En finir avec le blabla sur la malédiction…

Blocs notes

Publié le 2016-10-10 | Le Nouvelliste

National -

Matthew a remis Haïti au palmarès des images les plus regardées. Les eaux et les vents ont fait ce qu’il y a quelques années avait fait la terre : le spectacle de la mort et de la dévastation. Spectacle récurrent, Jeanne, le séisme de 2010, aujourd’hui Matthew. Et qui sait? demain, sans doute, une autre furie de la nature avec un nom propre de personne, ou quelque mouvement souterrain qui jettera à bas, sur la tête des hommes, ce qu’ils avaient mal édifié. Les journalistes viennent aux nouvelles, et les questions qu’ils posent sont pour le moins aussi récurrentes que les événements qu’ils veulent couvrir. Parmi elles, l’hypothèse de la malédiction et l’éternel pourquoi ce pays n’arrive-t-il pas à s’en sortir ? Comme s’il y avait une éternité du malheur qui marquerait Haïti, ponctuée par des catastrophes qui seraient les points forts de cette éternité. Cela a d’agaçant que l’on a beau répéter les mêmes choses, il y a comme un refus ou une incapacité mentale de les entendre. Sur le structurel et les conditions d’existence de la majorité des Haïtiens : la domination de la société haïtienne, dès le lendemain de l’Indépendance, et de manière très nette depuis l’assassinat de Dessalines, par des oligarchies aux intérêts opposés à ceux des masses ; l’ostracisme imposé par les puissances coloniales durant au moins le premier quart de siècle de l’État haïtien ; les effets déstructurants et aux conséquences néfastes de l’Occupation américaine du siècle dernier : les problèmes sociaux et leurs expressions dans les idéologies mulâtriste et noiriste ; les effets de la dictature duvaliériste et les politiques de l’après-Duvalier ayant renforcé la dépendance vis-à-vis de la « communauté internationale ». La pauvreté du peuple haïtien n’a rien de mystérieux. Pas plus que l’effet des catastrophes et phénomènes naturels. Ce n’est pas affaire de malédiction que des maisons mal bâties, des conditions de logement inhumaines, une population peu éduquée pour faire face aux risques, des conditions précaires qui rendent les gens vulnérables, plus vulnérables qu’ailleurs à la furie des éléments. C’est affaire d’organisation sociale, de rapports sociaux. Je me souviens qu’en 1995, à l’occasion d’un événement littéraire international que j’organisais pour une université, deux écrivains américains avaient eu les larmes aux yeux : ils avaient visité des bidonvilles puis des quartiers riches, et c’est à ce moment-là, à cette deuxième étape de leur périple haïtien qu’ils avaient pleuré. Les choses, pour qui veut bien l’entendre, n’existent que dans leurs rapports. Si Haïti « est pauvre », la pauvreté n’y est pas également répartie. Et si les journalistes étrangers, hors des clichés, enfin veulent chercher les causes où elles sont, dans l’Histoire, ils n’ont qu’à donner valeur d’exemple à l’arrivée en Haïti du choléra. C’est l’une des principales menaces sur les vies haïtiennes après le passage de l’ouragan Matthew. Ce ne sont pas les esprits du vaudou ni quelque force maléfique enfouie sous la terre d’Haïti qui ont créé cette menace, mais bien une action humaine. Cela est valable, à des degrés divers, pour le reste aussi… L’agacement devant ces discours qui tiennent de la caricature, malédiction, fatalité, résilience, augmente quand on constate qu’il y a de vrais élans de solidarité de la part de personnes et d’institutions étrangères. On a envie de dire merci, mais on doit en même temps répondre aux discours faux. Il est vrai que l’une des choses dont on parle peu dans la presse étrangère, on a constaté ce silence au lendemain du séisme de 2010, ce sont les formes de solidarité mises en place par les Haïtiens. En plus d’être un pays maudit, nous serions un pays sans charité envers lui-même.

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