Les couleurs de la solidarité : solidarité arc-en-ciel

Aba masisi ! Aba madivin ! Dieu a fait l’homme pour la femme et non l’inverse ! Ils sont la cause de tous nos maux. Qu’on les tue ! Qu’ils brûlent tous! À mort ! Foi, bibles, chants… tout peut être brandi pour justifier l’incitation à la haine. Pour faire front, une solidarité indéfectible.

Publié le 2016-09-27 | Le Nouvelliste

National -

Ces propos cognent fort en Samuel. Chaque mot scandé est autant de coups de poing reçus à la poitrine. Pourtant, il n’a pas été agressé comme les quarante-sept personnes appartenant à la communauté des Lesbiennes Gays Bisexuels Transsexuels Intersexués Queer (LGBTIQ) que reçoit la SEROvie après la manifestation du 19 juillet 2013 au safe-house destiné à accueillir les LGBTIQ. Il a fallu que Samuel « pète un câble » pour que Réginald Dupont, coordonnateur de cette fondation de soutien psychologique et social au LGBTIQ et PVVIH, saisisse l’étendue de son mal. Samuel est gay, cela n’a jamais fait aucun doute dans son esprit. Le hic, sa mère est témoin de Jéhovah et il a grandi à l’église. Samuel a un frère aîné qui, lui, est marié. Ce que sa belle-sœur ignore mais que lui et sa mère savent, c’est que son frère également est homosexuel et s’est marié pour sauver les apparences. Les trois sont donc dans le secret des dieux, mais Samuel doit fuir sa maison. « Ce jeune a été très affecté par la situation à l’époque des manifestations antigay. C’est pour lui venir en aide que nous l’avons logé dans notre espace, explique Réginald Dupont. Lorsqu’au bout de deux semaines, nous lui avons demandé de rentrer chez lui pour accueillir de nouvelles personnes, il a fait une crise qui nous a mis la puce à l’oreille. Mes investigations ont révélé que Samuel est constamment battu par son frère afin de prouver aux membres de l’église et aux gens de son quartier qu’il est un homme, un vrai, et non un «masisi» comme son frère. L’absurdité de la situation dépasse le jeune homme qui a fait de nombreuses tentatives de suicide. Grâce au support de la SEROvie, aujourd’hui, il va mieux. Il a étudié la cosmétologie comme il l’a toujours souhaité mais demeure une personne fragile et très instable. Seul un suivi psychologique très soutenu l’a jusque-là sauvé du suicide. Samuel n’est pourtant qu’un cas parmi des dizaines d’autres que l’institution sauve tous les jours. Cela fait quinze ans depuis que la SEROvie existe. Elle a pris naissance en 1998 lorsqu’un groupe de personnes du Groupe de recherche et d'action anti-SIDA et antidiscrimination sexuelle (GRASADIS) ont décidé d’offrir des services pour l’ensemble des LGBTIQ. La SEROvie se donne alors pour mission de les sensibiliser, leur offrir un suivi psychologique avec une emphase particulière sur les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Elle utilise tous les moyens qui rendent son action plus accessible, notamment en travaillant avec plus de 300 pairs éducateurs sur les départements de l’Ouest, du Nord, du Nord-Est, du Sud, du Sud-Est et de l’Artibonite. Ces bénévoles connaissent bien le milieu et arrivent à former un réseau de contacts autour d’eux par le bouche-à-oreille. L’une des grandes actions de la fondation est un travail de sensibilisation mené auprès des étudiants en médecine dans des universités publiques et privées du pays. Au cœur de cette expérience, ces jeunes font face alors à certaines réalités méconnues ou ignorées. C’est le cas lorsqu’ils rencontrent des homosexuels souffrant d’une infection anale aggravée (avec plaies, saignements) contractée lors de viols ou de relations non protégées parce qu’ils en ont honte ou peur de se faire soigner. D’autres encore sont bisexuels et ne savent pas comment se protéger pour éviter les blessures, s’exposant ainsi au risque de contracter un MST. Un homosexuel s’est déjà laissé mourir du SIDA parce qu’il a refusé de remettre les pieds dans une clinique après avoir été discriminé par un membre du corps médical qui avait découvert comment il a attrapé le virus. « À la fin de ce programme, des étudiants très réfractaires au début ont radicalement changé de conception et sont revenus de leur plein gré à l’institution sans être homosexuels », a conclu Réginald Dupont. Jérôme, lui, est un talentueux photographe, également homosexuel, qui collabore avec la SEROvie. À la différence de Samuel, il s’affiche sans crainte, car, très tôt, il a pu bénéficier des conseils d’amis plus expérimentés et de même orientation sexuelle que lui. « Dans mes cercles, cela a été plus facile. Pas à 100%, je ne peux toutefois pas parler de rejet ou de discrimination ouverte. La première chose que j’ai faite en outre a été de m’accepter et de m’imposer », raconte Jérôme. Son métier et son attitude lui valent d’être très en vue et d’être très exposé. Il pourrait en être victime. Face à ce danger, l’entraide chez les LGBTIQ ne diffère pas d’ailleurs. « Comme un ami hétéro aurait logé un autre en difficulté, nous en faisons autant. Quand cela se sait, tout le monde veut apporter son support. Cela favorise les cercles d’amis et des relations solides. Quand quelqu’un organise un événement par exemple, les ressources disponibles sont prêts à faire du bénévolat », ajoute le jeune homme. Charlot Jeudy avec l’association Kouraj est tout aussi solidaire à sa communauté que la SEROvie. L’assistance juridico-légale, outre l’appui psychosocial et la mobilisation communautaire de Kouraj, rappelle à tout instant que les LGBTIQ sont des humains et ont des droits. « Le cabinet d’avocat avec lequel nous travaillons a déjà fait comparaître plusieurs agresseurs par-devant un tribunal. C’est le cas notamment d’une jeune fille à Jacmel qui a été battue par le copain d’une bisexuelle avec laquelle elle sortait », souligne Charlot Jeudy. SEROvie ou Kouraj sont un témoignage de la force de l’entraide quel que soit le groupe qui en use. Les discours homophobes pleuvent certes et la bannière arc-en-ciel n’est sans doute pas près de flotter dans le ciel haïtien. Mais tant qu’il y aura solidarité, on fera toujours front.

N.B : Les noms des personnes utilisés sont tous fictifs.

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