette mission d'informer avec intelligence, équité et respect de la vérité. Inscrivant aussi sa pratique de la profession dans une perspective alternative, Godson Pierre veut partir de ce courant qui promeut l'information sur les processus économiques et culturels comme un outil pour transformer la société. Il ne conçoit pas le journaliste sans cette quête permanente de progrès. « L'alternative se situe au niveau d'une attitude professionnelle et d'une vison de la société. Elle concerne autant le processus de production de l'information lui-même que l'orientation suivant laquelle se fait ce travail », soutient Godson Pierre. La vision qui sous-tend cette pratique ne s'apparente pas à la neutralité, reconnaît le journaliste d'Alter Press. Le journalisme alternatif partage la quête vers le développement, le progrès, la justice sociale ; ce qui implique l'accès aux ressources, le respect des droits et une véritable conscience citoyenne. Militant du journalisme « Je suis farouchement en désaccord avec certaines réflexions. Je suis contre le journaliste militant. Je pense qu'on ne peut pas être journaliste et militant à la fois. On doit choisir son camp! », martèle énergiquement Clarens Renois. Il tempère cependant son opinion par un mot d'esprit : « On peut être un militant du journalisme. Ce que je suis ». A l'en croire, son militantisme du journalisme revendique la liberté d'expression. Pour cette liberté, met-il un point d'honneur à souligner, il est prêt à sacrifier sa personne. Clarens Renois met en garde ses confrères à ne pas tomber dans le journalisme militant qui s'ouvre sur des aventures dangereuses, mortelles pour la démocratie. Il a étayé son argument par des expériences politiques en Haïti. En 2005, les journalistes, vont-ils refaire les mêmes erreurs ? Clarens Renois voit venir le danger. La mission du journaliste, dit-il clairement, n'est pas de soutenir un candidat. « Le journaliste a pour mission d'éclairer l'opinion, de décortiquer les programmes des candidats, de les deshabiller même, pour permettre à l'opinion de faire son choix ». Rejoignant les idées de Christian Lionet, Clarens Renois recommande à ses confrères d'être honnêtes quand ils traitent l'information ou encore de choisir des genres pour prendre position : l'analyse, la chronique, l'éditorial. Il y a plusieurs métiers à l'intérieur du journalisme, renchérit l'ancien présentateur de nouvelles de radio Métropole. Le militantisme du journaliste, Clarens Renois le regarde avec une certaine distance critique. Il le situe plutôt dans d'autres domaines, comme l'engagement au niveau de l'environnement, du respect des droits de l'homme, de la santé. Aussi, les journalistes qui se sont investis dans la lutte pour le triomphe de la liberté d'expression, ont-ils milité pour une cause : la démocratie. Les journalistes réunis autour de la table sont tous pareils : « militant », résume en substance Marcus Garcia. Militant? Ce terme revêt toute une gamme de sensibilités.

Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr Auteur
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