Le Palais National de la République d'Haïti

Livres en Folie

Publié le 2005-05-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Notes de Lecture Ce magnifique ouvrage est signé de Georges Corvington, l'historien haïtien qui s'est fait brillamment connaître par cette merveilleuse saga sur Port-au-Prince au cours des ans. Elle compte pas moins de sept tomes et s'est arrêtée en 1950. Voyons, sans tarder, de quoi il s'agit. D'un guide, répond l'auteur lui-même ! Eh bien, ouvrons ce guide et promenons-nous dans ce fameux quadrilatère où se sont réalisés ou brisés tant de rêves grandioses ou funestes, où se sont évanouies parfois, hélas, en fumées tant d'illusions et d'espérances. Lumineusement préfacé par l'architecte Paul-Emile Simon, le Palais National, représente pour nous une grande fresque qui ramasse et projette dans leur continuité les différentes étapes de la grande saga sur Port-au-Prince. En effet, il est déjà clair que l'histoire vivante de cette ville se confond quasiment avec l'histoire politique du pays tout entier. La République de Port-au-Prince n'est pas seulement une boutade réprobatrice. En tant que capitale, elle a toujours eu un comportement fusionnel avec l'ensemble du pays en voulant s'accaparer de tout et surtout de tout le pouvoir politique. C'en est certes le siège cristallisé, symbolisé obsessionnellement par le Palais National. Le préfacier a, à bon escient, attiré l'attention sur le souci de Corvington de lier à la constante temps de l'histoire, celle d'un espace géographique invariable d'un quadrilatère à l'intérieur duquel furent érigés tous les édifices qui ont abrité les responsables du pouvoir depuis l'époque coloniale. Corvington aime remonter aux origines pour montrer les fondements. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait commencé par les baraquements occupés par Hubert de Brienne, comte de conflans gouverneur et l'intendant Simon Pierre Maillard, en guise de prise de possession des terrains du roi où tout allait se dérouler sérieusement à partir de 1751. Le premier vrai palais se mit effectivement débout en 1753. C'est là que finirent par bien s'installer les gouverneur et intendant d'alors : Dubois de Lamotte et Laporte-Lalanne suivis de leurs successeurs jusqu'en 1975. Entre le premier palais du gouverneur général et le deuxième hôtel du gouvernement, il y eut le tremblement de terre du 3 juin 1770. Mutatis mutandis, le dernier édifice se modernisa pour résister aux assauts et à la rigueur de la nature insulaire et embellit pour répondre aux exigences d'une vie mondaine qui fleurit et que les gouverneurs entretinrent en s'enhardissant à imiter Versailles. Toussaint Louverture ne dédaigna point de reprendre les traditions des grands bals et « les splendides soupers qui contrastent avec son habituelle sobriété ». Mais les fureurs et les destructions de la guerre de l'indépendance épargnèrent miraculeusement le somptueux palais que la République, une fois proclamée après l'indépendance, allait récupérer. En admirant estampes, gravures ou photographies, on s'interroge, nostalgique: par quel miracle un peintre inconnu, en tout cas non révélé (page 17), a pu saisir ce moment fugace de la vie de notre président Pétion « se promenant devant le palais national » aperçu au fond et bien rendu. On aimerait voir surgir de nulle part d'autres images pour nous montrer d'autres moments aussi fugitifs mais forts, soit du bâtiment (lors du sacre de Soulouque), soit d'autres hôtes (l'empereur, par exemple, ou l'un ou l'autre de ses deux successeurs au palais) qui l'occupèrent jusqu'à la tragique explosion du 19 décembre 1869. On sait que cette explosion fut provoquée par le boulet d'un des navires de la marine de guerre haïtienne abritant les révoltés Canal et Brice, guerroyant contre le président Sylvain Salnave. Les archives d'un siècle de l'histoire nationale partirent en fumée au cours de cette funeste déflagration. L'armée des vainqueurs du moment récupéra les ruines du palais. De 1870 jusqu'à l'avènement du président Salomon, les différents gouvernements étaient condamnés à l'errance, bivouaquant d'un siège à l'autre à la périphérie du quadrilatère sacré. Même cet aspect fut violé par le pillage du palais de la rue du Centre, occupé par Michel Domingue à son départ précipité en 1876. Boisrond Canal réintroduit le palais dans le périmètre sacré en occupant le bâtiment de Jean-Louis de Bellegarde, un dignitaire de l'ancien empire de Soulouque. Nous avons connu cet édifice qui abrita pendant longtemps les bureaux du Service des Contributions à l'angle des rues des Casernes et de Monseigneur Guilloux. Salomon qui succéda à Canal comprit l'urgence d'une construction plus appropriée à la fonction de siège du pouvoir politique. Il en ordonna l'édification et confia la tâche à l'ingénieur Léon Laforestrie qui s'exécuta. Le nouveau palais fut disponible fin 1881-début 1882. Dans le nouveau palais, Salomon reprit les traditions de gouvernance et de festivités mondaines tout en évitant celle d'habitation. Il donnait la préférence à sa «Solitude Villa» enfouie dans la verdure et la fraîcheur du quartier résidentiel de Turgeau. Les lignes sobrement élégantes du nouveau sanctuaire proclament ostensiblement son style «gingerbread» ; les