Du Brésil vers les Etats-Unis: les Haïtiens partent à l'assaut de l'Eldorado au péril de leur vie

Depuis environ quatre mois, quotidiennement, des flux de ressortissants haïtiens qui sont prêts à tout, au péril de leur vie, arrivent aux Etats-Unis par dizaines, par centaines, en provenance du Brésil. Récit de ce funeste itinéraire qui est emprunté de plus en plus fréquemment par des Haïtiens vivant au Brésil, et qui plaquent tout là-bas, travail et salaire, pour rejoindre les Etats-Unis d’Amérique.

Publié le 2016-08-16 | Le Nouvelliste

National -

Arrivé sur le territoire américain depuis deux semaines, Miguelson ainsi connu a enregistré un court message audio dans lequel il explique, contre toute attente, “avec beaucoup de plaisir”, son parcours. Un parcours mortel. Depuis New Jersey, où il réside actuellement chez un oncle, et en possession de son TPS (Temporary Protected Status), ce dernier adresse un vibrant message à tous ses concitoyens qui vivent au Brésil : « Je déconseille à quiconque d’entreprendre ce voyage […] Restez au Brésil. » Pour avoir lui-même entamé ce long périple depuis le Brésil, Miguelson sait exactement de quoi il en retourne. Selon son témoignage, ce trajet à travers plusieurs pays est très long, très cher, et surtout très dangereux, car il implique plusieurs jours de marche à travers la Colombie. Avant d’entreprendre sa pérégrination, Miguelson vivait au Brésil, il avait un travail à Santa Catarina, un État du sud du Brésil, et habitait à Chapecó, principale ville de l'ouest de Santa Catarina. Selon ses dires, il travaillait dans une compagnie de poisson et percevait entre 1300 et 1400 réaux. En difficulté au pays de Lula, il décida d’entreprendre la périlleuse traversée. « Mon rêve était d’arriver aux Etats-Unis », a-t-il confié dans son enregistrement. Pour concrétiser son rêve, il s’est rendu à Rio Branco, point de départ de son long périple, où il paya un ticket pour se rendre à la frontière du Pérou. Arrivé au Pérou, il s’est remis à un réseau de passeurs qui agit dans plusieurs pays d’Amérique latine, du Brésil jusqu’aux Etats-Unis. De Lima, au Pérou, il prend la direction de la frontière et rentre sur le territoire équatorien. De l’Equateur, il traverse la frontière de la Colombie où après sept jours de marche et après avoir traversé plusieurs cours d’eau, il arrive au Panama. Miguelson marque une courte pause pour lancer un « c’est dur ! », et affirme d’une voix non sans émotion qu’il faut du courage à un homme pour entreprendre pareille odyssée. « Nous étions affaiblis quand nous sommes entrés au Panama. Nous n’avions pas de nourriture. Un Africain qui faisait la route avec nous est mort de faiblesse dans les bois », rapporte le jeune Haïtien qui dit avoir atteint le Nicaragua après quatre heures de marche à travers les mornes. « Les services d’immigration au Nicaragua ne plaisantent pas, pour contourner leur contrôle, nous avons dû bifurquer à travers les bois qui sont peuplés de fauves, des bêtes sauvages. Nous étions au nombre de 35 à ce moment-là. Trois d’entre nous ont été dévorés par des cochons sauvages », poursuit Miguelson, qui, tout à son sinistre récit, révèle qu’il s’est jeté dans un lac afin d’échapper aux bêtes sauvages. Vingt de ses camarades d’infortune ont pu ainsi avoir la vie sauve. Pendant un temps, il a pensé rebrousser chemin pour reprendre son ancien boulot au Brésil. Mais sa détermination pour fouler le sol américain l’emporta. Après cinq jours de marche sur la terre nicaraguayenne, la petite troupe arrive au Guatemala où il a été pris en charge par des Blancs homosexuels, qui ont abusé de lui, avant de le faire traverser la frontière du Guatemala pour enfin entrer au Mexique. Pendant 22 jours, dit-il, il a été emprisonné au Mexique avant d’être transféré dans un centre de détention à San Diego où son oncle, qui vit à New York, est venu le récupérer. Mettant ainsi une fin à son calvaire. La rafraîchissante escale de San Diego Si Miguelson, dans son récit, ne s’est pas éternisé sur son passage de la frontière mexicaine, la majorité des migrants haïtiens, qui empruntent comme lui ce trajet, font généralement escale à San Diego, une ville côtière du sud de la Californie, aux États-Unis, située à l'extrême sud-ouest du pays, près de la frontière avec le Mexique. Une fois arrivés à San Diego, où vit une communauté d’à peine un millier d’Haïtiens, après avoir franchi la frontière mexicaine de Tijuana, les ressortissants haïtiens, surtout des jeunes dans la vingtaine, des enfants, et aussi des femmes enceintes, sont immédiatement pris en charge par le pasteur Jean Elise Durandisse qui