coquetteries et les fastes qui s'y déployèrent à nouveau se mirent à attiser les vocations, exacerber les ambitions et exciter les convoitises et les jalousies, si tant est qu'elles furent à jamais disparues. Ce sont plutôt les ataviques traditions politiques qui ne continuèrent pas moins à rythmer la confrontation haineuse et vindicative entre les prétendants au palais national et, de ce fait, à exposer le sanctuaire à la pire catastrophe. Ce qui ne tarda pas à se réaliser. Ce fut le 8 août 1912, la maison nationale sombra dans une gigantesque et dramatique explosion qui brisa net le règne prometteur et la vie du président Cincinnatus Leconte. De nouveau, le siège du pouvoir erra de simples maisons privées en villas cossues provisoires et le sort sembla s'acharner sur les occupants. Tancrède Auguste s'installa à peine dans Castel Fleuri, chef-d'oeuvre de l'élégance gingerbread, qu'il y mourut foudroyé par un mal aussi sournois qu'inconnu pour l'histoire. Michel Oreste gouverna durant son court règne de président éphémère dans la villa la Gosseline, réplique approchée du défunt palais de Salomon. Seuls Davilmar Théodore et Vilbrun Guillaume Sam n'avaient pas hésité à camper un court moment, avec leurs cacos respectifs aux Casernes Dessalines. Ce fut le comble. Hormis ces escapades hors normes, l'ère des gouvernements éphémères inaugura plutôt celle des séjours erratiques dans ces villas aux noms poétiques et aux charmes éblouissants qui n'auraient pas démérité d'être pour plus longtemps le siège du pouvoir de la République en des temps plus sereins. Durant toutes ces péripéties, les éphémères avaient le souci de reconstruire le palais national dans l'optique d'exprimer la grandeur et la solennité du pouvoir de la République, asseoir et pérenniser son siège dans cette obsédante continuité spatiale historique. Ils prirent tous, sans exception, toutes les dispositions pour conduire à bien ce projet. Quand, un triste jour de 1915, l'étranger est venu, chez nous, nous faire la leçon, il trouva l'oeuvre en chantier depuis 1914. S'il sembla mieux apprécier que nous l'heur de vivre dans nos pimpantes et charmantes villas, il ne contraria point la poursuite des travaux de l'oeuvre commencée. Les difficultés de la première guerre mondiale gênèrent l'arrivée des matériaux commandés en Europe. La construction prit du retard, mais l'oeuvre fut achevée en 1922 et le président Sudre Dartiguenave s'y installa définitivement sans inauguration tapageuse. Dans ce raccourci de l'histoire de l'édification de cette Maison Blanche haïtienne, qui n'a rien à voir avec celle de Washington, il faut rappeler que la conception et la construction sont haïtiennes et ce sont les architectes et ingénieurs Georges Baussan, Léonce Maignan, Thomas Price et la maison Simonds Frères qui se partagent la gloire d'avoir érigé le majestueux monument. Nous avons volontairement omis d'entrer dans l'abondance des détails ; estampes de plans et dessins, photographies des principales étapes de la construction, dimensions, coûts et modalités de paiement de l'oeuvre que Corvington a cherchés, trouvés et exposés avec bonheur dans son ouvrage. Ce monument fait, aujourd'hui, la fierté de la nation haïtienne tout entière. Malgré cela, comme tous les autres palais qui l'on précédé et qui ont été détruits outrageusement, il a connu nombre d'avatars et autres tentatives de rénovation au gré de ces conflits fratricides pour y avoir accès et l'occuper par la force ou au-delà des mandats électifs constitutionnels. Dans l'intervalle de ces affrontements, la vie politique, administrative, voire religieuse et/ou mondaine, alla bon train, tandis que les pages d'histoire du pays continuent de s'écrire d'événements en événements de plus en plus précipités. Le méticuleux historien les relève et les transcrit à travers de plaisantes photographies. Qu'éprouver d'autre que du plaisir à les contempler et se laisser transporter. Elles visualisent maintenant tout et conservent à tout jamais ces moments qui demeurent vivants. A la fin de l'ouvrage, Corvington publie deux textes de deux architectes contemporains. Il s'agit de MM. Daniel Elie et Frédéric Mangonèse. Le premier clarifie pour nous, soit des subtilités architecturales que nos yeux de profanes ne peuvent déceler, soit des détails stylistiques entrant ou justifiant la conception de l'oeuvre, le choix des lignes ainsi que celui des matériaux utilisés. Le deuxième texte insiste surtout sur la réparation de certaines avanies, conséquences de choix au goût douteux. Des rénovations subséquentes ont été entreprises pour corriger ces erreurs. Ici encore tous les travaux ont été, depuis plus d'une dizaine d'années, confiés à un même organisme national et entrepris avec le même souci de sauvegarder à la demeure à la fois sa fonctionnalité et sa beauté architecturale. En somme, à la lecture, le Palais National de Georges Corvington se révèle une fresque d'histoire vivante d'Haïti qui étale, sous nos yeux, son riche trésor iconographique, pour notre plus grand plaisir. Le Palais National de la République d'Haïti - Collection du Bicentenaire de l'Indépendance. Editions Henri Deschamps, 2004.

Par Dr Antoine Fritz Pierre Auteur

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