dirige l’église Haitian Methodist Ministry of San Diego. « Ils passent une semaine maximum avec moi et sont obligés de partir pour se rendre à l’adresse qu’ils ont donnée sur la frontière. Ils sont obligés de donner une adresse pour qu’on les libère à la frontière. A défaut de l’adresse d’un proche, ils donnent l’adresse de l’église qui leur sert de point de chute. Ensuite, l'immigration appelle pour confirmer si la personne est en mesure de recevoir le migrant. Dans le cas contraire, l’immigration m’appelle », a déclaré le pasteur Durandisse, joint au téléphone lundi après-midi. « Pour moi, c’est un privilège de les aider », a-t-il confié fièrement. Avant, poursuit-il, les Haïtiens dormaient dans la rue. « En tant qu’Haïtien qui aime mon pays, en tant que pasteur, j’ai été les chercher et j’ai décidé de leur donner un coup de main en leur ouvrant la porte de l’église », se rappelle l’homme d’Eglise qui vit aux Etats-Unis depuis 2007. Au départ, ce dernier pensait qu’il aurait affaire à une quinzaine de migrants. Mais, en si peu de temps qu’il n’a fallu pour le dire, les migrants qu’il avait aidés ont fait fonctionner à fond le téléphone arabe. Répandant ainsi l’adresse de l’église telle une traînée de poudre. Le casse-tête de l’omniprésence des Haïtiens à San Diego Ainsi, en l’espace de quatre mois, depuis la fin du mois d’avril, le pasteur Durandisse a déjà reçu dans son église plus de 2 000 Haïtiens qu’il a aidés à mettre en contact avec des membres de leur famille. Ceux qui n’ont personne, pas de famille, au nombre de 200, sont encore logés à l’intérieur de l’église. « En attendant, nous les hébergeons, nous les nourrissons », affirme le pasteur à la tête de ce ministère depuis 2009. Toutefois, dépassé, le pasteur a posté samedi une vidéo sur facebook, dans laquelle il appelle à l’aide. L’église déborde. Les réfugiés haïtiens dorment à même le sol, les bancs ne peuvent plus les contenir tous. Il en appelle à la générosité de ses compatriotes. Selon lui, les abris provisoires au Mexique sont pleins à craquer. Le centre de détention à la frontière, elle aussi, est bondée. Le pasteur parle de crise humanitaire. Car chaque jour son église enregistre des arrivées et des départs. L'immense majorité des Haïtiens arrivent du Brésil, du Mexique aussi, mais dans une proportion moindre. Une source, qui souhaite rester dans l’anonymat, a confié au journal qu’elle s’était rendue sur place à San Diego la semaine dernière après avoir été alertée par les médias. Elle confirme que 200 Haïtiens, au moment de sa visite, dormaient partout à même le sol. Elle a aussi évoqué un noyau d’Haïtiano-Américains, environ 6 à 7, qui habitaient Los Angeles, environ deux heures de route jusqu’à San Diego, et qui faisaient quotidiennement le trajet pour donner un coup de main. Car les migrants arrivent au quotidien sur la frontière. N’étant pas un groupe organisé, ces individus ont vite été dépassés par les événements. Car gérer des migrants, des réfugiés par milliers n’est pas leur métier. La clémence des autorités américaines À l’instar des Cubains, l'immigration américaine ne refoule plus les Haïtiens une fois que ces derniers ont pénétré le sol américain. Ils sont retenus dans un centre de détention, où on les interroge pour vérifier leur identité, on leur donne un formulaire I-99 et on leur passe un bracelet au pied pour contrôler leurs mouvements. La grande nouvelle, annonce la source, est que les Haïtiens ne sont pas refoulés par les autorités américaines qui leur donnent un papier qui les habilite à comparaître devant un juge de l’immigration mais qui les habilite aussi à demeurer aux Etats-Unis en attendant qu’on décide sur leur sort. Ils ont un sursis de trois ans environ. Par ailleurs, toujours selon la source, les autorités haïtiennes sont au courant et s’engagent à fournir des passeports à ceux qui n’en avaient pas. Entre-temps, selon des témoignages des réfugiés recueillis à leur arrivée, beaucoup d’Haïtiens seraient encore bloqués au Costa Rica et au Nicaragua. Aux dires de la source, les migrants haïtiens ont récemment organisé des manifestations très musclées au cours desquelles la casse a été enregistrée pour exiger des autorités costaricaines qu’elles les autorisent à traverser leur territoire. Pour sa part, le pasteur Durandisse déplore le fait que des gens qui pourraient être utiles au pays sont obligés de partir dans des pays voisins. Bon samaritain, il ne ménage pas ses efforts pour leur venir en aide spirituellement, psychologiquement, et leur fournit des soins médicaux et de la nourriture.

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